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lundi, 19 novembre 2012 16:10

Nouveau Testament commenté

sans couverture 1

Sous la direction de Camille Focant et Daniel Marguerat, Le Nouveau Testament commenté. Texte intégral. Traduction œcuménique de la Bible, Montrouge/Lausanne, Bayard/Labor et Fides 2012, 1250 p.

C’est une première francophone. Un Nouveau Testament commenté (NTC) est sorti de presse. Il contient 26 livres bibliques, agrémentés de notices et d’une dizaine de cartes.[1] Dix-neuf biblistes ont mis la main à la pâte.[2] Interview de Daniel Marguerat, cheville ouvrière du projet éditorial, par Samuel Ramuz, Lausanne, journaliste à ProtestInfo.

Samuel Ramuz : Il existait jusqu’à aujour­d’hui un Nouveau Testament com­­menté en allemand, en anglais, mais pas en français. Pourquoi ?

Daniel Marguerat : « C’est une question de culture de la recherche. Les Améri­cains et les Anglais disposent depuis le début du XXe siècle de commentaires qui, dans la ligne du piétisme anglo-saxon, permettent à tous les croyants d’être autonomes dans leur lecture de la Bible. Or l’exégèse francophone, si elle participe à la recherche internationale, n’avait pas jusqu’alors doté les laïcs d’un instrument qui mette à leur disposition les derniers résultats de la re­cher­che exégétique. C’est chose faite. »

Etre destiné aux laïcs est donc la mar­que de fabrique du NTC ?

« Il y a en fait un double public. Le premier, ce sont les prêtres et les pasteurs. Le second, ce sont les laïcs intéressés à la Bible, mais pas forcément le chrétien lambda. J’entends par là qu’on n’explique pas au lecteur ce qu’est le Temple de Jérusalem ou la Loi, ou les Sadducéens : une culture biblique de base est requise. Mais à partir de là, le lecteur reçoit tous les renseignements nécessaires à sa compréhension. »

Comment avez-vous choisi les dix-neuf exégètes de France, d’Italie, du Québec et de Suisse ?

« Avec le comité éditorial, nous avons cherché parmi les meilleurs spécialistes de chaque livre du Nouveau Testament celui qui était capable de présenter une explication du texte à la fois lisible et concise. Nous voulions éviter l’obésité et donc limiter la longueur du commentaire et le nombre des notices. Mais il fallait aussi que les commentaires soient à la pointe de la recherche, donc plus que de simples paraphrases. Cette double contrainte était redoutable. Certains ont décliné, d’autres échoué et nous avons dû les remplacer. Le dialogue a été constant avec les auteurs, à qui nous avons plus d’une fois fait réécrire une partie de leur texte. »

Comment ce projet éditorial est-il né ?

« J’avais ce projet en tête depuis longtemps. J’avais participé, il y a deux ans, à la première édition d’une Bible commentée de ce type en allemand, à Zurich. Il avait alors été question de traduire cet ouvrage en français. Mais j’ai aussitôt dit non à Gabriel de Mont­mol­lin [directeur de Labor et Fides]. D’une part parce que l’exégèse francophone avait les moyens de le réaliser, d’autre part parce qu’une lecture bibli­que se fait au sein d’une culture. »

Vous avez aussi voulu l’entreprise œcuménique. Pourquoi ?

« Parce que depuis cinquante ans, l’approche du texte biblique est ouvertement œcuménique. J’ai donc proposé l’entreprise à Camille Focant, de l’Uni­versité catholique de Louvain, qui m’a suivi. Au final, de fait, il y a 60% d’auteurs protestants et 40% de catholiques. Mais nous avons voulu bloquer toute lecture et toute référence trop strictement confessionnelles. »

Pourquoi ne vous êtes-vous pas lancés dans un commentaire de la Bible en entier ?

« Parce que les exégètes de l’Ancien Testament ont estimé que c’était beaucoup trop lourd. Du coup, nous sommes allés de l’avant avec le Nouveau, qui a été réalisé en deux ans et demi. Mais je suis convaincu qu’il y aura aussi, dans cinq ou dix ans, un Ancien Testament commenté. Je l’appelle de mes vœux : il est encore plus nécessaire !

» Mon autre souhait est qu’il y ait dans un second temps une version numérisée ou sur CD du NTC. Mais on se heurte là à des contraintes commerciales, à savoir que les éditeurs n’ont pas voulu prendre un double risque. » [3]

 

RECENSION DE JOSEPH HUG (choisir, janvier 2013, pp. 36-37)

 

Voici une œuvre nouvelle et originale : un groupe d’exégètes francophones renommés, seize hommes et trois femmes issus du monde catholique et protestant, commentent les livres du Nouveau Testament. Il n’existait pas jusqu’ici en français un commentaire des vingt-sept livres par différents auteurs.

En comparaison avec la Traduction œcuménique de la Bible (TOB), dont le texte est reproduit ici, le commentaire innove en utilisant, spécialement pour les lettres, l’apport de la rhétorique gréco-romaine, qui permet de mieux saisir la manière d’argumenter de Paul dans plusieurs de ses lettres. Ou encore, le commentaire du Sermon sur la Montagne, dans l’Evangile de Matthieu, se réfère parfois aux catégories de la psychologie moderne et cite Freud dans les célèbres antithèses de Jésus qui concernent l’amour et la haine.

J’ai particulièrement apprécié la clarté avec laquelle le prologue de l’Evangile de Jean et des chapitres du quatrième Evangile sont présentés, de même la lecture de la deuxième Epître aux Corinthiens qui ne réduit pas les aspérités et les obscurités du texte paulinien. Ou encore les sous-titres humoristiques verre à demi-plein et verre plein de l’espérance d’Israël pour introduire le chapitre difficile de la Lettre aux Romains sur le statut d’Israël.

Néanmoins, le Nouveau Testament commenté, véritable prêt-à-porter de l’exégèse d’aujourd’hui, ne devrait pas remplacer la TOB dans son édition intégrale, avec ses notes très riches qui constituent un instrument de travail remarquable pour lire le NT. Rappelons, en effet, l’immense apport œcuménique de la TOB de 1972, qui commença avec la traduction de la Lettre aux Romains de Paul, dont le rôle avait été si important au temps de la Réforme avec le commentaire de Luther.

A la fin des années 60, fort du test réussi de la traduction et de l’annotation communes de l’épître, exégètes protestants et catholiques, sur pied d’égalité, pouvaient se lancer dans la traduction de toute la Bible. « Un constat aussi intéressant qu’inattendu était apparu : les clivages ou désaccords de traduction ne se faisaient pas entre confessions mais entre traducteurs, qu’ils soient catholiques ou protestants. » Alors jeune étudiant, j’avais été témoin du débat fraternel qui régnait dans le groupe de préparation des Evangiles synoptiques, où je connus le professeur Pierre Bonnard de Lausanne, un spécialiste de l’Evangile de Mathieu.

Aujourd’hui, grâce à son énergie débordante, Daniel Marguerat (Lausanne) et avec lui Camille Focant (Louvain) ont réussi à réunir une équipe de 60 % d’auteurs protestants et 40 % de catholiques. Quelle agréable surprise de trouver comme commentateur de l’Epitre aux Romains, un pasteur baptiste suisse du Jura bernois Marc Schoeni, ou notre ami Jean-Michel Poffet pour les épîtres johanniques.

Le travail œcuménique sur la Bible est donc maintenu. Néanmoins ce déséquilibre m’inquiète. Des quatre Evangiles, un seul, celui de Marc, est commenté par un exégète catholique, Camille Focant ; les trois autres sont dus aux plumes d’auteurs protestants reconnus (Elian Cuvillier pour Matthieu, Daniel Marguerat pour Luc et les Actes des Apôtres, Jean Zumstein pour Jean).

Manque de biblistes

La diminution du nombre d’exégètes catholiques témoigne d’un affaiblissement de l’investissement des catholiques dans la recherche biblique. Beaucoup de biblistes catholiques, prêtres et religieux, sont surchargés par des tâches pastorales dans leur Eglise qui les empêchent de s’adonner au travail astreignant de la recherche biblique. Et du côté des laïcs catholiques, les mêmes problèmes de temps empêchent l’écriture.

Par ailleurs, la parution en cours d’un commentaire biblique scientifique de haut niveau aux éditions du Cerf, rédigé uniquement par des catholiques et que je juge nécessaire, a probablement pris des forces qui n’ont pas pu être engagées dans l’ouvrage ici présenté. On se demande encore si des rivalités commerciales entre éditeurs n’ont pas compliqué la tâche de Marguerat et Focant. Mais le problème de la relève en milieu francophone demeure.

Enfin, l’absence d’exégètes orthodoxes est à relever. Certes, il y a peu d’orthodoxes francophones, mais n’y-a-t-il pas, par ailleurs, incompatibilité à travailler ensemble à cause des méthodes et de l’herméneutique ?

Pour certains passages qui touchent des thèmes christologique (virginité de Marie) et ecclésiologiques (rôle de Pierre et des Apôtres), les éditeurs du Nouveau Testament commenté ont voulu « bloquer toute lecture et toute référence trop strictement confessionnelles ». Soit, mais celles-ci existent et referont surface. Les notes de la TOB font, pour leur part, objectivement état des désaccords de lecture d’ordre confessionnel, d’ailleurs assez rares sur l’ensemble du NT. Par ailleurs, sur d’autres points, comme l’Evangile de l’enfance de Matthieu comme un récit mythique ou le passage homophobe de la Lettre aux Romains, les désaccords, on le sait, se font à l’intérieur des confessions.

En conclusion, soulignons la qualité des commentaires et des 200 courtes notices qui résument une problématique. Par exemple, celles sur une première théologie chrétienne du mariage à propos d’un chapitre de la Lettre aux Ephésiens, sur les voyages et tempêtes, sur la soumission à l’Etat dans l’histoire du christianisme, etc. Elles aideront pasteurs, prêtres et agents pastoraux laïcs pour la prédication, et serviront à l’information d’un large public qui s’intéresse à la bibliothèque du NT.

 

 

1 • « Le commentaire de chaque livre est précédé d’une introduction qui situe son milieu historique de production, qui présente une synthèse de son contenu et livre une brève bibliographie. Pour chaque passage, le texte de la TOB est accompagné de son explication. Des points d’information historique ou littéraire, des notices théologiques sont développées en complément », in Préface, p. 9. (n.d.l.r.)

2 • Parmi eux, Elian Cuvillier, Odile Flichy, Jean-Michel Poffet, Michel Quesnel, Jean Zum­stein, etc. (n.d.l.r.)

3 • De fait, le texte biblique est celui de la Traduction œcuménique de la Bible (TOB), Paris, Société biblique française Bibli’O / Cerf 2010. Les éditeurs du NTC, Labor et Fides et Bayard, doivent donc payer des droits de reprise.

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