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lundi, 10 septembre 2018 10:50

Société des Amis

Seule image de femme du livre richement illustré de Jean-Frédéric Bernard, « Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde » (1723) © LDL’importance de l’égalité pour les quakers saute aux yeux dès qu’on les voit assis pour le culte, en cercle ou en carré. Aucun célébrant ne sert d’intermédiaire avec la divinité; les quakers croient que Dieu est présent en chacun. Dès lors, comment accepter une quelconque inégalité entre les sexes? Démonstration en quatre portraits d’activistes.

Sally Alderson, Bridget et Edouard Dommen, Karen Taylor, Genève, quakers

Les premiers quakers faisaient fi de la hiérarchie sociale de leur époque et refusaient de se courber ou d’ôter leur chapeau pour saluer les membres des classes dites supérieures. Ils utilisaient thee et thou, une forme de tutoiement en anglais archaïque. Cette croyance en l’égalité de tous a eu de profondes implications. En plus de s’opposer à la guerre, les quakers luttent contre l’esclavage et la discrimination raciale, promeuvent les droits des minorités, combattent les discriminations sexuelles, de fortune ou de pouvoir. Ainsi, dès le début du mouvement, les femmes purent prendre la parole pendant le culte et assumer des responsabilités égales à celles des hommes.

La mère du quakerisme

C’est Margaret Fell (1614-1702) qui fonde avec George Fox le quakerisme en Angleterre. Née dans la bonne société, elle épouse un juge prestigieux. À l’époque, beaucoup de chrétiens cherchent une réponse aux abus de l’Église catholique différente de celle instaurée par Henri VIII. Des «protestants» de toutes qualités sillonnent le pays pour prêcher un «vrai» christianisme. Margaret ouvre son domaine, Swarthmore Hall, à ces missionnaires itinérants dont le message de simplicité et d’égalité prêché par George Fox la touche particulièrement.

Pendant des années Swarthmore sera le centre de l’activité quaker et un refuge pour les Amis persécutés. Le juge Fell se montrera d’une tolérance exemplaire face au rôle inattendu de sa femme, bien qu’il n’adhèrera jamais formellement à la nouvelle Société des Amis.

Mieux instruite que la plupart des premiers quakers, souvent artisans ou ouvriers, Margaret Fell assume l’organisation du groupe. Elle fait circuler le courrier entre les missionnaires toujours en déplacement, elle diffuse les messages de George Fox et d’autres quakers, elle écrit elle-même des «épîtres» et récolte infatigablement des fonds pour les missionnaires. Sa condition sociale ainsi que son caractère un brin autoritaire l’incitent à prendre des positions fortes. C’est grâce à la structure solide qu’elle met en place et à la doctrine simple et claire des Amis que le quakerisme a perduré jusqu’à nos jours. De nombreuses autres petites communautés ont émergé durant cette période d’agitation religieuse, mais, moins organisées, elles ont disparu.

Margaret est souvent sollicitée pour intercéder en faveur de quakers poursuivis par les tribunaux ou emprisonnés. Elle figure parmi les premiers sujets à avoir demandé au roi la liberté de conscience. C’est dans ce contexte que les Amis adressent au souverain leur témoignage pour la paix, le document fondateur de leur pacifisme.

Emprisonnée à son tour en 1664, d’abord pour refus de prêter serment, puis pour avoir accueilli chez elle des rencontres religieuses, Margaret Fell profite de son incarcération pour écrire La prise de parole des femmes, un argumentaire en faveur du ministère féminin. Ce texte constitue un soutien important à la lutte pour l’égalité des droits au XVIIe siècle.

Libérée de prison, et veuve, elle épouse George Fox en 1669, mais le couple passera peu de temps ensemble pendant leurs vingt-deux années de mariage. Son mari prêchant souvent à l’étranger ou à Londres, Margaret s’occupe de Swarthmore et de sa famille, mis à part de longs voyages à Londres pour plaider la cause de son mari constamment emprisonné.

L’ange des prisons

Une autre figure importante du mouvement est Elisabeth Fry (1780-1845), née Gurney au sein d’une famille de banquiers quakers aisés. À l’âge de 19 ans, la jeune femme rejette sa vie mondaine pour retrouver la simplicité des quakers primitifs. Sa lecture des Évangiles l’incite à s’occuper des pauvres et des malades. Peu convaincue par la religion abstraite, c’est l’action selon l’enseignement du Christ qui la motive. Les onze enfants qui naissent à la suite de son mariage avec le quaker Joseph Fry ne l’empêchent pas de se lancer dans une activité frénétique faite de réunions et de projets sociaux, partout dans son pays et en France. Son mari, dont l’admiration et le soutien à son égard ne faiblissent jamais devant ses absences répétées, assume la responsabilité du ménage et des enfants.

En 1812, Elizabeth Fry entend parler des conditions horrifiantes des détenues de la prison de Newgate. Contre l’avis du gouverneur, elle pénètre seule dans les deux petites salles où soixante-dix femmes et enfants (ces derniers nés pour la plupart dans ce taudis répugnant) sont entassés dans le noir. Les prisonnières couchent sur la paille, ne reçoivent qu’un peu de pain et d’eau et subissent des viols et autres cruautés de la part des gardiens. Elizabeth Fry s’enquiert auprès des femmes de la meilleure manière de leur venir en aide, leur explique qu’elle est elle-même mère de famille. Elle a de la présence et sait comment s’adresser à des personnes simples et en difficulté. Les prisonnières l’écoutent, étonnées qu’on demande leur avis, réconfortées par la douceur et la simplicité de ce contact exceptionnel.

Lors des visites suivantes, Elizabeth Fry leur distribue de la nourriture et des vêtements récoltés par ses connaissances. Avec les détenues, elle élabore un projet d’école pour les enfants emprisonnés, proposition refusée par ces messieurs des autorités. L’indomptable philanthrope crée alors un comité de onze femmes quakers, plus la femme d’un pasteur. Elles réussissent l’exploit d’organiser une rencontre à Newgate entre les autorités (des hommes qui n’ont jamais mis les pieds dans une prison) et les prisonnières. L’école se réalise peu de temps après.

Elizabeth Fry sera la première femme à témoigner devant le Parlement britannique des conditions de vie dans les prisons. Grâce à sa lutte incessante, plusieurs lois seront adoptées en vue de leur humanisation.

La militante pour l’égalité

Lucretia Coffin naît en 1793 dans une petite communauté quaker de l’île de Nantucket, qui met en pratique ses convictions en matière d’égalité des sexes, tant par principe que par nécessité. Alors que les hommes partent à la chasse à la baleine pour de longues périodes en mer, les femmes assument les responsabilités des familles, de la pastorale et des affaires.

Lucretia épouse le quaker James Mott et ils déménagent à Philadelphie. La tradition quaker de cette ville et sa position géographique font d’elle un des centres du mouvement abolitionniste, dans lequel le couple se lance activement. Lucretia Mott devient alors l’une des activistes sociales les plus connues du XIXe siècle. Elle écrit peu, mais son charisme, la vigueur et la spontanéité de sa parole en font une oratrice et prédicatrice extraordinaire. Pendant la période de querelles qui agite la Société des Amis américains, contrairement aux plus évangéliques d’entre eux, Lucretia Mott s’en tient aux principes des premiers quakers: rejet de toute hiérarchie, remise en cause du primat accordé à la Bible.

En 1833 elle fonde la Société féminine pour l’abolition de l’esclavage de Philadelphie, et en 1840 elle se rend à Londres pour la Convention mondiale contre l’esclavage. Mais comme les autres femmes, elle ne reçoit pas le droit d’y prendre part. Elle rencontre cependant à cette occasion la militante féministe Elisabeth Cady Stanton. Elles organisent ensemble la fameuse rencontre de Seneca Falls, qui lance le mouvement pour le droit des femmes aux États-Unis. Dans son Discours sur les femmes, Lucretia affirme que tant que les femmes ne jouiront pas de l’égalité en matière d’éducation, la société ne pourra pas savoir quelle est leur véritable nature.

Mott et Stanton divergent, la première refusant la primauté des intérêts des femmes blanches sur ceux des femmes esclaves. Souvent vénérée comme «une sainte» par le mouvement abolitionniste et celui pour les droit des femmes, Lucretia Mott était néanmoins critiquée pour sa résistance au compromis. Que ce soit au sein de la communauté quaker, dans sa lutte pour l’abolition de l’esclavage ou pour les droit des femmes, guidée par sa lumière intérieure, elle s’est montrée inébranlable dans son adhésion à la foi et aux pratiques quakers.

Une activiste sachant activer

En 1998, lors du bicentenaire de l’indépendance du canton de Vaud, des mouvements féministes ont dressé une liste des vingt femmes ayant fait le canton. Hélène Monastier (1882-1976) y figure. La plaque posée à Lausanne pour marquer cet honneur résume ainsi ses activités: «Élève de l’École Vinet, elle y restera comme enseignante jusqu’en 1943. Intéressée par les activités de la Maison du Peuple, elle s’y engage comme animatrice et participe aux réunions du groupe lausannois des Socialistes chrétiens. Ardente pacifiste, elle soutient les objecteurs de conscience; elle est très active dans le Service civil international ainsi que chez les quakers.» La plaque omet de dire qu’elle compte parmi les fondatrices et fondateurs d’Helvetas. «Animatrice née, dotée d’un cerveau de PDG, elle en possédait tous les atouts: grande clarté́ de pensée, rapidité́ de décision, sens inné́ de l’organisation, bonne plume et beaucoup d’humour.»

L’École Vinet fut le terreau qui la soutint toute sa vie, d’abord comme élève, puis presque aussitôt comme enseignante. Au détour du récit qu’elle a laissé de sa vie, on découvre que les études à l’époque sont réservées aux hommes et que les femmes intelligentes deviennent institutrices. «Je me demande si dans une école officielle on m’aurait tolérée. L’École Vinet respecta ma liberté.» Elle offrit deux fois de démissionner, mais on la retint.

Hélène Monastier prit soin de conserver l’équilibre des deux plateaux de ce qu’elle appelait sa double vocation: d’un côté la famille, l’Église et l’École, de l’autre la Maison du Peuple et le socialisme chrétien. Elle n’évoque même pas son pacifisme. À partir de 1905, elle anime à la Maison du Peuple des rencontres de jeunes filles des quartiers miséreux de Lausanne, qu’elle voit mourir plus qu’à leur tour, surtout de tuberculose. Elle participe à la création dans sa ville du groupe des Socialistes chrétiens et devient présidente de la Fédération romande des socialistes chrétiens dès la fondation de celle-ci, en 1913. Toutes ces activités la rapprochent des quakers. Elle en est la clerk (une sorte de secrétaire générale) lors de la constitution formelle du groupe suisse en 1939.

Comme le montrent ces quatre courts portraits, la différence de genre ne pose pas de problème aux communautés quakers. Les sexes se vivent sans inégalités théoriques ou réelles. Et cela depuis les origines du mouvement, car ce fonctionnement s’appuie sur une conviction profonde, constitutive de la Société des Amis: l’égalité entre tous les humains.


La Société religieuse des Amis (quakers)

Né au XVIIe siècle en Angleterre, en réaction à l’anglicanisme, le mouvement quaker s’inspire de la Bible mais également d’autres textes philosophiques ou religieux. Les Amis, à l’origine, recherchaient une religion simple, accessible, sans hiérarchie, sans dogme ni doctrine, et proche de l’enseignement chrétien. Ils n’accordaient pas d’importance à des jours particuliers (Pâques, Noël) ni à d’autres symboles ou rites.

Aujourd’hui encore les quakers essaient de s’inspirer de cette conviction: chaque personne héberge une «lumière intérieure» et a droit à un respect absolu. Cette croyance les guide dans leur quotidien, leurs cultes, leurs structures ou leurs actions. Car la vie pour eux est expression de foi et il n’y a donc pas de frontière entre la foi et l’action.

Parce qu’ils pensent que chaque personne est capable de trouver elle-même son chemin spirituel, ils se réunissent en silence, sans prêtre, pasteur ou toute autre autorité religieuse. Chacun peut prend la parole au cours du culte s’il se sent inspiré.

La reconnaissance de la valeur absolue de chaque être humain conduit les quakers à s’impliquer dans la non-violence, la paix, l’action humanitaire, l’éducation, la médiation, les droits humains…

La Société religieuse des Amis compte parmi les Églises historiquement pacifistes. En 1947, elle a reçu le prix Nobel de la Paix pour son activité humanitaire pendant et après les guerres. Elle a le statut consultatif auprès de l’Organisation des Nations Unies.

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