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jeudi, 16 avril 2015 16:12

Prêtre et militaire

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L’armée suisse manque d’aumôniers de milice. Les candidats se font rares parmi les prêtres, diacres, pasteurs et autres agents pastoraux laïcs déjà surchargés par leur ministère. Pourtant ce service répond à une injonction du pape demandant aux serviteurs de l’Eglise d’aller à la rencontre des gens aux « périphéries géographiques et existentielles ». Or l’armée leur permet de rencontrer des jeunes suisses qui n’ont que rarement, voire jamais, mis les pieds dans une Eglise.

Lundi, 9 heures, train régional entre Nyon et Morges. Sébastien part rejoindre la place d’arme de Bière pour suivre un cours de répétition. Il n’a pas trente ans, vit dans la ferme familiale en campagne vaudoise. Il vient de reprendre l’exploitation. Autant dire que l’armée… il s’en passerait bien. Alors quand on lui demande ce qu’il pense des aumôniers militaires, il lève un sourcil, regard amusé, et répond : « rien ». Oui, il sait qu’ils existent. Du moins, il a assisté, comme toutes les recrues, à une séance d’information sur l’aumônerie de l’armée suisse. Depuis, silence radio. Et en cas de conflit, ressentirait-il davantage le besoin de recourir à un aumônier ? Cette perspective est tellement éloignée de son imaginaire qu’il n’y songe même pas : « Mon rôle est aide en cas de catastrophe. J’inter viens après les coups durs, avec de grosses ma chines pour déblayer. Alors, la guerre… »
Cette discussion fortuite dans un wagon rappelle avec cruauté une dure réalité : pour la grande majorité des jeunes suisses, Eglise et Armée ne sont de loin pas leurs préoccupations premières, elles seraient même ce que le monde adulte a de moins sexy à leur proposer. Alors, à quoi peut bien servir ce service d’assistance spirituelle aux soldats et officiers ? Et qui en fait partie ?

Vocation en perdition
Ils sont quelque 200 réformés, catholiques romains et catholiques chrétiens - pasteur, prêtres, diacres ou assistants pastoraux laïcs - à accomplir un service volontaire en tant qu’aumôniers de milice. Noël Pedreira, assistant pastoral catholique et l’un des six aumôniers responsables engagés à temps partiel par l’armée suisse, estime qu’il en faudrait 100 de plus pour assurer un accès adéquat à ce service.[1] Mais voilà, les vocations ne sont pas légion. Le manque de prêtres et de pasteurs dans la société civile, leur surcharge de travail et sans doute une certaine méconnaissance s’additionnent et rendent le recrutement de candidats difficile. Chaque année, l’armée propose une séance d’information. Une quinzaine de personnes, majoritairement des femmes, étaient présentes en septembre. Combien s’engageront ensuite ?
Seize militaires - dont quatre francophones - viennent de se former comme aumôniers militaires à l’Ecole des Missions au Bouveret (VS) dans la volée de septembre 2014. Parmi eux, dix catholiques romains, trois réformés, deux catholiques chrétiens et un méthodiste. Cette formation de trois semaines est proposée tous les deux ans.
Fait amusant, un prêtre ou un diacre peut passer, en quelques semaines, de soldat à capitaine s’il choisit de devenir aumônier de l’armée. Comme ce père de famille, naturalisé suisse il y a quatre ans, qui effectuait en juin son école de recrue « accélérée » - une instruction de base sur 19 jours - et obtenait son grade de capitaine dès le début de sa formation d’aumônier en septembre. La porte est aussi ouverte aux religieux qui auraient été réformés en un autre temps. Leur statut doit alors être réévalué, mais c’est possible, de l’avis du capitaine aumônier (cap aum) Noël Pedreira. Et ce pour autant, comme pour tout autre candidat, que le prêtre,[2] le diacre, l’agent pastoral laïc ou le pasteur en question soit recommandé par l’autorité ecclésiastique compétente et qu’il ait suivi une formation académique en théologie ou un titre équivalent.

Un statut conflictuel ?
Prêtre et militaire, l’association n’est-elle pas pour le moins singulière ? Un prêtre qui se retrouve armé de surcroît, puisque l’armée ne prévoit pas de dérogation, sauf demande expresse. Comme tout soldat, il doit avoir une arme et savoir s’en servir pour assurer sa propre sécurité.
On peut se demander alors à qui le prêtre-officier doit fidélité. A l’armée ou à son Eglise ? Aux deux mon capitaine, comme le relève le cap aum Pedreira. Les prêtres-officiers s’engagent à servir jusqu’à leurs cinquante ans (300 jours minimum de service) et à assurer l’assistance spirituelle des troupes, toutes confessions religieuses confondues. Pour ce faire, ils sont protégés par le secret pastoral et professionnel re connu par l’Etat. « On leur demande par con - tre un minimum de loyauté », avance Noël Pedreira. « Comme de ne pas s’afficher en Une des journaux contre l’achat des Grippen. » Mais encore... « C’est l’Eglise qui entre dans l’armée. L’aumônier a sa liberté, une liberté cadrée. Et, dans la grande majorité des cas, il a tout le soutien de la hiérarchie pour le bien-être des soldats. »
En temps de paix, la cohabitation semble aisée. Mais qu’en serait-il en cas de conflit armé ? « Honnêtement, je ne peux pas répondre de manière certaine, tant une telle situation paraît hypothétique. La seule certitude, c’est que tout officier de l’armée doit répondre de la loi sur l’armée (LAAM). »
« Lors de l’ordination de Mgr de Raemy en tant qu’évêque auxiliaire du Diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Morerod se demandait dans son homélie comment rendre audible la parole de vie et d’espérance de l’Evangile aujourd’hui ? En rejoignant l’humain là où il se trouve. Et il se trouve aussi ici, en périphérie, dans l’armée », commente le cap aum Pedreira. « On aurait tort d’opposer les deux ministères, estime pour sa part le cap aum Savary, pasteur et aumônier de milice. Ils se complètent. L’armée a quelque chose de précieux à offrir à l’Eglise. Des hommes et des femmes qui, dans la grande majorité, sont coupés de tout accès au monde des religions. Et l’Eglise, elle aussi, a quelque chose de précieux à offrir à l’armée. Des personnes compétentes et formées à un métier d’humanité. Une dimension qu’elle n’est pas à même d’investir seule. »
Il poursuit : « L’armée permet aussi au pasteur ou au prêtre de s’éloigner brièvement du monde de l’Eglise qui peine à s’ouvrir. Un souffle ministériel qui allège la tête et le cœur, et permet de vivre des moments d’une incroyable beauté. Quand je reçois un jeune de 20 ans qui, surpris par mon accueil et mon écoute, se dit reconnaissant, parce que c’est la première fois qu’on lui porte cette attention, cela fait un bien fou. Je lui apporte de la bienveillance et il m’apporte de la reconnaissance. »
Pour les deux hommes, qu’ils revêtent l’habit ecclésiastique ou celui du militaire, leur mission reste inchangée : aimer et servir les êtres humains qu’ils rencontrent. « Quand je suis à l’armée, je ne change pas. Ma loyauté au Christ et à l’Evangile est la même, commente le pasteur Savary. Le ministère est certes influencé par le contexte dans lequel il évolue. L’armée ne fait pas exception. Mais cette manière d’être et de penser virile, au fond, ne change rien. Un bon aumônier de l’armée, comme un bon pasteur, aime les gens. C’est sa qualité première. Militaire ou non. » Il conclut : « Que l’on soit très clair. La guerre est la plus grosse saloperie de la terre et l’armée est son outil. Je peux le dire en toute liberté, sans perdre ma crédibilité ici. Les aumôniers sont de petits bouts d’humanité dans l’armée. »

Pour qui ? Pour quoi ?
Il semble difficile d’estimer le nombre de militaires faisant appel à l’aumônerie. Puisqu’ils sont 8% à recourir au service social et autant au service psychopédagogique de l’armée, le cap aum Pedreira évalue que l’on pourrait se trouver dans les mêmes proportions. Les capitaines aumôniers répondent aux urgences, en soutien par exemple des troupes qui ont perdu l’un de leurs camarades durant le service. Ils sont également à l’écoute des questionnements existentiels, le plus souvent, de jeunes recrues.
« Une écoute bienveillante qui manque dans notre société sécularisée. Les jeunes gens n’ont souvent pas d’autres oreilles vers lesquelles se tourner. L’aumônerie militaire est une opportunité bienvenue de démêler leur quotidien. »

Psy ou aumônier
Il poursuit : « Le temps de l’armée est relativement court, et la rencontre avec un aumônier ponctuelle. Il est rare que le soldat croise son aumônier militaire dans la vie civile. Cette perspective permet d’aller directement à l’essentiel, à la source du questionnement. Il se sent le droit de se lâcher. »
Entre un psy et un aumônier, où le cœur des soldats balance-t-il ? Dans la grande majorité des cas, le capitaine Pedreira estime que les soldats font d’abord appel aux aumôniers avant les psychologues. « Cela tient sans doute au fait que les aumôniers sont en première ligne car ils sont incorporés au sein des troupes. Les militaires peuvent s’adresser directement à eux, sans passer par la voie hiérarchique. Les psychologues, eux, reçoivent uniquement sur rendez-vous. » Il s’agit en outre d’un soutien spirituel et non religieux. « Nous ne sommes pas là pour juger, pas plus que pour convertir. »

[1] • La limite supérieure légale des effectifs de l’armée a été réduite de 400000 (Armée 95) à 200000 militaires (Armée XXI). L’effectif futur de l’armée passera des 200000 personnes aujourd’hui à 100000 soldats dès 2017. www.vtg.admin.ch
[2] • Les diacres et assistants pastoraux catholiques romains peuvent aussi accéder au rang de capitaine aumônier. L’Eglise évangélique réformée réserve cette possibilité aux seuls pasteurs.

Aumônier de la Garde suisse
Donner du sens à la vie des soldats de la Garde suisse pontificale, en accompagnant les 110 hommes de ce corps d’armée particulier dans leur foi : c’est ainsi que le nouvel aumônier, l’abbé Pascal Burri, définit son rôle. En fonction depuis le 1er septembre, ce prêtre neuchâtelois du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg a succédé à Alain de Raemy, aujourd’hui évêque auxiliaire du même diocèse. Pour débuter dans sa mission, le prêtre suisse sait qu’il doit être proche des gardes, s’intéresser aux familles qui vivent dans la caserne, etc. La formation religieuse des enfants figure parmi ses missions. Pourtant, son objectif prioritaire reste l’accompagnement des gardes et des officiers au quotidien, de leur recrutement en Suisse jusqu’à leur formation, lors de l’une des trois « écoles de recrues » annuelles durant lesquelles il intervient pour une « mise à jour spirituelle ». Comment ressent-il l’atmosphère de la caserne une dizaine de jours après son arrivée ? « Pour le moment, je m’émerveille de ce que je découvre. Je suis impressionné de voir des gardes engagés, qui mettent tout leur cœur à servir le pape, et au-delà, à servir Dieu. » Dans son ministère, l’aumônier devra notamment accompagner un groupe de gardes au Pèlerinage militaire international à Lourdes, et préparer la retraite de Carême. L’abbé Burri nourrit également l’espoir d’emmener les gardes en pèlerinage, l’été prochain, à l’abbaye suisse Saint-Maurice d’Agaune, qui célèbrera en 2015 le 1500e anniversaire de sa fondation. Cette abbaye a vu le jour sur les tombeaux des saints martyrs Maurice et ses compagnons, des soldats morts en témoins de leur foi, vers l’an 300. Tout un symbole pour les gardes suisses. (apic/radio vatican/réd.)

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