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mercredi, 31 octobre 2018 13:50

Le Brésil à la croisée des chemins

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Jair Bolsonaro pela EC 77 Medico Militar no SUS croppedJair Bolsonaro © wkimedia commonsLe Brésil a choisi. Dimanche 28 octobre 2018, le géant latino-américain a élu pour président, à plus de 55%, l’ex-capitaine de l’Armée de laquelle il fut expulsé pour mauvaise conduite: Jair Bolsonaro. Et tant pis pour Fernando Haddad, docteur en philosophie, ancien professeur de sciences politiques et d’économie, ex-ministre de l’Éducation (2005 à 2012) et ancien maire de São Paulo, la plus grande ville du pays. Il aura fait les frais de la hargne du peuple contre l’ex-président Lula, son mentor, et la politique menée par le Parti des travailleurs (PT) ces dernières années.

Une analyse de Paulo Barrera Rivera, professeur à l'Université méthodiste de São Paulo, anthropologue, spécialiste des thèmes religieux au Brésil.

Mais qui est Jair Bolsonaro? Il a été député fédéral pendant 28 ans et son parcours politique ne présente aucun projet de loi pertinent: ni proposé, ni approuvé. Les curriculums entre les deux hommes ne sont donc en rien comparables. Et si le vote avait dépendu de la trajectoire, le résultat du second tour aurait sans doute été différent. Selon les sondages des derniers jours avant l’élection, l’avantage confortable de Bolsonaro après le premier tour (16%) s’était pourtant significativement réduit.

Un coup de couteau «providentiel»…

Il s’agit d’une véritable croisée des chemins politiques. Après huit ans de présidence de Lula et six de Dilma, les partisans de Bolsonaro s’expriment avec une apparente conviction, une évidente superficialité politique et une grande naïveté face à la gigantesque compagne de «fake news» orchestrée par le socio-libéral: «Prends-toi ça, PT!» Les élites politiques, sociales et économiques de droite avaient perdu les quatre dernières élections. Elles ont repris les rênes du pouvoir grâce à l’impeachment imposé à la présidente Dilma Rousseff en 2016, année où le projet d’extermination du Parti des travailleurs et de la droite a commence à se mettre en place. L’ex-président Lula, favoris à la présente élection et leader incontestable dans tous les sondages, est condamné pour corruption dans un procès démontrant les fragilités de l’autonomie du pouvoir judiciaire. Dès le premier tour déjà, Bolsonaro utilisait dans sa campagne un discours agressif contre Lula, qu’il nommait le prisonnier, et contre Haddad, qu’il appelait la marionnette de Lula. Cependant, comme le monde entier le sait, Bolsonaro a toujours refusé de débattre avec Haddad. C’est la première fois dans l’histoire des campagnes électorales du Brésil qu’a lieu un second tour sans débats entre les deux candidats.

Peu avant le premier tour, Bolsonaro a été attaqué au couteau, ce qui lui a valu deux chirurgies et une lente récupération qui justifièrent sa non-participation aux débats. Mais une fois remis et confiant du favoritisme des sondages d’opinion, il a continué à refuser le débat avec Haddad et, de fait, n’a jamais débattu.

Une relecture du plan de gouvernement de Bolsonaro et de ses discours de campagne (en réalité de brèves accusations chargées d’adjectifs) met en évidence son absolue incapacité à débattre d’un projet pour le pays, et ce dans n’importe quel domaine. De fait, lors du seul débat auquel il a participé durant le premier tour, sa performance a été désastreuse. Chaque fois qu’il calait sur une réponse, il se limitait à dire que son équipe travaillait sur le sujet. L’attentat, qui ne cesse de demeurer un mystère, l’a dispensé (en partie) de devoir débattre.

Parallèlement, Bolsonaro a distillé un propos violent et insistant en faveur de l’armement de la population, comme moyen de combattre le crime et de soulager la police des responsabilités de l’usage d’armes fatales. Et de prendre sa propre famille en exemple de la supposée efficacité du port d’arme. Depuis tout petit, ses enfants auraient appris à manier les armes à feu. On sait que le marché des armes à feu a déjà commencé à se mobiliser en vue de l’imminence d’un soudain regain de la demande. Cette proposition pour l’armement donne à l’attentat au couteau un sens symbolique inévitablement contrasté: l’ex-capitaine a été la victime «providentielle» d’une «arme blanche».

«Le Brésil au-dessus de tout et Dieu au-dessus de tous»

Bolsonaro n’a pas prononcé de discours, il a seulement fait des annonces, toujours euphoriques, des affirmations et des gestes radicaux. Tout cela fait partie d’une stratégie médiatique bien pensée. L’absence de contenu a été contrebalancée par des déclarations agressives: «Le Brésil ne peut pas continuer ainsi», «Nous allons balayer le communisme», «Nettoyons le pays de toute cette pétraille» (en allusion aux partisans du PT), «Dans mon gouvernement, il n’y aura pas un centimètre supplémentaire de terres indigènes», «lL Brésil n’a jamais connu de dictature», «Je n’ai jamais eu d’esclave, pourquoi devrais-je payer pour ça», etc.

Une phrase et un geste, répétés lors de toutes ses interventions, synthétisent bien le profil du candidat Bolsonaro: «Le Brésil au-dessus de tout et Dieu au-dessus de tous», qui apparaît sur la première page de son plan de gouvernement; et le geste de faire comme s’il tirait avec une arme dans chaque main. La phrase est devenue un slogan de sa campagne et comme telle fut reproduite sur des « sites», des réseaux sociaux, des T-shirts, des casquettes, etc. La première partie du slogan se réfère à un nationalisme patriotique qui a agrégé diverses nuances fascistes. Il s’agit d’un nationalisme exacerbé et binaire. Celui qui ne le soutient pas est un ennemi du Brésil. Durant les derniers jours de la campagne, Bolsonaro a transmis un court message à des milliers de partisans concentrés sur l’Avenue Paulista, disant que si ses opposants ne s’inclinaient pas devant son gouvernement, ils devraient quitter le pays ou aller en prison. L’ennemi de Bolsonaro, c’est l’ennemi du Brésil et il cible là le communisme, le socialisme et le «pétisme».

KitGay zep Site de l'Obs: Bolsonaro brandir le Guide du zizi sexuel de Zep...Quelles sont alors les raisons de cette croisade contre la gauche? Cette dernière aurait trahi le pays en rendant service à Cuba et au Venezuela. En même temps, le gouvernement du PT serait responsable de la distribution d’un «Kit gay» dans les écoles publiques, accompagné de matériel didactique pour l’orientation sexuelle précoce des enfants. Le «Kit gay» inclurait aussi deux autres aspects, un guide afin que les étudiants choisissent librement s’ils veulent être hommes ou femmes, et l’usage de biberons en forme de pénis. Tout cet appareil autour du «Kit gay» aurait comme objectif de disséminer «l’homosexualisme» dans les écoles. Ces accusations proviennent de vidéos de Bolsonaro lui-même et de déclarations qu’il a faites sur des chaînes de télévision de diffusion nationale. Et elles furent aussi disséminées à grande échelle sur les réseaux, dont  WhatsApp, difficilement contrôlables. Il s’agit d’affirmations absurdes et fausses. Le Tribunal supérieur électoral lui-même a demandé le retrait des médias de la fameuse vidéo du déjà célèbre «Kit gay». En deux occasions, Bolsonaro a été interrogé par les journalistes sur quelle serait sa réaction si l’un de ses fils se déclarait homosexuel. Sa première réponse fut que cela se réglerait par  une bonne raclée. Une autre fois, il affirma qu’il «préfèrerait un fils mort plutôt qu’homosexuel».

La campagne contre le «pétisme», contre les homosexuels, contre l’avortement, etc., farcie de fausses informations, a produit d’importants effets sur le corps électoral. Les 56% obtenus au premier tour le démontrent, en bonne partie du moins.

Du rôle des églises évangéliques

La deuxième portion de son slogan éclaire un autre aspect de son succès électoral: «Dieu au-dessus de tous». Depuis ce début de XXIe siècle, les liens entre politique et religion se sont renforcés dans la plupart des pays d’Amérique latine. Les partis politiques les plus divers s’organisent et s’allient stratégiquement, en particulier, avec des Églises évangéliques. La proéminence évangélique dans la politique électorale a présenté récemment une apogée inédite dans certaines nations, comme au Costa Rica, en Colombie, au Pérou et au Brésil. Lors des récentes (2018) élections nationales du Costa Rica, le leader et chanteur évangélique Fabricio Alvarado a disputé le deuxième tour comme candidat à la présidence. En octobre 2016, en Colombie, le résultat négatif au plébiscite qui scellait les accords de paix avec les FARC trouva dans le vote d’opposition des évangéliques un facteur de grande importance. La droite politique et religieuse a réussi à mobiliser la conscience des fidèles en les terrorisant avec l’argument selon lequel les accords avec les FARC représentaient des risques graves pour la famille traditionnelle.

Lors des élections nationales de 2016 au Pérou, la candidate Keiko Fujimori est passée au second tour avec le soutien d’importants secteurs d’Églises évangéliques conservatrices en matière de droit des minorités. Ainsi, le Brésil n’est pas un cas isolé de proéminence politique des évangéliques conservateurs. Cependant le pays présente des aspects particuliers qui doivent être pris en compte. En 2010, il comptait plus de 42 millions de fidèles évangéliques (dont des protestants et des pentecôtistes). Dans la conjoncture électorale, tant au premier qu’au second tour, plusieurs leaders pentecôtistes ont déclaré leur soutien à Bolsonaro et ont appelé leurs fidèles à donner leurs votes à celui-ci.

Voici deux cas célèbres. Le pasteur José Wellington, président émérite de l’Église de l’Assemblée de Dieu du Brésil, a affirmé son soutien inconditionnel à Bolsonaro de la manière suivante: «De tous les candidats, le seul qui parle la langue évangélique, c’est Bolsonaro. Nous ne pouvons pas laisser la gauche revenir au pouvoir.» L’évêque Edir Macedo, leader suprême de l’Église universelle du Royaume de Dieu (IURD), a aussi déclaré son soutien à Bolsonaro lors du second tour. L’IURD, selon le recensement de 2010, n’atteignait pas les 2 millions de fidèles, mais il s’agit d’une Église au grand pouvoir médiatique et propriétaire de la deuxième chaîne de télévision la plus influente du pays, TV Record. Différent du soutien des Assemblées de Dieu dont la motivation première est moraliste et conservatrice, le soutien de l’IURD relève du caractère politique et économique. Il faut se rappeler que l’IURD a soutenu les trois derniers gouvernements du PT. En même temps, TV Record est le principal concurrent de Rede Globo de Televisão. Le soutien de Red Globo a toujours été décisif dans les campagnes présidentielles, mais cette fois la radicalisation conservatrice du discours de Bolsonaro a été mieux reçue par TV Record, intéressée à saper les relations de sa rivale avec le pouvoir politique.

200px Foto oficial de Magno MaltaLe sénateur évangélique Magno Malta © wkimedia commonsPlusieurs autres leaders pentecôtistes ont signifié leur soutien à Bolsonaro. Celui-ci, certes, est déclaré catholique, mais il entretient un lien étroit avec le camp évangélique. En 2016, il a été baptisé dans le fleuve Jordán par le pasteur Everaldo de l’Église de l’Assemblée de Dieu, mais les leaders pentecôtistes eux-mêmes n’ont jamais évoqué cette conversion. Cette même année, Everaldo était candidat à la Présidence et fut vaincu dès le premier tour. En mars de cette année, Bolsonaro a présenté sa pré-candidature à la Présidence comme «une mission de Dieu». L’annonce commença par une prière faite par le sénateur évangélique Magno Malta. Au début de la campagne électorale de cette année, au mois d’août, Bolsonaro a aussi reçu une bénédiction spéciale au milieu d’un culte de l’Église baptiste Atitude de Rio de Janeiro. La prière incluait des références à Bolsonaro comme un homme honnête, éthique, respectant la famille et contre l’avortement. Le candidat fut invité à parler depuis la chaire et il souligna la nécessité de faire respecter les enfants à l’école et de balayer le communisme hors du Brésil. Une « nouvelle histoire commencerait » avec lui à la Présidence. Dans différents cadres et à divers moments de la campagne, Bolsonaro a été présenté comme une réponse au dessein de Dieu. Les lectures messianiques de sa candidature côtoient parallèlement ses discours violents et intolérants. Les instants suivants la confirmation de sa victoire électorale eut lieu une prière de remerciement à Dieu par le leader pentecôtiste Magno Malta. Dans son allocution, Malta assura que ce n’était qu’à travers Bolsonaro que Dieu pouvait libérer le pays des «tentacules du communisme». Et Bolsonaro lui-même d’affirmer que son élection relevait sans aucun doute du «dessein de Dieu». La laïcité va être compliquée ces prochaines années.

Quid des engagements internationaux?

Pendant la dernière partie de la campagne, Bolsonaro a réitéré son intention de libérer le Brésil d’engagements internationaux. Le jour suivant son élection, le, 29 octobre, il l’a confirmé à nouveau. L’ONU, la CIDH et l’Accord de Paris ont été mentionnés. On ne sait pas vraiment s’il comprend les implications délicates d’une sortie du Brésil de ces instances internationales. On espère qu’en étant mieux informé, le nouveau président ne mènera pas le pays vers un isolement. Mais Bolsonaro s’est déclaré de nombreuses fois «d’extrême-droite et fier de l’être» et admirateur de Donald Trump qu’il prétend imiter.

En particulier, le retrait du Brésil de l’Accord de Paris préoccupe grandement les leaders internationaux. Il y a de quoi. Il s’agit d’un accord stratégique signé par près de 200 pays qui concerne le réchauffement global. Au Brésil, le thème de l’environnement est assez sensible à cause de la progression de la déforestation, en particulier dans la région amazonienne. En se retirant de l’Accord de Paris, sans doute la destruction de la région s’accélèrera-t-elle. Pour citer un exemple que j’ai observé directement il y a deux mois, l’État de Belén do Pará, dans la région amazonienne nord du Brésil, remplace rapidement les arbres par des plantations de soja et des élevages de bétail, au point que les pluies diminuent et le manque d’eau oblige à mener le bétail par milliers à boire l’eau des rivières. Cependant, dans son plan de gouvernement, Bolsonaro affirme que la fiscalisation environnementale est excessive et trop rigoureuse. Il a aussi déclaré qu’il prétend en finir avec la démarcation des terres indigènes parce que les richesses naturelles appartiennent à la nation. Dans un de ses discours de campagne, il a affirmé: «pas un centimètre supplémentaire de terres indigènes.» Évidemment, la toile de fond de ces déclarations, c’est le modèle économique ultralibéral qui modèlera son gouvernement. Il faut s'attendre sans aucun doute à une nouvelle époque de résistance et de défense de la part des Indiens, des Noirs, de l’environnement, de l’Amazonie, des femmes, des professeurs, des leaders populaires, des militants de gauche, des gays, parmi d’autres. On ne peut pas demander au nouveau Président qu’il respecte ses promesses. Ce serait trop dangereux.

 (traduction Jean Noël Pappens)

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