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lundi, 10 septembre 2018 12:14

La disparition de l’eucharistie

Écrit par

Stefan Kiechle est rédacteur en chef de Stimmen der Zeit et délégué de la Province jésuite allemande pour la spiritualité ignatienne. Il a été provincial des jésuites d’Allemagne de 2010 à 2017. Cet article est paru dans la revue jésuite Stimmen der Zeit, en mai 2018. 

L’un des arguments fréquemment avancés contre l’ordination des femmes est la recherche de l’unité au sein de l’Église universelle: toutes les cultures et mouvements catholiques n’étant pas prêts à une telle éventualité, seul le maintien du statu quo éviterait de nouvelles divisions. Un danger bien plus fondamental, dont pourraient nous prémunir des femmes diacres, guette pourtant les Églises d’Occident, nous dit Stefan Kiechle s’appuyant sur l’exemple allemand.

La diminution du nombre des prêtres est dramatique. Dans le sud de la Forêt-Noire, six grandes paroisses, parmi lesquelles les plus importantes destinations touristiques, ont été réunies en une seule unité pastorale. Les églises sont bien fréquentées, les fidèles proches ou lointains sont en attente, mais un seul prêtre s’en occupe et tente de s’en sortir. Il a survécu à son premier infarctus. Et comme partout ailleurs, des prêtres à la retraite donnent des coups de main.

La médecine moderne aide efficacement l’Église à repousser les crises, du moins pour quelques années… Dans 15 ou 20 ans, ces paroisses s’effondreront faute de prêtres, car il n’y a presque plus de prêtres de moins de 40 ans ni de séminaristes. Seules les villes qui abritent des évêchés et/ou des facultés de théologie en comptent beaucoup, mais, curieusement, ces prêtres s’engagent peu en paroisse.

Le nombre des célébrations eucharistiques a déjà été revu à la baisse, au-delà même de la limite tolérable. Mais les responsables de l’administration préfèrent ne pas y penser et entreprennent volontiers des «réformes de structures». Dans le diocèse de Trèves, les 863 paroisses ont été réduites à 35. Dans la campagne, plus de 40 paroisses n’en font plus qu’une seule. À Sarrebruck, il n’y a qu’une paroisse pour 100 000 catholiques. La plupart du temps, ce genre de grande paroisse n’a qu’un seul «curé», très absorbé par les tâches administratives, et un ou deux «auxiliaires» qui se consacrent à la pastorale. De nombreux diocèses engagent alors des laïcs comme responsables de l’administration. D’autres refusent ce «manichéisme pastoral» qui sépare le spirituel du matériel: c’est au prêtre de diriger.

La tradition bafouée

Ainsi disparait l’eucharistie, qui est tout de même «la source et le sommet de la vie chrétienne» (Lumen gentium 11), et avec elle «le fondement sacramentel de l’Église». Des célébrations de la Parole la remplacent (la formation des laïcs qui doivent les animer est encore très hasardeuse). S’agit-il d’un rapprochement œcuménique (ce serait un avantage) ou de l’acceptation résignée d’un état de fait ? A-t-on conscience que cette situation est contraire à l’enseignement des plus anciennes théologies et du concile Vatican II sur le caractère indispensable de l’eucharistie?

Au secours de l’eucharistie

Force est de reparler ouvertement de l’ordination d’hommes mariés. Se limiter à un clergé de célibataires renforce l’impression qu’un boygroup veut garder le pouvoir, sans compter que de nombreuses personnes soupçonnent un manque de maturité sexuelle. Mais ce pas, apparemment souhaitable, ne permettrait pas seulement de résoudre quelques problèmes, il en créerait d’autres. Plus d’une femme dira: «Encore plus d’hommes autour de l’autel, c’est insupportable! Pourquoi ne profite-t-on pas de l’occasion pour ordonner enfin des femmes?»

Depuis Jean-Paul II, il est interdit d’y songer ou d’en parler. N’est-il pas possible tout de même de l’envisager sérieusement? Voire même de le souhaiter en ce temps de crise des vocations? D’autant plus que la théologie féministe et les mouvements féministes ont ouvert de nouvelles perspectives, même si c'est sans retour.

Modifie-t-on les conditions d’accession au sacerdoce qu’aussitôt, en effet, les milieux réactionnaires, très présents dans les médias, crient à l’abandon de l’enseignement de l’Église et à la mort de l’Occident. Les sphères dirigeantes de l’Église redoutent une scission de la part des traditionalistes, ce qui est très souvent arrivé dans l’Histoire. Serait-ce vraiment si grave? La disparition de l’eucharistie dans l’Église ne constitue-t-elle pas un danger bien plus grand et une plus lourde responsabilité que le schisme de quelques nostalgiques d’une vieille image de l’Église?

Il est évident que les différentes cultures du monde et de l’Église ne vivent pas toutes à la même heure. Les Églises locales ne pourraient-elles pas faire leurs propres choix et prendre la responsabilité de faire un pas en avant, en accord avec la décentralisation amorcée par le pape François? Certes, à cause de la mondialisation et de l’omniprésence des médias, la pression en faveur de l’uniformité dans l’Église universelle est très forte. Chacun est immédiatement informé sur tout, juge vite et parle beaucoup. Mais pourquoi un tel pas exigerait-il une solution universelle? Catholique signifie, encore et toujours, une structure plurielle, l’intégration de diverses cultures, une créativité spirituelle, des solutions élégantes adaptées aux besoins locaux. Voilà de quoi interpeller les évêques.

Le prêtre (j’utilise le masculin mais je parle de tous les appelés) est celui qui écoute, qui se laisse bousculer et conduire par Dieu. Après une formation spirituelle et intellectuelle sérieuse, l’Église l’appelle pour un service. Par l’engagement intensif de son temps et de ses énergies, il est proche des pauvres et témoigne et proclame la foi et l’amour. C’est pour cela qu’il reçoit de l’Église une consécration qui lui confère dignité et pouvoir. La personne dite sacrée renvoie à Dieu, mais les gens la souhaitent familière et à portée de main. Si les prêtres venaient à disparaître, ce serait une immense perte, non seulement pour l’Église mais pour l’humanité.

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