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mardi, 18 février 2020 15:50

Prédicatrice de l’Évangile au Groenland

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Sofie Petersen, évêque de l'Eglise du Groenland © Claus Grue/COEL’évêque inuite Sofie Petersen est la guide spirituelle des habitants du Groenland. La topographie de son diocèse et la culture particulière des Inuits, christianisés depuis peu, fait que l’Église du Groenland jouit d’une certaine autonomie. Cette forme d’inculturation, officialisée depuis 2010 seulement, a été chèrement acquise, comme elle le dit dans ce reportage du Conseil œcuménique des Églises.

Même si elle aime ce qu’elle fait, il y a des moments où le désir de se trouver ailleurs que dans son confortable bureau diocésain de Nuuk submerge Sofie Petersen, évêque de l’Église du Groenland. De préférence dehors, inhalant l’air vif de l’Arctique dans un paysage d’une beauté époustouflante, où de puissants ours polaires déambulent et d’immenses baleines tracent leur route paisiblement entre les plaques de glace le long de la côte. Des aspirations qui ne dépendent pas seulement de différences culturelles, mais également des gènes, dit-elle.

Le mode de vie occidental établi, avec des horaires de travail stricts et des agendas surchargés, a toujours été en concurrence avec les instincts et les traditions culturelles des Inuits. Un attachement profond à Mère Nature coule dans les veines des Groenlandais de souche. «Ici, nous avons l’habitude d’aller naviguer quand le temps nous y invite, et non lorsque l’horloge nous autorise à quitter le travail. C’est pourquoi je me demande parfois pourquoi je suis assise ici alors que je pourrais profiter de notre belle nature», dit encore l’évêque, qui est aussi membre du Comité central du Conseil œcuménique des Églises (COE).

Face à une géographie difficile

La culture et les valeurs inuits, prédominantes au Groenland, ont payé un lourd tribut au Danemark, qui y a imposé ses coutumes et son mode de gouvernance. Des siècles de colonialisme ont engendré chez la population inuite aliénation et apathie, largement considérées comme les causes de l’alcoolisme et des autres problèmes sociaux qui pèsent sur l’île. Bien que l’Église du Groenland fasse beaucoup pour redonner l’espoir aux personnes marginalisées et les aider à sortir de leur misère, Sofie Petersen aimerait faire plus. Par exemple, encourager les initiatives locales de réflexion sur les questions sociales dans la perspective de la Bible.

«Nous avons un programme diaconal global, qui soutient et organise le travail des bénévoles dans les paroisses locales de l’île. Nous essayons d’être là pour les gens quand ils ont besoin de nous. Mais un manque chronique de pasteur(e)s, ainsi que de collaborateur(trice)s et de bénévoles, fait que nous ne parvenons pas toujours à utiliser entièrement nos allocations diaconales. C’est un défi, en particulier dans les zones rurales», explique la pasteure. Opérer dans un climat arctique sur de vastes distances, alors qu’il n’y a ni routes ni chemins de fer pour rejoindre les zones d’habitation, présente en effet de grosses difficultés. L’hélicoptère et les traîneaux à chiens, plus toutes sortes de bateaux, sont souvent les seuls moyens de transport pour atteindre les régions éloignées. Dans de nombreux endroits, l’Évangile est donc prêché par des catéchistes qui ont une formation approfondie et sont autorisé(e)s par le diocèse du Groenland à effectuer les tâches pastorales quotidiennes qui ne requièrent pas l’ordination. Là où il n’y a pas de catéchistes, des lecteur(trice)s-catéchistes sont engagés par les doyennés (circonscriptions administratives regroupant plusieurs paroisses) pour lire des textes préparés par une personne ordonnée ou par un ou une catéchiste ailleurs.

La baie de Disko au printemps © Claus Grue/COE

Ces arrangements permettent à l’Église du Groenland de remplir ses obligations et de rassembler régulièrement les fidèles pour la prière et le culte, même dans les régions peu habitées. «Les circonstances géographiques et démographiques ne permettent au clergé ordonné de visiter les paroisses éloignées que deux ou trois fois par année, souvent pour des confirmations et des mariages», explique Sofie Petersen.

Une autonomie administrative pour faire face aux différences culturelles

En comparaison avec la Scandinavie, l’histoire du Groenland comme société chrétienne est relativement courte. L’année prochaine, cela fera seulement 300 ans que Hans Egede, un missionnaire luthérien danois, est arrivé sur les côtes de l’île, envoyé par le roi Frédéric IV du Danemark. Et ce n’est qu’en 1953 que des Églises autres que luthériennes ont été autorisées.

Ces différences culturelles entre le Groenland et le Danemark ont eu une incidence sur la foi chrétienne. «Le christianisme est toujours influencé par le contexte dans lequel il se trouve. La culture est intégrée dans la foi, et l’évangélisation dépend de la théologie que nous appliquons. Au Danemark, où je suis allée à l’école et où j’ai étudié la théologie (17 ans de vie au total), être chrétien et être danois, c’est la même chose. Au Groenland, le christianisme a étouffé notre culture», conclut la pasteure. Pour elle, c’est encore le cas aujourd’hui dans une certaine mesure. Et de citer en exemple l’indignation de certains chrétiens plus conservateurs lorsqu’un instrument traditionnel inuit comme le tambour est utilisé à l’église. «Pour certains, le tambour, tout comme la flûte, représentent le paganisme.»

Pourtant, bien qu’elle ait été apportée par la colonisation, la foi chrétienne est devenue une part essentielle de la vie quotidienne au Groenland. Près de 98% de ses compatriotes, (presque tous les 56’000 habitants du Groenland donc) sont membres de l’Église du Groenland. Les églises sont souvent pleines le dimanche et les gens aiment se rassembler en tant que communauté chrétienne, prier et chanter des hymnes dans leur langue maternelle. «Les Groenlandais se détendent plus facilement et se rassemblent plus souvent. Notre mode de vie est plus décontracté que les modes de vie occidentaux», dit la pasteure.

Le bureau diocésain à Nuuk, capitale du Groenland © Claus Grue/COELa situation cependant s’est améliorée. Depuis 2009, date à laquelle le Groenland a obtenu par référendum une indépendance considérable vis-à-vis du Danemark, le diocèse du Groenland est organisé sous le gouvernement autonome du Groenland, qui le finance également entièrement. Une nouvelle loi adoptée en 2010 a établi le bureau diocésain de l’évêque à Nuuk comme l’organe central de gouvernance et d’administration de l’Église du Groenland. Sofie Petersen est contente de cet arrangement, qui facilite selon elle le bon déroulement des processus décisionnels et permet de résoudre rapidement toutes sortes de problèmes.

Attentive à l’appel de Dieu très tôt

Née à Maniitsoq, sur la côte ouest du Groenland, et envoyée au Danemark à onze ans pour aller à l’école, l’évêque se dit chanceuse d’avoir deux patries. «Même si j’avais souvent le mal du pays, vivre à l’étranger m’a rendue indépendante très jeune. Cela m’a également offert de nouvelles perspectives et permis de voir les choses sous différents angles. On apprend beaucoup sur son héritage ainsi, et cela m’a renforcé dans ma propre identité», dit-elle.

À l’âge de onze ans, elle savait également qu’elle voulait marcher dans les pas de son père et devenir pasteure. Et qu’elle voulait absolument vivre au Groenland. Depuis qu’elle a écouté l’appel de Dieu, elle a chéri à chaque moment le fait de le servir. Prêcher l’Évangile et faire partie d’une communauté chrétienne dans les moments heureux comme dans les temps plus difficiles a été une bénédiction pour elle. Et l’est toujours. «C’est être sous le regard du Dieu aimant. C’est oser partager ce qui nous touche profondément au cœur. C’est reconnaître que nous, êtres humains, sommes vulnérables et que nous avons besoin que quelqu’un là-bas, c’est-à-dire Dieu Tout-Puissant, soit toujours à nos côtés. C’est pourquoi nous amenons nos enfants au baptême», explique la pasteure.

Cependant, depuis que l’enseignement chrétien n’est plus obligatoire dans les programmes éducatifs scolaires au Groenland, la connaissance de la Bible et de l’Évangile par les enfants et les adolescents a reculé. Pour l'évêque, l’Église doit parler de ce qui compte dans la vie quotidienne des gens. Elle doit poser et approfondir les questions essentielles, comme ce qui est vraiment le plus important dans la vie. «La communauté chrétienne permet de comprendre que vous êtes ce que vous êtes grâce aux autres, non grâce à vous-même. Il s’agit de votre prochain. Aujourd’hui, les enfants sont élevés à se prendre pour le point central autour duquel tout tourne. Un tel individualisme est mauvais pour eux et mauvais pour la société», dit Sofie Petersen, qui a quatre petits-enfants elle-même.

Une nouvelle voix internationale

Cette année, la pasteure Sofie Petersen célébrera son 25e anniversaire en tant qu’évêque du diocèse du Groenland. Sa personnalité chaleureuse, ouverte, sans ostentation, et son authentique identité inuite l’ont rendue immensément populaire chez elle, où le nom de «l’évêque Sofie» est connu depuis des décennies. Son engagement durable dans le mouvement œcuménique en a également fait une figure familière et une dirigeant d’Église respectée sur la scène internationale, où sa voix résonne dans le débat autour des changements climatiques et défend avec force une approche holistique, basée sur la foi, de cette question.

Depuis 2006, Sofie Petersen est membre du Comité central du COE, l’organe dirigeant principal du COE entre les assemblées, qui se réunit tous les deux ans. «Je me sens bénie d’avoir eu l’occasion d’apprendre toutes sortes de choses différentes et d’être engagée dans un large éventail de questions importantes: du réchauffement climatique aux nouvelles traductions en groenlandais de la Bible, des rites et des hymnes, dont je suis particulièrement fière. J’ai eu le privilège de visiter les quatre coins de mon pays bien-aimé, et d’être témoin de l’importance de la foi pour les Groenlandais. Cela m’a renforcée dans ma propre foi», explique-t-elle.

Après 25 ans comme évêque, le travail de pasteure dans une paroisse lui manque toujours. Prêcher l’Évangile et faire partie d’une communauté chrétienne est toujours ce qui a le plus compté pour elle. «En tant qu’Église chrétienne, l’annonce de l’Évangile est toujours notre première priorité. Si un jour on en vient à penser qu’on peut aller au travail et expédier le culte de manière routinière, alors il est temps de prendre sa retraite», dit-elle encore. La sincérité et l’amabilité avec laquelle elle partage son savoir et son expérience devant un café et des pâtisseries danoises dans son confortable bureau diocésain, ainsi que la joie avec laquelle elle parle de la prédication et du culte, laissent difficilement imaginer qu’elle pourrait un jour perdre sa passion et son engagement. Elle prendra peut-être sa retraite de son poste d’évêque cette année, mais elle ne prendra jamais sa retraite de la communauté chrétienne.

Retrouvez d’autres articles sur le Groenland sur le site du COE.

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