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Pierre Emonet sj

jeudi, 03 septembre 2015 16:33

La réforme est notre affaire

Les fidèles attendent une réforme des institutions de l’Eglise. Le nouveau style du pape François, en effet, a fait naître de grands espoirs. Nombreux cependant sont celles et ceux qui se demandent s’il aura le temps de la mener à terme. Mais à trop se focaliser sur les structures, on en vient à perdre de vue les avancées réelles du renouveau qui pointent un peu partout dans le tissu de l’Eglise catholique. Les institutions sont nécessaires, mais elles ne précèdent pas la vie ; elles la suivent pour reconnaître et codifier ce qui existe déjà. Prétendre redonner vie à coups de lois et de décrets est une entreprise vouée à l’échec, qui finit tôt ou tard par se bureaucratiser, se corrompre et succomber.[1] Autant mettre la charrue devant les bœufs ! Les exhortations répétées du pape François nous invitent à mettre immédiatement en pratique un nouveau style de vie, sans attendre l’instauration de nouvelles structures. Même si une série d’organismes, et non des moindres,[2] ont déjà fait l’objet d’une réforme. En d’autres termes : la réforme de l’Eglise commence par la vie concrète, et elle est l’affaire des fidèles avant d’être celle des commissions et des experts. Qui a suivi avec un brin d’attention le voyage de François en Amérique latine n’aura pas de peine à s’en convaincre.

A Quito, jouant habilement sur le terrain mixte de l’engagement social, politique et religieux, le pape, au cours d’une messe géante devant plus d’un million de personnes, a invité les fidèles à faire la révolution. Au cri de l’indépendance et de la liberté lancé il y a 200 ans[3] doit correspondre le cri de l’Evangile : « Evangéliser est notre révolution, parce que notre foi est toujours révolutionnaire. » Et d’exhorter chacun à travailler au grand processus de changement, à devenir un artisan de la réforme sans sous-estimer ses propres ressources et responsabilités. Le pape François indique le chemin : sortir de son individualisme, pour développer une culture de la rencontre et de la solidarité par un dialogue sans tabous, parce qu’une foi qui ne débouche pas sur la solidarité est une foi morte ou mensongère.[4] Qu’il s’agisse de la doctrine sociale de l’Eglise ou de la vie chrétienne en général, le pape n’use pas d’un langage dogmatique, mais reprend avec constance une série d’idées directrices qui ne laisse aucun doute sur ses intentions : l’écoute du peuple et de ses aspirations comme lieu de discernement, le refus de toute dictature aussi bien en politique que dans l’Eglise, l’esprit de service et de gratuité comme principe de gouvernement, l’attention aux pauvres et aux petits, l’accueil et le dialogue sans conditions plutôt que l’argumentation et la polémique.

Ces thèmes ne sont pas nouveaux. Dans sa première exhortation apostolique déjà (La Joie de l’Evangile),[5] le pape François dessinait clairement les lignes directrices du nouveau pontificat. Réaffirmées avec insistance au cours de ce dernier voyage, elles prennent encore plus de relief, comme si le contexte sud-américain leur servait de révélateur. Mieux affranchie de son passé, l’Amérique latine fait preuve d’une souplesse et d’une capacité d’innovation supérieure à celle du Vieux Continent, qui peine à se libérer de ses structures et de ses dogmes obsolètes. La tension entre les aspirations démocratiques des peuples et les prétentions autocrates de certains dirigeants, le contraste plus vif entre les immenses zones de pauvreté (favelas) et l’arrogance d’un capitalisme pur et dur, la demande de pardon pour les offenses de l’Eglise et les crimes contre les peuples autochtones lors de la conquista, la relecture de l’histoire du salut par la théologie de la libération, la force et le dynamisme des mouvements populaires et le poids démographique de la jeunesse font de l’Amérique latine un vaste laboratoire des défis que le XXIe siècle adresse non seulement à l’Eglise catholique mais au monde vieillissant.

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[1] • Cf. discours du pape François, aux participants à la 2e Rencontre mondiale des mouvements populaires (Santa Cruz de la Sierra, 9 juillet 2015).
[2] • Réforme des structures financières du Vatican ; réforme du gouvernement central avec l’institution du conseil des cardinaux (G9) ; simplification et réorganisations des dicastères romains…
[3] • L’Amérique latine célèbre cette année le 200e anniversaire des mouvements d’indépendance.
[4] • Pape François, op. cit.
[5] • Evangelii gaudium, Rome, novembre 2013, 164 p.

mardi, 02 juin 2015 16:05

Myopie médiatique

L’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo a mobilisé les foules et aiguisé les appétits politiques. Se serrant les coudes, toutes divergences abolies le temps d’une impressionnante manifestation, ce beau monde faisait montre de courage en proclamant haut et fort : « Nous sommes Charlie ». Aussi ambiguë qu’émouvante, la réprobation a paru universelle ou tant s’en est fallu. A en croire les déclarations de circonstance, plus que le triste sort des caricaturistes assassinés, c’est surtout la menace contre la liberté d’expression qui a rassemblé, en une même proclamation de foi, des groupes si différents (jusqu’aux marchands d’armes et aux praticiens de la censure qui n’ont pas manqué de se précipiter au premier rang). Les victimes devenaient le symbole d’un droit fondamental de la personne qui ne saurait être mis en péril par le fanatisme.

En Irak, en Syrie, au Pakistan, en Libye, en Egypte, en Inde, en Centrafrique, au Kenya, au Soudan et au Nigeria, des millions d’hommes et de femmes sont assassinés, torturés, dépossédés, exilés pour le seul fait d’être chrétiens. Contrairement à ce qui s’est passé à Paris, les droits fondamentaux visés par la persécution religieuse mobilisent moins les médias que le sort des victimes. Certes, la souffrance de celles-ci ne peut laisser insensible. Les médias s’en émeuvent et les œuvres d’entraide ne les abandonnent pas. Les assassinats et les spoliations sont condamnés, l’horrible mise en scène des égorgements est unanimement réprouvée et l’avancée des troupes fanatiques suivie avec angoisse. Cependant, l’enjeu de la persécution semble laisser les chroniqueurs de marbre ou du moins leur échapper : les valeurs en jeu, la liberté de conscience et la liberté religieuse, le droit d’une personne à disposer de son propre destin au nom d’une conception transcendante de l’existence humaine ne suscitent guère de débats dans les médias. Le pape François a dénoncé « un silence complice ».

Que peut bien cacher cet apparent désintérêt ? Une question de sensibilité et d’appréciation. A en croire les slogans et les discours officiels, les foules se sont mobilisées à Paris au nom de la liberté d’expression menacée par les tueurs. Dans le cas des persécutions religieuses actuelles, l’opinion publique et les médias semblent plus sensibles au sort des victimes - et parfois à celui du patrimoine de l’UNESCO - qu’aux valeurs menacées par le fanatisme : la liberté de conscience et la liberté religieuse. Faut-il y reconnaître, une fois encore, l’inquiétant symptôme d’une sensibilité émoussée face aux valeurs transcendantales ? Comme si la société, confinée dans un horizon borné, sans débouché vers une instance supérieure, était en train de perdre son âme.

Toujours plus sensible à la moindre atteinte contre les droits humains qui garantissent les libertés fondamentales de la vie en société, l’opinion publique se réveille à la moindre menace pour défendre l’héritage des Lumières. A bon droit, certes ! Mais en reléguant au même moment la liberté de conscience et la liberté religieuse dans la sphère strictement privée, au rang des choix personnels, telle une simple question de goût ou d’éducation, elle prive la liberté d’expression du référent supérieur qui la protège contre l’arbitraire des censeurs. Dangereuse myopie qui ne voit pas que face aux intérêts partisans, aux modes et aux passions, la liberté d’expression trouve sa justification dans la liberté de conscience.

Qui prétend garantir l’inviolabilité des libertés fondamentales en enfermant la société dans un monde immanent ressemble au ba­ron de Münchhausen qui se tirait par les cheveux pour s’extraire du bourbier dans lequel il s’enfonçait inexorablement.

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Depuis son élection, le pape François s’adresse régulièrement aux prêtres. Un consistoire de cardinaux, une rencontre avec des séminaristes, une célébration liturgique du Jeudi Saint, une exhortation apostolique… à chaque fois le pape évoque à coups de formules bien frappées le portrait du prêtre dont le monde a besoin. Cette insistance laisse entendre qu’il s’agit bien d’une part importante de la réforme que tous attendent du pape argentin.

mercredi, 04 mars 2015 01:00

La Parole nue

Il y a quelques mois, la chronique publiée mensuellement dans choisir[1] a suscité quelques réactions étonnées. Recensant un livre lu et débattu par un très large public, hasardant sa propre opinion, le chroniqueur a semblé remettre en cause les fondements même de la foi chrétienne. Parce qu'il s'est risqué à soumettre à l'examen d'une mentalité moderne résolument rationaliste une série d'images et de mythes[2] utilisés par le Nouveau Testament, des lecteurs en ont conclu qu'il sapait les fondements de la foi. L'enjeu mérite explication !

Le malaise vient d'une confusion entre le message du Salut et son illustration, entre le Verbe de Dieu et les paraboles, les symboles, les mythes et les gestes symboliques qui l'habillent afin de le rendre compréhensible pour les auditeurs. Jésus en a fait large usage : « Il ne leur disait rien sans parabole » (Mt 13,34). Pour parler de Dieu, du problème des origines, de l'éternité, du sentiment de culpabilité, du pardon, de l'amour du prochain, du rapport à l'argent ou à la nourriture, de la mort, Jésus pose chaque fois un geste symbolique qui répond à l'attente de ses interlocuteurs. Il raconte une histoire, guérit, libère, ressuscite, donne du pain, rejoint ses disciples dans les situations les plus désespérées. Encore faut-il que ses auditeurs comprennent l'image, décryptent le geste et rejoignent la révélation de Dieu au-delà de la matérialité de l'image. Lorsque l'Evangile évoque la résurrection du Christ, loin de proposer un reportage de ce qui s'est passé, il exclut même la vérification proposée par Thomas. Seul le symbole lu dans la foi conduit à Dieu.

Les évangiles - celui de Jean en particulier - sont riches en malentendus lorsque Jésus parle de l'eau (Jn 4), du pain (Jn 6), de la lumière (Jn 9), du temple (Jn 2) ; même ses disciples n'y ont pas échap­pé (Mt 16,7-12). Confondre le message du Salut, qui est essentiellement religieux, avec le langage symbolique qui n'en est que le vecteur dans une culture, une langue et une sensibilité humaines, conduit à un fondamentalisme qui n'a plus rien à voir avec le Royaume. Jésus n'a pas manqué de dénoncer cette myopie qui bute sur la matérialité des symboles et empêche la foi de prendre son envol. Pour être perçus de manière concrète par les humains faits de chair et de sang, le Salut, l'amour, la miséricorde, la force créatrice de Dieu, le dynamisme vital de l'Esprit, le pardon, la fraternité, l'Au-delà ont besoin d'un vêtement, d'un corps qui les rende tangibles. L'Evangile, qui parle de marche sur les eaux, de guérisons, de conception virginale, de morts qui ressuscitent, ne prétend pas se substituer à un manuel de physique, de médecine, de physiologie ou de gynécologie. Il annonce essentiellement une bonne nouvelle, celle du Salut apporté par un Dieu créateur, maître des éléments, capable de tirer l'homme de tous ses désastres, de toutes ses morts.

L'homme n'a pas besoin de prodiges pour accepter une instance supérieure, mais il a besoin de signes pour croire que Dieu est un père qui lui veut du bien, qu'il peut lui faire confiance parce que rien ne lui est impossible, comme le rappelle le message de l'ange au moment de la conception virginale (Lc 1,37). L'image, le symbole, l'allégorie, le mythe qui habillent ce message peuvent légitimement être soumis à la critique la plus rigoureuse de la raison et de la science. La médecine peut bien refuser d'identifier maladie et possession diabolique, la physique chicaner sur la possibilité de marcher sur l'eau, la biologie et la physiologie s'interroger sur le phénomène de la résurrection d'un mort, le sens profond du message n'en est pas touché pour autant. Même dans un vêtement passé de mode, le message religieux garde toute la fraîcheur de son réalisme et continue d'interpeller.

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En emboîtant un peu trop radicalement le pas des théologiens protestants libéraux, le chroniqueur a donné l'impression de vouloir priver le message de son vêtement de chair et de l'avoir réduit à une philosophie ou une sagesse. La Parole excessivement désincarnée, trop nue, a choqué. Déconcertés, certains lecteurs ne l'ont plus reconnue.

[1] • Matthieu Mégevand, « Le Royaume », in choisir n° 658, octobre 2014, pp. 52-53.
[2] • Rappelons que le mythe n'est pas une chimère mais un récit qui se situe dans un temps indéterminé, pour apporter une réponse aux grandes questions de l'homme et non pour raconter une histoire invraisemblable.

mardi, 03 février 2015 01:00

Un jésuite dans la tourmente

Reynier 45123Chantal Reynier
Pierre-Joseph de Clorivière 1735-1820. Un mystique jésuite contre vents et marées
Namur, Lessius 2014, 440 p.

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