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mardi, 19 juin 2018 09:54

Le lieu de la relation

Les notions de corps et de chair dans les écrits pauliniens sont chargées d’ambiguïté en raison d’interprétations réductrices qui, au cours des siècles, ont eu une grande influence sur la vie chrétienne. Les clarifier à partir des textes eux-mêmes permet de secouer bien des clichés et de saisir toute leur actualité.[1]

Chantal Reynier est collaboratrice scientifique à l’Université de Fribourg. Elle a enseigné durant 24 ans l’exégèse biblique aux Facultés jésuites de Paris (Centre Sèvres). Elle est une laïque consacrée (Fraternité OASIS) et une spécialiste de saint Paul, sur lequel elle a écrit plusieurs ouvrages. Dernier en date: Vie et mort de Paul à Rome, Paris, Cerf 2016.

Lorsque Paul parle de l’être humain, il ne cherche pas à en donner les composantes. Il s’exprime toujours en fonction d’un point de vue, celui de la personne. Ainsi la « chair » désigne la personne dans sa totalité. Voulue par Dieu, qui l’anime de son Esprit, elle est donc bonne -ce que nous dit la Genèse depuis le commencement. Si elle signifie notre rapport au monde, elle exprime aussi, sous l’angle biologique, notre finitude, la fragilité humaine vouée à la mort. En insérant l’homme dans l’Univers, la chair en marque les limites dans l’espace et le temps. Or la chair est assumée par le Christ dans son incarnation afin que, dans sa résurrection, nous soyons associés à sa vie (2 Co 4,11).

Quant au corps, il n’est pas un contenant de matière périssable dont la destinée serait la lente corruption et l’aboutissement la mort, tandis qu’une partie immortelle s’échapperait enfin de cette prison, selon les représentations platoniciennes avec lesquelles on a souvent lu Paul. Si Paul s’exprime avec des catégories grecques, il s’inspire néanmoins d’une vision anthropologique biblique, où la chair et le corps représentent la personne selon le point de vue de la fragilité, du rapport au monde ou encore du rapport aux autres.

L’expression de l’Esprit

Le corps, pour Paul, n’est pas négatif. Il n’est jamais la prison de l’Esprit, pas même son enveloppe, mais plutôt son expression. L’homme n’a pas un corps, il est son corps. L’Esprit « habite en nous » mais plus encore nous sommes sous l’attraction de l’Esprit (Rm 8,9-11). C’est dans, par, avec ce corps que les choix humains prennent sens. Le corps exprime le rapport au monde, la sensibilité, l’émotivité, la créativité. Il donne à l’être humain la capacité d’entrer en relation avec le monde, les autres et Dieu et, s’il est croyant, de poser des actes cohérents avec sa foi.

La chair et l’Esprit ne s’excluent pas nécessairement. De même le corps et l’Esprit. En parlant de l’un, il ne faut pas perdre de vue l’autre (ex. Rm 1,3-4). Ce sont deux points de vue complémentaires et indispensables pour dire l’identité de la personne humaine.[2]

Un choix, toujours

Parce qu’elle est marquée par la fragilité, la chair est soumise à des influences positives ou négatives. Elle peut être affectée par des motions qui l’infléchissent dans un sens contraire à l’Esprit de Dieu (Rm 7,18; 8,7-8). Les actes que nous posons et qui nous déshumanisent s’inscrivent dans notre chair, comprise comme notre personne. Lorsque Paul parle des convoitises de la chair (Rm 13,14; Ga 5,24), il ne dit pas que celle-ci est l’origine du mal, mais il montre que le mal s’inscrit en elle parce que la personne ne peut agir indépendamment de sa chair.

Cette finitude de la nature ne doit pas être assimilée au péché. Cependant, en raison de cette fragilité, la chair peut devenir le lieu d’inscription du péché (Rm 7,5.18.25; 8,3-13; 13,14; 2 Co 1,17; 7,1; Ga 3,3; 5,13.16-17.19; 6,8). Elle devient alors symbole du refus du Christ. À l’inverse, l’Esprit a la capacité d’arracher la chair à sa fragilité et de lui faire porter du fruit (Ga 5,22). Il n’agit pas indépendamment de la chair.

Le corps n’est donc pas lié à la notion de péché, ce qui conduirait le chrétien à rejeter la corporéité comprise alors comme obstacle à la foi. Le rapport du corps au péché est cependant réel dans la mesure où l’homme s’engage dans ses choix. En effet, l’être humain ne peut poser de choix en dehors de la corporéité qui le constitue. C’est en tant que sujet dans sa corporéité qu’il exprime ce qu’il est, discerne, accomplit sa vocation de fils bien aimé du Père.

La vie selon le Christ n’exige ni jeûne ni privation, comme c’est le cas dans certains cultes anciens ou, de nos jours, dans certaines religions. Le Christ nous introduit dans une liberté totale par rapport à la nourriture. Il n’y a aucun interdit alimentaire tel que le prescrivaient la loi juive et certaines pratiques païennes. Le chrétien a le devoir de prendre soin de son corps et de le nourrir, en se gardant toutefois des orgies, des ivrogneries, des beuveries caractéristiques d’une certaine société romaine de l’époque ou de certains cultes dionysiaques par exemple. La nourriture n’est qu’un moyen pour vivre et exige un travail qui respecte l’autre, la création et implique le partage (2 Th 3,6-12). Dans la manière de se rapporter à la nourriture, il y a une façon d’imiter le Christ: «Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu» (1 Co 10,31).

Le corps sujet et non objet

Si nous avons la liberté de prendre dignement la nourriture qui nous permet de vivre dans ce monde, notre corps n’est pas un objet à notre disposition. Nous ne pouvons pas agir indépendamment de notre corps en prétendant que notre foi dit notre attachement au Seigneur. Nous ne pouvons pas prendre pour devise cette objection que les chrétiens de Corinthe faisaient à Paul: «Tout m’est permis» (1 Co 6,12). Ces chrétiens se réfugiaient derrière l’idée que le Christ rendant libre, ils pouvaient se laisser aller à leur libre arbitre. Qu’il n’y avait, par exemple, aucun empêchement à s’unir avec des prostituées (une pratique courante et admise dans la société) puisque que leur foi, concernant le cœur et pas le corps, était sauve.

Paul reprend leurs propres termes: «tout m’est permis; mais tout n’est pas profitable» (1 Co 6,12). Il leur fait comprendre que la foi au Christ ressuscité concerne toute la personne. «Le corps est pour le Seigneur.» La personne n’a pas d’autre lieu pour s’exprimer que «le corps qu’elle est». S’unir avec une prostituée, ce n’est donc pas vivre en fonction de l’attachement au Christ, mais c’est vivre dans le mensonge puisque l’union de la chair entre l’homme et la femme manifeste une communion qui, dans ce cas, n’existe pas. L’union entre l’homme et la femme est le signe de leur amour mutuel et réciproque dans lequel chacun s’engage à respecter l’autre, comme Paul le rappelle aux chrétiens de Corinthe (1 Co 7).

Nos actes ne sont pas simplement physiques ou biologiques. Ils nous engagent au niveau de notre être. Par conséquent, le mariage n’est pas à fuir parce qu’il impliquerait des relations sexuelles jugées dégradantes. Le chrétien n’a pas non plus à se réfugier dans un célibat qui serait supérieur au mariage, car sans lien avec la chair considérée comme inférieure et avilissante.

Au contraire, en raison de la dignité de la sexualité constitutive de l’être humain, Paul s’insurge contre ceux qui prônent la continence, voire qui cherchent à supprimer le mariage (1 Tm 4,3). Dans cette société antique aux mœurs souvent désordonnées, l’apôtre présente le sens humanisant du mariage. Tout en mettant en garde contre l’idolâtrie de la sexualité qu’il ne considère jamais comme une fatalité ou un absolu, il exhorte les conjoints à des relations respectueuses: «que le mari s’acquitte de son devoir envers sa femme et pareillement la femme envers son mari» (1 Co 7,3). Il s’emploie à montrer que le mariage suppose une désappropriation totale de chacun au profit de l’autre dans le don de soi: la femme ne dispose pas de son corps, mais le mari; pareillement le mari ne dispose pas de son corps, mais la femme (1 Co 7,4). Affirmer cela dans une société asymétrique où l’homme domine nécessairement la femme est novateur. Jamais Paul ne conçoit le mariage comme remède à la concupiscence ou pour éliminer le désordre de la prostitution ou encore pour les seuls besoins de la procréation.

Nouveauté du culte

Avec le Christ, le chrétien n’adore plus Dieu dans le temple. «Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du saint Esprit qui est en vous et que vous tenez de Dieu (…) Glorifiez Dieu dans votre corps.» (1 Co 6,19-20) Le corps ne devient pas sacré, au sens de soustrait au profane. Dans le Christ, ces catégories perdent de leur pertinence. Le culte rendu à Dieu passe nécessairement par le corps qui désigne la personne: «Offrez-vous vous-mêmes» (littéralement «offrez vos corps ») (Rm 12,1). Il n’y pas d’autre manière d’honorer Dieu vivant que celle-ci. En effet, le culte et son organisation régulée par la loi de Moïse sont désormais caducs avec le Christ. Le nouveau culte est «spirituel» (Rm 12,1). Il n’est pas lié à des rites, au détachement des réalités de ce monde, mais à la remise de soi entre les mains du Christ dans ce monde.

Depuis la résurrection, notre corporéité reçoit du Seigneur sa dignité. L’incarnation, la mort et la résurrection du Seigneur lui donnent la place qui lui est due. Le corps devient le lieu où s’opère la réalisation de notre filiation. C’est en lui, et en lui seul, qu’une relation spirituelle «prend corps», se fragilise ou se détruit selon les choix que nous posons.

Dans nos sociétés où la nourriture, le rapport à la création, la sexualité, la corporéité dans ses différentes expressions -de la naissance à la fin de vie, en passant par les modes vestimentaires- suscitent des débats passionnés qui mettent en jeu la dignité de la personne humaine, saint Paul apporte des éléments essentiels à la réflexion et met en lumière les enjeux.

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