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jeudi, 27 avril 2017 08:11

Moonlight et la vulnérabilité

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MoonlightMoonlight, de Barry Jenkins, a remporté trois Oscars lors de la cérémonie du 26 février 2017: ceux de meilleur film, de meilleur scénario adapté et de meilleur second rôle masculin pour Mahershala Ali, qui y interprète Juan, un dealer cubain qui prend le jeune Chiron - aussi appelé «Little» - sous son aile. Des prix mérités, pour un film original et profond.
Le théologien irlandais Gerard Ryan, jésuite de la Province anglaise canadienne, en a proposé une lecture pour la revue culturelle Thinking Faith (traduction française Claire Chimelli).
Moonlight est un récit singulier qui relève de l’histoire universelle de la lutte pour l’individualité. C’est celui, en trois parties, de Chiron, un jeune garçon innocent et timide, qui grandit dans une communauté afro-américaine de Miami ravagée par la pauvreté et la violence.

Moonlight, de Barry Jenkins
Avec Mahershala Ali, Naomie Harris, André Holland, Trevante Rhodes, Janelle Monáe

Dans la première partie, Chiron est à l’école primaire, où on le surnomme «Little - le Petit». Sa mère est toxicomane et voudrait aimer son fils, mais ce désir est mis en échec par son autre «amour», le besoin constant de drogue. L’école n’apporte aucun soulagement au jeune garçon, que la plupart de ses camarades harcèlent et maltraitent, à l’exception d’un seul, nommé Kevin. À part cela, l’amitié de Juan, baron de la drogue local, et de son amie Teresa offre à Chiron l’affection dont il manque.
Au cours de la deuxième étape, Chiron, désormais adolescent, suit l’école secondaire. Kevin, son ami d’enfance, est l’image de ce dont un jeune de ce milieu peut être capable, à la fois en proximité et en violence. Cette partie du film met en lumière ce qui fait peut-être encore partie du «non-dit» au sein de la communauté noire: l’homosexualité et la violence des Noirs entre eux dans la société afro-américaine. Ces deux aspects de la vie de Chiron sont difficilement compatibles avec le discours convenu sur la culture noire en Amérique du Nord. C’est ce que Kwame Anthony Appiah, philosophe ghanéen-américain né en Grande-Bretagne, a révélé dans son ouvrage sur le discours identitaire. L’individualité d’une personne, surtout s’il s’agit d’un gay, n’est pas toujours acceptée ou protégée par l’image courante de l’Afro-Américain.
L’adulte que l’on rencontre dans la troisième étape n’a plus la vulnérabilité visible du «Little» Chiron. Au contraire, connu sous le nom de «Black» - le Noir – il mène une vie assez semblable à celle de Juan, le mentor de sa jeunesse. À la fin de cette partie, Black, devenu à son tour un baron de la drogue musclé, retrouve Kevin, son ami d’enfance, longtemps perdu de vue. Par cette rencontre, il renoue non seulement avec son passé, mais avec l’ami qui rendait autrefois la solitude et les détresses du petit Chiron plus supportables.

L’amour pour briser les chaînes
Dans un sens, on peut dire que ce film brosse le portrait d’une culture irrémédiablement brisée. La violence et l’anarchie de chaque génération ne peut que se perpétuer, comme elle l’a fait par le passé et jusqu’à présent. Il n’est pas surprenant que la mère de Chiron soit toxicomane, ni que l’environnement scolaire soit violent. Au sein de cette communauté afro-américaine règne la réalité de la violence des Noirs dirigée contre d’autres Noirs; des communautés sont détruites par les drogues que Juan, le mentor de Chiron, vend autour de lui. L’une des scènes les plus fortes est celle où Chiron est brutalement battu par l’ami qu’il aime. Néanmoins, tout adolescent qu’il soit, Chiron comprend que Kevin, harcelé par des camarades de classe, a été contraint par eux à agir ainsi.
Moonlight présente la capacité tenace à tout risquer pour trouver l’intimité et l’amour. Un tel combat donne toujours lieu à un grand récit, mais ce qui fait la beauté de ce film est la trajectoire particulière de Chiron et de Kevin. Au sein de cette communauté écrasée par la pauvreté, la violence, l’abus de drogues, l’homophobie et la désintégration des familles, tous deux continuent à rechercher une proximité qui ne consiste pas en deux monologues, mais qui est fondée sur la relation. L’histoire de chacun n’est jamais solitaire ou autonome: il existe un lien profond entre ces deux vies. Le souci que chacun a de l’autre est leur navire et leur ancre.
Ainsi leur relation ne doit pas se comprendre comme un simple récit de «coming out». Moonlight est davantage l’histoire de deux hommes de Miami qui assument leur attirance mutuelle et leur amour.

Rôle de la vulnérabilité
Même si le contexte du film est celui des luttes politiques identitaires, il est plus juste de l’interpréter comme une exploration du rôle de la vulnérabilité dans la formation de la personne, aux niveaux individuel et collectif. L’histoire de Chiron nous implique à mesure que nous percevons le sentiment d’urgence que communique sa vulnérabilité. Elle a ainsi une force qui rappelle le pouvoir que Seamus Heaney attribuait à la poésie, dans son discours de réception du Prix Nobel: «Le pouvoir de persuader cette partie vulnérable de notre conscience qu’elle est juste, malgré tous les signes extérieurs tendant à la qualifier de fausse, le pouvoir de nous rappeler que nous sommes des chasseurs-cueilleurs en quête de valeurs, et que même nos solitudes et nos détresses sont honorables, dans la mesure où, elles aussi, sont un gage de notre véritable humanité.»

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