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lundi, 10 septembre 2018 11:09

Une culture de Paix

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Grande Mosquée de Paris, célébration de la fête de l’Aïd El-Fitr © Fred de Noyelle / GodongIl s’est construit autour du thème du féminin en islam une sorte de mythe, que nous, musulmans, sommes les premiers à entretenir plutôt qu’à essayer de trouver des solutions aux problèmes réels. Pourquoi ce besoin récurrent de se justifier par le Coran lorsqu’on évoque ce thème, plutôt que de revenir aux fondamentaux, de diriger notre regard, notre réflexion, vers une culture de Paix?

Cheikh Bentounes a participé en 1986 aux Rencontres interreligieuses d’Assise (Italie). Président d’honneur de l’Association internationale soufie Alâwiyya (AISA), il est l’initiateur du premier Congrès international féminin pour une culture de Paix (Oran/Mostaganem, 2014). S’en est suivie l’adoption par l’ONU d’une Journée internationale du vivre ensemble en paix, célébrée pour la première fois le 16 mai 2018.

Le problème du féminin ou de la féminité en islam est devenu un thème préoccupant, en particulier chez les jeunes. En ma qualité de fondateur des Scouts musulmans de France -et qui dit scoutisme dit forcément filles et garçons- j’ai constaté à travers toute l’Europe, de l’Allemagne à la Belgique, de l’Espagne à la Hollande, qu’on se heurte constamment à cette problématique de la «femme musulmane». Étrangement, on n’évoque jamais la femme juive ou chrétienne, la femme hindoue ou bouddhiste…

Dans la tradition musulmane, dès le début du Message mohammadien, la femme est omniprésente. Khadija Oum al-mou’minine, «la Mère des croyants», fut celle qui a (et ce n’est pas peu dire) conforté le Prophète lorsqu’il doutait de sa mission, qui l’a saisi, l’a rassuré et lui a donné la force dont il avait tant besoin face à la violence psychologique de la Révélation: «Si Nous avions fait descendre ce Coran sur une montagne, tu l’aurais vue s’humilier et se fendre par crainte d’Allah» (Coran, s. 59 v. 21).

On peut également citer Oum Salama, qui fut la première femme à protester auprès du Prophète en lui disant: «Pourquoi la Révélation s’adresse toujours aux hommes et pas aux femmes?» C’est alors que le Coran lui répondit en ces termes: «En vérité, je n’oublie pas le bien que quiconque parmi vous fait, homme ou femme» (Coran, s. 3 v. 195). Et de poursuivre plus loin: «Ceux qui sont soumis à Dieu et celles qui lui sont soumises, les croyants et les croyantes, les hommes pieux et les femmes pieuses, les hommes sincères et les femmes sincères, les hommes patients et les femmes patientes, les hommes et les femmes qui redoutent Dieu, les hommes et les femmes qui font l’aumône, les hommes et les femmes qui jeûnent, les hommes chastes et les femmes chastes, les hommes et les femmes qui invoquent souvent le nom de Dieu: voilà ceux pour lesquels Dieu a préparé un pardon et une récompense sans limites» (Coran, s. 33 v. 35). Bien sûr, il se trouve d’autres passages qui évoquent l’homme et la femme de manière égalitaire et que nous ne citerons pas ici. On retiendra seulement que les deux versets précédents furent la réponse donnée par Dieu à une femme qui n’est autre que l’épouse du Prophète lui-même.

C’est encore une femme qui sauvegardera ce que la tradition musulmane a de plus cher: le Coran, l’origine première de toutes les législations islamiques et la source de toute inspiration religieuse, spirituelle et culturelle de l’islam. Hafsa, la fille du calife Umar, fut en effet la gardienne du premier codex coranique.

Une question de culture

Nonobstant le fait que le Coran a accordé à la femme un ensemble de droits, l’élément féminin est omniprésent dans la société islamique traditionnelle. L’exemple du contrat de mariage est très révélateur. On trouve dans les archives historiques des contrats énormes, parce que la nouvelle mariée pouvait y inclure, selon ses souhaits, toutes sortes de conditions. En effet, si l’Occident chrétien conçoit le mariage comme un sacrement, l’islam, lui, dès le début, a fondé le lien conjugal sur la base d’un contrat entre deux parties. Or qui dit «deux parties» dit forcément «égalité»; deux parties, c’est aussi deux familles, des négociations et une construction juridique.

Prenons un autre exemple, le rapport de l’émir Abd el-Kader, fondateur de l’État algérien moderne, à la féminité. Lorsqu'il partit en guerre, à qui confia-t-il son testament? À son épouse, et cela malgré le fait qu’il avait des frères, des cousins, des oncles. Pourquoi choisir de le confier à sa femme? Parce qu’elle était la mère de ses enfants. Lui confier son testament lui semblait être la chose la plus simple et la plus humaine aussi.

Ou encore, dans la grande mosquée de Jakarta, l’une des plus grandes mosquées du monde, de plus de dix hectares, nous trouvons sur la même ligne l’imam au milieu, les hommes à droite et les femmes à gauche. Cette disposition n’a jamais posé le moindre problème aux Indonésiens.

Certes la question de l’autorité religieuse de la femme musulmane ou son incapacité à l’imamat (direction spirituelle et politique) est souvent montrée du doigt. Et on évoque l’ijtihâd (l’effort d’interprétation) de ces Américaines ou Hollandaises musulmanes qui ont suscité la polémique en dirigeant la prière collective. Mais on oublie qu’il existe depuis des siècles en Chine des femmes imams, des imamates ! Et qu’en Afrique du Sud, des théologiennes prodiguent à la mosquée des conférences à l’attention d’assemblées mixtes, composées d’une multitude d’hommes et de femmes. Chose inconcevable dans les pays arabes, où l’on continue parfois à construire une mosquée en oubliant de prévoir de la place pour les femmes !

Retour à la simplicité

Alors, d’où vient ce besoin récurrent de resituer la place de la femme en islam, que ce soit d’un point de vue traditionnel ou réformateur ? Ne faudrait-il pas plutôt nous interroger sur la substance éducative avec laquelle nous nourrissons nos enfants, filles et garçons? Sur les fondements de l’éducation que nous leur donnons aussi bien au primaire, au secondaire qu’à l’université? Est-ce que la culture que nous leur transmettons est une culture de paix ou sommes-nous en train d’alimenter la violence, une violence exercée par le masculin au détriment du féminin et vice versa ? Il faut bien comprendre que le féminin n’est pas l’exclusivité de la femme, ni le masculin celui de l’homme. À mon sens, le féminin est cette réalité qui donne à la société sa profondeur, sa stabilité et son harmonie. Il est synonyme de miséricorde, de chaleur humaine, de savoir vivre, de douceur, etc.

Nous ne regardons pas les choses simples qui nous entourent. Nous continuons à nous mettre des bâtons dans les roues, empêchant nos sociétés d’avancer, alors même que l’essentiel consiste à aller vers une culture de Paix. La paix au niveau de nos familles, de nos villes, de nos villages... Notre société a tant besoin d’apaisement! Nous devons aller vers quelque chose de simple, de raisonné et de raisonnable.

C’est à cette simplicité que le Coran nous invite, ce Livre où l’élément féminin est omniprésent: la sourate La famille d’Imran (âl Imrân), la sourate des Femmes (al-nisâ’), la sourate Meriem, etc. Le féminin dans le Coran s’exprime dans toute sa splendeur à travers l’histoire de Marie: «Marie, la fille d’Imran qui avait préservé sa virginité; Nous y insufflâmes alors de Notre Esprit. Elle avait déclaré véridiques les paroles de son Seigneur ainsi que Ses Livres: elle fut parmi les dévoués» (Coran, s. 66 v. 12). Ou encore à travers l’histoire de Joseph et de Zoulikha, un roman magnifique où il est question d’amour, de sexualité, de désir intense...

Voyons comment cette femme, qui n’en est pas moins l’épouse du ministre de Pharaon, tombe amoureuse de ce jeune et bel homme. Le Coran rapporte les moindres détails: la manière avec laquelle elle se livre à lui, comment elle le saisit et déchire sa tunique par derrière. Il nous suffit de lire à travers les lignes pour apercevoir les traits d’une des aventures les plus douces et les plus sensibles qui soient, mais qui contient également un message mystique: cette lutte permanente entre l’âme [Zoulikha] et l’esprit [Joseph], ce désir intense de l’âme de parvenir à l’esprit, et cet esprit qui se dérobe ne voulant s’offrir qu’à ceux qui le méritent vraiment: «elle le désira et il la désira» (Coran, s. 12 v. 24). Cette femme qui représente la féminité par excellence, ce jeune homme dont la beauté fit perdre la tête aux femmes, qui se coupèrent la main après avoir été scandalisées par la chute de Zoulikha...

Attitude pacifique

Si on admet le principe selon lequel Dieu est Juste, et qu’en même temps on continue à établir des distinctions entre les personnes, cela veut tout simplement dire qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

Bien que personnellement je trouve très intéressant le débat sur l’égalité des genres, je pense qu’il faut aller plus en profondeur dans la lecture de la culture mohammadienne: y rechercher la culture de Paix. Il est dit que nous serons tous ramenés vers Dieu, mais Dieu lui-même se nomme al-Salam, la Paix.

La première révélation coranique eut lieu la Nuit du destin (laylat al-qadr), cette nuit bénie que le Coran décrit comme étant «paix et salut jusqu’à l’apparition de l’aube» (Coran, s. 5 v. 97). On le voit bien: la finalité de la révélation mohammadienne n’est autre que la Paix. Le Prophète de l’islam disait: «Le musulman est celui dont on ne craint ni la main ni la langue.» Cette attitude pacifique constitue les fondements mêmes de la culture de Paix. Noyé dans des débats stériles, on oublie souvent d’aller vers l’essence du Message divin.

En évoquant la féminité, le Prophète disait: «Il m’a été donné d’aimer trois choses de votre monde: le parfum, les femmes et ma quiétude dans la prière.» Il a situé le féminin entre le parfum et la prière. Qu’est-ce que le parfum ? C’est l’essence de la fleur et son extrait. La prière, c’est l’élévation par laquelle on atteint cette relation divine (al-sila billah). Et lorsque le Coran recommande «d’être bon avec ses parents» (Coran s. 2 v. 83), il ne fait pas seulement allusion au père, mais «aux parents». Plus encore, il privilégie la mère: «Nous avons commandé à l’homme [la bienfaisance envers] ses parents; sa mère l’a porté peine sur peine: son sevrage a lieu à deux ans. Sois reconnaissant envers Moi ainsi qu’envers tes parents. Vers Moi est la destination. » (Coran, s. 31 v. 14).

Une question devenue politique

Quoiqu’on puisse dire du rapport des sociétés musulmanes contemporaines au féminin, signalons que le monde musulman a parfois eu le privilège d’avoir des femmes à la tête de certains États: une présidente en Indonésie, premier pays musulman quant au nombre de ses habitants; deux Premières ministres femmes au Pakistan, avant le coup d’État militaire; des Premières ministres en Turquie et au Bangladesh.

Ces quelques évocations ont pour mérite de montrer que le monde musulman n’est pas à ce point «arriéré». Il est cependant malheureux -et étonnant!- de voir depuis quelques années les pays musulmans régresser dans leur rapport au féminin. Où en sommes-nous aujourd’hui de la conception du féminin chez ces géants de la littérature arabe, comme Abû Nouwwâs, Ibn Arabî ou Rûmî, qui témoignèrent d’un respect sans égal pour la féminité ?

Il n’y a pas si longtemps, la femme en Afrique noire connaissait une grande liberté. Mais la voici depuis un certain temps éloignée de la vie active, contrainte de se cacher derrière le «bobo», un habit traditionnel équivalent au hidjab arabe. Pour quelle raison? Parce que c’est la sunna, nous répond-on. Mais quelle peut bien être l’origine de cette «sunna»? Les épouses du Prophète ont-elles un jour porté cet habit africain? On innove tout simplement! Nous sommes là en pleine instrumentalisation et idéologisation du religieux, ajoutant un nouveau lot de problèmes à la sensible question de la femme musulmane.

La féminité est bien devenue une question politique dans le monde musulman, mais il est peu probable que les solutions aux problèmes des femmes musulmanes contemporaines proviennent des acteurs politiques. C’est aux femmes de les trouver dans l’islam. Où sont aujourd’hui les femmes théologiennes (faqîhât), les femmes exégètes (mufassîrât)?

Disons-le simplement: femmes, si vous voulez des droits, allez les chercher par vous-mêmes et ne déléguez plus les hommes pour le faire à votre place, car ils ne vous les donneront pas!

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