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lundi, 28 septembre 2020 06:09

Haut-Karabagh, une guerre aux portes de l’Europe

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Soldat debout devant un bunker militaire près de la ligne de front, Haut-Karabagh, 5 octobre 2019 © Didier RuefLes bruits de botte ont repris ce 27 septembre dans le Caucase. Depuis trois décennies, l'Arménie et l'Azerbaïdjan s’affrontent aux confins de l'Europe pour l'enclave du Haut-Karabagh. Deux armées bien équipées se font face, enterrées dans des tranchées creusées par leurs pères et leurs grands-pères. Parfois, elles se heurtent. Au moins 342 soldats et 24 civils ont perdu la vie dans des affrontements depuis cinq ans. La paix peut-elle s’imposer après tant d’années? Le journaliste Harald Maass et le photographe Didier Ruef proposent une plongée poignante dans cette région meurtrie, à l’articulation entre l'Europe et l'Asie, qu'est le Haut-Karabagh. Un pays qui n'existe pas vraiment, et où propagande, formation militaire à l'école et guerre font le quotidien de la population.

Un tiers de la population sous les drapeaux

Comment enseigner les notions de base aux enfants qui n’ont connu que la guerre de toute leur vie? Arthur Andonian, directeur de l'école numéro 9 de Stepanakert, passe la main sur son visage ridé et déclare: «Cela ne fait aucune différence! La guerre n'a pas d'influence sur le processus d'apprentissage». Cet homme de 59 ans parle avec fierté des cours d'échecs et de langues étrangères, puis nous conduit dans une pièce au premier étage. Sur le mur, un tableau d'affichage détaille le mécanisme de mise à feu d'une grenade à main. Une fois par semaine, les jeunes reçoivent ici une formation militaire. Dans un coin, une table à langer avec un matelas rembourré. Les élèves apprendraient-ils aussi à changer les bébés? Le directeur grimace comme si c'était une mauvaise blague. Ici, ils s'exercent à «démonter et huiler une kalachnikov», explique-t-il sobrement. «Nous formons la prochaine génération de soldats.»Une heure de préparation militaire par semaine pour les 4e/3e - Soldat qui portent l'uniforme camouflage marchent en formation, Haut-Karabagh, octobre 2019 © Didier Ruef

Bienvenue en République d'Arzach, un État autoproclamé de Transcaucasie, plus connu sous le nom de Haut-Karabagh. Ce pays de 150’000 habitants, huit provinces et 17 Églises actives n'existe pas vraiment. Il n'a pas de service postal officiel, pas de code téléphonique international, pas de siège à l'Organisation mondiale de la santé ni dans aucune autre institution internationale. Ce petit État du Caucase, plus petit que le canton du Valais, n'est reconnu par aucun pays, pas même par sa puissance protectrice, l'Arménie. Un pays oublié, un pays en guerre.

Le DFAE déconseille de s'y rendre

L'Arménie et l'Azerbaïdjan se battent avec acharnement pour cette enclave arménienne en terres azéries. L'accès au Haut-Karabagh n'est possible que par un étroit corridor terrestre en provenance d'Arménie. La ligne symbolique qui marque la frontière est si calme que deux chiens dorment sur l'asphalte chaud devant le poste de douane.Personnes âgées jouant aux cartes, Haut-Karabagh, 2019 © Didier Ruef

Une image trompeuse: le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) met en garde contre des incidents militaires récurrents et déconseille de se rendre dans cette enclave où l'assistance consulaire est pratiquement impossible.

En dépit de ces avertissements, la capitale Stepanakert -qui compte environ 50’000 habitants- est étonnamment accueillante. Sur la terrasse de l'hôtel Armenia, des hommes d'affaires sirotent un café avec du cognac. De jeunes couples flânent devant des magasins de téléphones portables chinois et de mode russe. Mais les apparences sont trompeuses. Le dimanche, les rues s’emplissent de soldats en goguette. Stepanakert est la zone de repli dominical de milliers de combattants stationnés le long de la frontière qui viennent y fuir la monotonie des casernes et les tirs sporadiques de l’ennemi.

Une attaque surprise

«L'attaque a été une surprise. Nous dormions quand les premiers obus ont explosé», explique Slava Ohanyan, un fonctionnaire du village frontalier de Talish. C'était en 2016. De latent, le conflit est devenu actif pendant la nuit. En quatre jours, 500 fusées ont été lancées sur Talish. Presque toutes les maisons ont été détruites. «Les premières bombes ont frappé l'école», raconte Ohanyan en pointant un chemin de terre dans la brume à quelques centaines de mètres: «C'est là que les soldats ennemis sont stationnés.»

Maisons détruites durant la guerre, Nagorno-Karabakh, 5 octobre 2019 © Didier RuefLe conflit du Haut-Karabagh est un héritage laissé par l'Union soviétique. Pendant des siècles, les Arméniens chrétiens et les ethnies musulmanes telles que les Azéris, les Kurdes et les Perses ont vécu plus ou moins pacifiquement dans cette région montagneuse. Après l'effondrement de l'Empire des tsars, l'Arménie et l'Azerbaïdjan sont devenues des républiques soviétiques. Staline a rattaché le Haut-Karabagh, qui est habité majoritairement par des Arméniens, à l'Azerbaïdjan. La population n’a rien eu à dire.

L’affaiblissement du pouvoir de Moscou, avec la glasnost et la perestroïka dans les années 1980, a libéré le potentiel conflictuel de la région. En 1988, les Arméniens du Haut-Karabagh ont réclamé leur indépendance. De 1992 à 1994, les deux camps se sont affrontés avec une brutalité indescriptible. Pillages, assassinats de civils et destruction de villages entiers étaient à l'ordre du jour. Lorsque, épuisées, les deux parties ont signé un cessez-le-feu, les Arméniens avaient pris le contrôle de la majorité du Haut-Karabagh. Mais entre 25’000 et 50'000 personnes avaient perdu la vie, et des millions leur patrie.

Culture dans les ruines

Il n’y a toujours pas de traité de paix. De provisoire, l’affrontement armé s’est mué en normalité au point que le voyageur traverse une société sur pied de guerre. Près du tiers de la population est sous les drapeaux. Dans les plaines, de longs câbles métalliques, parfois d’une envergure de plusieurs centaines de mètres, doivent empêcher les hélicoptères ennemis d’atterrir.

Vahram Papazyan State Drama Theater. Anna Kamay, co-conservatrice du ARTsakh Fest, Nagorno-Karabakh, 7.10.2019 © 2019 Didier RuefBoum! Boum! Au début, cela ressemble au son de bombes. Puis, on se rend compte qu'il s'agit des pulsations d’une basse électronique qui résonne dans la nuit devant les ruines de l'ancien théâtre d'État de Stepanakert. Des artistes d'Erevan, en Arménie, y ont organisé un festival d'art underground.

Une jeune femme en jogging noir rappe dans le micro, quelques jeunes dansent. À l'intérieur du théâtre datant de l'époque soviétique, de jeunes visiteurs boivent du vin dans des gobelets en plastique et se pressent autour des installations artistiques. «Nous voulons redonner vie au lieu», déclare l'organisatrice Anna Kamay, une Arménienne de 37 ans. Elle a découvert ce lieu vétuste il y a deux ans et a organisé grâce à des dons un premier festival artistique. La seconde édition se tient en ce moment.

Des mentalités bloquées

Entre les œuvres d'art et les performances, nous rencontrons le soldat Ashot, 19 ans. Souriant et ouvert, il est vêtu d’une veste noire et d’un bonnet de laine. «Tout le monde dit que nous devons combattre les Turcs», comprenez les Azéris. Lui pense différemment: «Nous devons combattre les idées qui provoquent la guerre.» Quelqu’un me tire par la manche et murmure à mon oreille: «Sais-tu qui est Ashot? C’est le fils du Premier ministre arménien Nikol Pachinian.»

Il y a deux ans, les Arméniens sont descendus dans la rue à l’appel de Nikol Pachinian pour protester contre la corruption et pour plus de démocratie, dans ce que l’on a appelé la révolution de velours. Devenu Premier ministre, l'ancien journaliste a ouvert et démocratisé le pays. Mais sur la question du Haut-Karabagh, il est lui aussi un faucon: «Le Karabagh, c'est l'Arménie! Point final!», professe-t-il.

Un point de vue différent

En Azerbaïdjan, bien sûr, le point de vue est différent. Mais les journalistes qui se rendent au Haut-Karabagh sont inscrits sur une liste noire par le gouvernement azéris. L'entrée en Azerbaïdjan leur est interdite, les entretiens officiels refusés.

Cimetière avec des tombes en marbre des soldats tués en 1992 durant la guerre, Nagorno-Karabagh, 5 octobre 2019 © Didier Ruef«Ce conflit est également un traumatisme pour le peuple d'Azerbaïdjan», déclare le politologue et historien Asif Masimov. Il est le seul à accepter d’expliquer le point de vue de l'Azerbaïdjan. Pour son pays, le conflit est une «catastrophe humanitaire», dit Masimov. «La population n’est toujours pas autorisée à se rendre sur les tombes de ses proches et de ses ancêtres.» Pour lui, la revendication de l'Arménie sur ce territoire est historiquement incorrecte: «Le Haut-Karabagh n'était en aucun cas habité uniquement par des Arméniens. De nombreuses cultures, religions et ethnies ont vécu ici ensemble.»

Qui est le criminel, qui est la victime? Qui s'est installé le premier dans quel pays? Peut-on encore répondre à ces questions après des siècles de coexistence sur un même territoire?

Peut-être incombera-t-il à la génération d’Ashot Pachninian ou d’Anush Petrosian de briser le cercle vicieux qui voit les combats et les morts renforcer l’option militaire.

«Le problème, c’est que les deux sociétés ne sont pas préparées à la paix», dit cette jeune Arménienne de 22 ans.

Il y a trois ans, elle a participé à un camp de la paix à l’étranger. Pour la première fois de sa vie, elle est entrée en contact avec des Azéris, de jeunes activistes comme elle. «J’ai compris qu’ils souffraient de la guerre autant que nous», raconte-t-elle. A-t-elle espoir que le conflit soit un jour résolu? Anush Petrosian réfléchit un instant. «Nous avons besoin de moins de haine des deux côtés, de moins de propagande».

À l’époque soviétique, les Arméniens chantaient lors des mariages de leurs voisins Azéris. Ce qui était normal est inimaginable aujourd'hui: «Les Arméniens et les Azéris étaient amis.»

 

Les auteurs:
Harald Maass est un journaliste allemand titulaire d'un doctorat en sciences politiques. Il a longtemps été correspondant en Asie et travaille désormais à Munich. Considéré comme un spécialiste de la dictature isolée, il a gagné plusieurs prix pour ses ouvrages. À ses écrits sur Haut-Karabagh, est associé le travail du photographe Didier Ruef qui, grâce à une série de clichés pris en 2019, illustre admirablement la situation locale. D'origine genevoise, Didier Ruef vit à Lugano depuis 25 ans. Photographe de renommée internationale, il a reçu de nombreux prix et ses reportages ont été publiés dans divers journaux et magazines suisses et étrangers.

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