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jeudi, 01 septembre 2016 17:23

Le Cavalier bleu

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Les artistes n’auront jamais autant écrit qu’au XXe siècle. Libelles et tracts pour les dadaïstes, revues pour les pionniers néerlandais de l’abstraction sous l’égide de Piet Mondrian et Théo Van Doesburg, sans compter les ouvrages théoriques ou critiques dans lesquels les auteurs énoncent à l’envi leur conception profondément renouvelée de l’art.

L’exposition Kandinsky, Marc & Der Blaue Reiter, à la Fondation Beyeler, retrace l’aventure du Cavalier bleu. Ce mouvement rattaché à l’histoire des avant-gardes renvoie à un collectif de peintres, mais aussi à un Almanach qui avait pour particularité d’être rédigé exclusivement par des artistes, qu’ils fussent écrivains, compositeurs ou peintres.

Les initiateurs

A priori, tout sépare les initiateurs, l’Allemand Franz Marc, qui a 31 ans en 1911, et le Russe Wassily Kandinsky, alors âgé de 45 ans. Le premier a suivi des études de théologie et de philosophie, le second de droit. Ce qui les rapproche en 1910, au moment de leur rencontre à Munich, c’est leur intérêt pour la couleur et la transcription des états psychologiques, à leurs yeux intrinsèquement liés. De fait, les deux coloristes revendiquent la primauté de la «vie intérieure».
«Toute œuvre d’art, écrit Kandinsky en 1909, est une transposition, un équivalent passionné, une caricature d’une sensation reçue ou plus généralement d’un fait plastique.» Quant aux couleurs, elles suggèrent selon eux un jeu d’identification psychique. Ainsi l’année suivante, Marc établit un système de correspondances qui, par exemple, associe le bleu, «principe masculin», au monde spirituel. D’où sans doute le choix du vocable Cavalier bleu, qui renvoie aussi à la prédilection de Marc pour les chevaux et à celle de Kandinsky pour les cavaliers, très présents dans ses toiles.
Leurs peintures sont pourtant très dissemblables. Franz Marc s’illustre surtout comme peintre animalier, plutôt rétif à l’abstraction. Chats et chevaux (bleus) hantent ses créations, comme en témoigne Renard bleu-noir exposé à la Fondation Beyeler. Ses thèmes, hautement symboliques des sentiments que Marc prêtait aux animaux, relèvent d’un véritable panthéisme. À ses yeux, l’animal, et plus particulièrement le cheval, incarne la force vitale qui participe le plus complétement au cycle de la nature. «L’animal est le symbole d’une communion avec la nature, d’un état de pureté aussi, dit-il. C’est un mythe de pureté.»
Alors que Marc demeure attaché à la réalité visible, le panthéisme de Kandinsky se dématérialise. Dans Fugue, exposé à Bâle, la couleur se sépare du trait de contour et de la réalité tangible.

L’Almanach, une rupture

La veine clairement rhétorique du fameux Almanach est donc l’aboutissement d’une volonté de rupture radicale. Né à Moscou en 1866, Wassily Kandinsky avait déjà coupé avec sa vie antérieure qui le promettait à une carrière d’enseignant et d’universitaire en sciences politiques, et il avait rejoint Munich en 1896 pour se consacrer exclusivement à la peinture. Il multiplie dès lors les rencontres avec ces ténors de l’avant-garde que deviendront Jawlensky, Marianne von Werefkin, Gabriele Münter, sa future compagne, et Franz Marc. Ce dernier et Kandinsky exposent à la Neue Künstlervereinigung (Nouvelle Association) de Munich, connue pour ses positions libérales. Mais en 1911, le refus par le jury de Composition V de Kandinsky, en raison de son degré d’abstraction, entraîne la scission. Marc écrit à son frère : «Les dés sont jetés. Kandinsky et moi avons quitté l’Association. Maintenant il s’agit de combattre à deux : la rédaction du Blaue Reiter sera le point de départ de nouvelles expositions. Nous essaierons d’être le centre du mouvement moderne.»
Ils s’attèlent alors au fameux Almanach et aux expositions du Blaue Reiter. La première débute dans la hâte le 18 décembre 1911, à la galerie Tannhauser. On peut y voir Composition V, des œuvres de Gabriele Münter, La ville de Delaunay, l’autoportrait du peintre russe Bourliouk, Chevreuil dans la forêt de Franz Marc, et La vache jaune, une peinture du compositeur Arnold Schönberg dont Marc et Kandinsky viennent de découvrir la musique.
«C’est ainsi que nous décidâmes de diriger notre Blaue Reiter de façon dictatoriale. Les dictateurs étant naturellement Franz Marc et moi-même.» Le terme est fort, un peu trop sans doute en regard du contenu de l’Almanach qui témoigne d’une ouverture d’esprit peu commune. Dès juin 1911, le peintre d’origine moscovite fait se côtoyer des œuvres égyptiennes, chinoises et un Douanier Rousseau ; ou encore une peinture cubiste de Picasso et des dessins d’enfants ; des Danseuses de Kirchner et une sculpture du sud de Bornéo. Lyrique, célèbre composition de Kandinsky, dialogue avec une illustration des Contes de Grimm. On ne peut imaginer productions plus diverses qu’un Poncho de chef en Alaska et un masque de danse du Sri Lanka, sans compter, à la fin de l’ouvrage, la reproduction de partitions manuscrites d’Arnold Schönberg.
On reste confondu par l’étendue de la curiosité qui préside à ces choix (auxquels nos tenants de l’art contemporain pourraient difficilement prétendre peut-être). Quel artiste accepterait que ses créations soient mises en parallèle avec la veine spontanée et malhabile de jeunes enfants ? Kandinsky et Marc abolissent les hiérarchies d’âge, de style et de formation. Aucune rupture plus radicale par le passé n’avait renié à ce point l’enseignement de l’école des beaux-arts: il n’y a plus de supériorité par la technique et la culture propre à définir une élite artistique.
Bien avant l’art brut (un concept élaboré par Dubuffet), Marc et Kandinsky ont démesurément étendu le champ esthétique à des pratiques qui lui étaient jusqu’alors étrangères. Ils ont fait la démonstration par l’exemple de leur conception novatrice de l’œuvre d’art. Ils ont aussi procédé à la reconnaissance de l’art populaire, des cultures tribales, d’une esthétique extra européenne et des antipodes, l’Almanach plaçant pour la première fois sur un pied d’égalité ces productions avec les plus grandes civilisations.

Un manifeste, une œuvre

À la «dictature» alléguée par Kandinsky, on serait donc tenté d’opposer une très grande liberté. «À bas les doctrines», annonçait Franz Marc, l’œuvre ne devant répondre qu’à «une nécessité intérieure». «Elle ne connaît, concluaient les deux rédacteurs dans la préface de l’ouvrage, ni peuple ni frontière, mais seulement l’humanité.» Au fond, aucun programme ne se dégage de l’Almanach, ni de domaine réservé (écrivains et compositeurs sont invités à sa rédaction). Alors, quelle intention finalement sous-tendait ce vaste projet ? À l’évidence, modifier la perception de l’art.
Qu’en sera-t-il trois ans plus tard ? Kandinsky et Marc expriment dans leur correspondance leur mutuelle déception face à l’évolution de la scène artistique et à l’incompréhension de la critique. «Les temps ne sont pas assez mûrs pour le Cavalier bleu», écrit Kandinsky. Ils ne rédigeront jamais la suite de l’Almanach, comme ils se le proposaient en 1911. La guerre de 14 va disperser cette génération et Marc mourra au front en 1916. L’avenir cependant leur donnera raison.
Les États-Unis mesurent très vite l’importance de Kandinsky. La première présentation de ses œuvres aura lieu en 1920, avant que ne lui soit consacré en 1923 un solo show. L’influence du peintre abstrait toutefois ne s’exercera véritablement qu’à la fin des années 30 et produira un effet libérateur sur toute une génération d’artistes américains. En 1936, le Museum of Modern Art de New York, sous l’égide de son brillant directeur Alfred Barr, sanctuarise le pionnier de l’abstraction dans l’exposition Du cubisme à l’art abstrait qui rattache définitivement Kandinsky au panthéon de l’histoire de l’art.
L’Almanach du Blaue Reiter était un manifeste. Rétrospectivement, il peut être considéré comme une œuvre d’art totale, rejoignant ainsi les aspirations de Kandinsky qui ambitionnait cette osmose de tous les arts. Il est aussi une œuvre en soi, comme pourrait l’être un musée imaginaire.

* Geneviève Nevejan est enseignante à l’École du Louvres. Retrouvez ses articles pour choisir sur www.choisir.ch, rubrique expositions.

Kandinsky, Marc & Der Blaue Reiter, du 4 septembre 2016 au 22 janvier 2017, Fondation Beyeler, Riehen/Bâle

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.