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vendredi, 06 juillet 1979 01:00

Les jésuites sont-ils des hérétiques?

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L'assemblée de l'épiscopat latino-américain de 1979, à Puebla, fit couler beaucoup d'encre à l'époque. Le Père Pedro Arrupe, Général des jésuites, fut pris à parti par certains journalistes lors de la conférence de presse qu'il avait accordé aux journalistes présents à Puebla. Le Père Albert Lonchamp sj publiait alors dans la revue choisir des extraits des réponses du Père Arrupe. Retour sur un moment d'histoire.

«Les jésuites ne sont plus ce qu'ils étaient!» L'observation, souvent entendue et pleine de sous-entendus, nous est fréquemment adressée. Les uns se réjouissent du changement. L'image du jésuite intellectuel de choc et papiste d'avant-garde, qui hante encore les cauchemars des polémistes attardés, s'efface devant la figure plus modeste d'un religieux qui, s'il a perdu en subtilité, gagne en fraternité. Un homme, après tout, auquel la grâce divine n'enlève ni les disgrâces de la nature ni les maladresses de l'esprit. D'autres en revanche se lamentent. Les fils de saint Ignace, rebelles et retors, critiquent le magistère, enseignent des doctrines douteuses et se laissent contaminer par l'esprit du siècle. Pire, ils refusent le combat où s'illustrèrent leurs pères et, préférant les séductions du monde aux ordres du Ciel, ils cèdent au charme discret de la sécularisation à moins -suprême abandon- qu'ils n'aillent jusqu'à prêcher la lutte des classes et la violence armée... Ces propos, malgré l'apparence, n'ont rien d'ironique. Ils sont le reflet à peine grossi d'opinions largement répandues. La récente assemblée de l'épiscopat latino-américain à Puebla [Cf. choisir no 232, avril 1979, pp. 4-9: «La Conférence de Puebla, une Église appelée au courage»], à laquelle le Père Arrupe sj était invité, devait donner au Général des jésuites l'occasion de préciser les orientations actuelles de la Compagnie de Jésus et de prendre position au sujet des critiques adressées soit à l'Ordre des jésuites dans son ensemble, soit en particulier au mode de gouvernement de son Supérieur actuel [D'origine basque, le P. Pedro Arrupe est né le 14 novembre 1907. Après des études de médecine, il entre dans la Compagnie de Jésus en 1927. Il passera une grande partie de sa vie comme missionnaire au Japon. Il est à Hiroshima lorsque la bombe atomique est jetée sur la ville le 6 août 1945. Devenu Supérieur provincial des jésuites au Japon, il est élu Préposé général de la Compagnie de Jésus le 22 mai 1965].

Nous avons pensé qu'il était intéressant d'offrir à nos lecteurs, dont plusieurs nous ont amicalement reproché de ne manifester que trop rarement l'appartenance des responsables de choisir à la Compagnie de Jésus, de larges extraits de la conférence de presse accordée par le Père Arrupe aux journalistes présents à Puebla. Aucune personne plus compétente que lui ne pouvait livrer sur cette Compagnie une vision d'ensemble à la fois succincte et parfaitement autorisée [La conférence de presse du P. Arrupe se tint le 9 février 1979 dans la salle de presse du CELAM (Conseil de l'épiscopat latino-américain) et devant plus de 250 journalistes.].

La mission de la Compagnie

Pedro Arrupe: Nous, les jésuites, nous voulons, suivant notre tradition et selon nos propres possibilités, contribuer à l'évangélisation de ce continent dans et avec l’Église, dans et avec le Peuple de Dieu. Et, ceci est important, en étroite collaboration avec le souverain pontife, notre guide suprême. Vous savez que les jésuites font un vœu, le célèbre quatrième vœu, servir le pontife romain en acceptant toutes les missions qu'il veut nous confier, sans aucune réserve. Saint Ignace appelait ce quatrième vœu «notre principe et fondement essentiel». Et nous suivons aujourd'hui la même voie: beaucoup de choses ont extérieurement changé, la Compagnie, selon certaines critiques, paraît différente, mais nous sommes la même Compagnie de toujours, seulement adaptée, autant qu'il est possible et nécessaire, à un monde soumis à de si rapides et si profonds changements.

Notre mission est donc de servir en nous engageant totalement. On dit partout que nous sommes puissants, intrigants, que nous avons beaucoup d'argent... Sur ce dernier point, je voudrais pouvoir répondre avec le très expressif mot italien magari! (si seulement!); cela nous permettrait de mieux servir l’Église et le peuple!...

La raison qui nous pousse à ce service est évangélique, et les moyens que nous employons sont aussi totalement évangéliques. Aucun autre moyen n'est valable, étant donné que notre mission est l'évangélisation.

Je ne veux pas me livrer ici à un panégyrique de la Compagnie. Mais permettez-moi de rappeler -parce que je crois que c'est actuellement important- les paroles que Paul VI adressait à la Compagnie en 1974, à la veille de notre dernière Congrégation générale: «Partout dans l’Église, même dans les champs d'activité de pointe et les plus difficiles, aux carrefours des idéologies, dans les secteurs sociaux, là où les exigences brûlantes de l'homme et le message permanent de l’Évangile ont été ou sont confrontés, il y a eu, il y a les jésuites.» Et permettez-moi d'ajouter: là, nous voulons continuer à être dans le futur. Cela explique beaucoup de nos prises de position, souvent si mal comprises, dans les situations de pointe.

C'est la raison pour laquelle la vie d'un jésuite est aujourd'hui beaucoup plus difficile qu'il y a 30 ans, et demande une expérience de Dieu beaucoup plus profonde et une formation très solide. D'où les changements introduits dans la formation, et les expérimentations en cours: nous voulons former des hommes plus unis à Dieu, mieux préparés dans le domaine scientifique, dans le domaine pratique, dans la prédication, etc. Et pas seulement au plan des idées, mais aussi en relation avec les problèmes et les réalités du monde. Beaucoup de nos communautés sont donc insérées dans des milieux pédagogiquement favorables. Une maison de la Compagnie n'est pas une forteresse de laquelle on sort pour travailler, mais un lieu -comme une sorte de levain- qui est étroitement mêlé à la société et aux hommes, pour mieux entendre leurs problèmes, connaître, par expérience, la pauvreté, ressentir ce que sont justice et injustice, apprendre quelles sont les difficultés quotidiennes d'une famille. Ainsi, nous ouvrons nos maisons et nous nous lançons dans le monde. Il y a là un défi plus grand que par le passé; cela exige de nous une préparation plus profonde et plus évangélique et un amour plus intense pour le Christ.

Mais les possibilités sont aussi très grandes, et cela justifie notre optimisme -on dit de moi que je suis un optimiste- parce que nous croyons fermement que Dieu est avec nous. Confiants en lui, nous acceptons les risques, qui sont très grands, parce que les occasions de servir sont aussi très grandes.

Bien sûr, il s'agit là d'un idéal que nous voudrions atteindre. Dans sa réalisation, nous devons reconnaître -même si cela contredit la réputation d'orgueil qui nous est faite- que nous commettons beaucoup d'erreurs et que, malgré une très bonne volonté, nos expériences n'aboutissent pas toutes au résultat désiré. Nous sommes cependant sûrs d'une chose: notre bonne volonté, notre foi, notre fidélité. Nos erreurs manifestent notre condition humaine et une faiblesse dont nous sommes conscients. Une certaine image du jésuite autosuffisant et omniscient, que l'on nous a reprochée (et sans doute avons-nous donné quelque fondement à ce reproche) appartient au passé. Je crois, ou tout au moins j'espère, que les jésuites aujourd'hui sont très réalistes, qu'ils ont une nette conscience de leurs propres défauts et de la distance qui existe entre leur idéal et les résultats de leurs efforts.

Les jésuites au Salvador

Question de Jorge Gómez Maldonado, del Circuito de Emisoras Todelar de Colombia: Un évêque du Salvador a déclaré que les jésuites sont responsables de la violence dans ce pays, s'associant ainsi lui-même aux accusations et aux menaces que le Gouvernement du Salvador a adressées à la Compagnie de Jésus. Que pensez-vous de ces accusations, et, face à elles, quelle est la politique de la Compagnie de Jésus?

P. Arrupe: Ces accusations ne viennent pas d'une, mais de plusieurs personnes. Elles sont si graves que je ne peux pas les accepter. J'ai suivi de très près la situation, et plus encore après la mort du P. Rutilio [Le Père Rutilio Grande a été assassiné le 12 mars 1977. Il avait 49 ans. Le 22 juin de la même année, un «communiqué» publié par un groupe d'extrémistes dénommé Union guerrière blanche ordonnait à tous les jésuites sans exception de quitter dans les trente jours le territoire salvadorien. L'ordre, on s'en doute, ne fut pas suivi.] quand on a menacé d'expulser les jésuites, et même de les tuer, s'ils ne quittaient pas d'eux-mêmes le pays avant le mois de juillet de l'année dernière. Je leur ai ordonné de rester. Il est évident que la Compagnie de Jésus ne peut céder à la menace (applaudissements). Si nous le faisions, nous serions discrédités. Aussi sont-ils restés. Et bien que je suive moi-même la situation de très près, afin d'aller au-devant de toute possibilité d'erreur ou d'incompréhension, j'ai appelé le provincial d'Amérique centrale, qui est ici depuis avant-hier. Nous avons eu de longs entretiens, et je suis de plus en plus assuré que nos pères travaillent pour défendre la justice et pour tenter de remédier à une situation injuste. En agissant ainsi, ils sont dans la ligne de l'Évangile.

Tous les jésuites, que ce soit au Salvador ou ailleurs, sont contre la violence, et en ce sens nous suivons l'exemple de la hiérarchie et des évêques en voulant travailler pour ces paysans et pour ces autres personnes si démunies qui souffrent vraiment beaucoup. Je peux donc dire que les jésuites au Salvador, comme partout ailleurs, consacrent leurs forces à suivre les orientations du concile Vatican II, à les approfondir et à les appliquer à la vie. Medellin et la Compagnie se situent dans l'après-Vatican II. Nous avons tenu deux Congrégations générales, et le but que nous nous sommes alors fixés est l'évangélisation, mais en mettant l'accent sur la diaconat, sur le service de la foi et la promotion de la justice. Avant d'en arriver à cette décision, j'avais adressé aux jésuites présents à la Congrégation les paroles suivantes: «Avant de nous engager, réfléchissons bien, parce que nous allons rencontrer de nombreuses difficultés de la part de nos amis et de la part de ceux qui le sont moins.» Défendre la justice dans le monde, c'est vraiment brandir le drapeau de la contradiction, et cela peut entraîner, comme cela s'est produit pour nous, des conséquences de cette sorte: sept morts en Rhodésie, quatre à Beyrouth; nous avons été expulsés il y a quelque temps de l'Irak, et nous avons perdu tout ce que nous avions au Mozambique, etc. Quand on me demande: «Père, dans quels pays la Compagnie de Jésus a-t-elle des problèmes?», je réponds habituellement: «Demandez-moi plutôt dans quels pays elle n'en a pas.» Aussi, comme je l'ai dit auparavant et comme je le répète maintenant, nous avons eu au Salvador nos limites, cela ne fait aucun doute; et nous avons fait assurément des erreurs, nous pourrions les citer. Certains ont commis des erreurs et n'appartiennent plus à la Compagnie parce qu'ils ont voulu persévérer à les commettre. La Compagnie de Jésus ne peut permettre à personne de se maintenir dans une situation ambiguë ou de continuer à agir en un sens que nous ne pouvons pas accepter. Voilà pourquoi je crois que, tout en reconnaissant et déplorant les difficultés, les erreurs et les imprudences qui ont été commises, on ne peut pas dire que les jésuites sont les responsables de la situation actuelle au Salvador.

Horizontalisme

Question de Gregorio Donato, Télévision italienne, premier programme: Père Arrupe, toutes les fois qu'il est question d'engagement dans le secteur social, il y a quelques évêques qui en dénoncent l'horizontalisme, comme s'il y avait une opposition entre l'amour du prochain et l'amour de Dieu. Pourquoi, à votre avis?

P. Arrupe: Permettez-moi de vous dire que vous devriez poser directement la question aux évêques que vous citez. Mais nous pouvons comprendre ce qu'ils veulent dire lorsqu'ils s'expriment ainsi, comme je l'ai moi-même fait parfois. Il y a toujours une ambiguïté lorsqu'on veut appliquer la géométrie aux questions spirituelles. La foi a beaucoup de dimensions, beaucoup d'aspects, beaucoup de possibilités de s'incarner. À la lumière de la foi, on doit résoudre des problèmes qui sont très différents. Celui qui veut travailler dans le monde, avec les pauvres ou les riches pour les évangéliser, court le risque de s'engager dans son champ immédiat d'action de telle sorte qu'il perde un peu la perspective surnaturelle ou transcendante et qu'il donne, par son activité, l'impression de cet horizontalisme auquel se réfère la question que l'on me pose.

Sans aucun doute, il y a un risque, un très grand risque. Parce que -bien qu'il ne s'agisse parfois que d'une question d'accent qui prête à de mauvaises interprétations- il peut arriver que quelqu'un «s'horizontalise» de telle manière qu'il perde la «verticalité». Autrement dit, il perd la dimension spirituelle, et son apostolat se transforme en activisme social. Nous ne pouvons pas admettre cela. Sans doute une telle personne peut avoir la foi; mais je parle ici du prêtre dont l'activisme lui fait employer toutes ses qualités pour une activité horizontale, humaine, temporelle.

Je crois cependant que, bien qu'il y ait eu et qu'il y ait encore des erreurs en ce sens, les gens en sont maintenant revenus. Certains, qui ne manquaient pas de bonne volonté mais qui ne savaient ni évaluer ni comprendre les choses, ont cru que s'engager selon une perspective plus matérielle était la manière la plus efficace de travailler pour la justice sociale et d'aider les pauvres. L'expérience et les résultats négatifs ou très limités qu'elles ont, bien sûr, obtenus ont fait que ces personnes de bonne volonté ont commencé à réfléchir, et aujourd'hui beaucoup d'entre elles ont changé, c'est-à-dire qu'elles reconnaissent que notre travail comme prêtres -et plus encore, en un certain sens, comme jésuites- est éminemment sacerdotal, éminemment spirituel, et que cette dimension surnaturelle et spirituelle ne peut jamais être absente. Cette alliance du surnaturel et de la réalité forme une combinaison vitale qui doit être préservée. Ce sera difficile. C'est pourquoi, comme je l'ai dit en commençant, nous devons donner une formation solide à nos jésuites.

Sans aucun doute, lorsque quelqu'un est engagé dans des situations aussi difficiles -situations d'injustice, situations d'oppression, etc.- il s'identifie émotionnellement avec le peuple, avec les pauvres, avec ceux qui souffrent. Et cette identification peut naturellement le conduire à orienter ses jugements de telle sorte qu'il oublie le critère évangélique. Séduit par les apparences de l'efficacité, il préfère s'appuyer davantage sur des moyens purement politiques ou purement économiques qui ne sont pas spécifiquement les nôtres, c'est seulement dans la lumière de la foi que nous devons les utiliser.

Mais il y a aussi un autre danger: celui de l'idéalisme ou de la spiritualité désincarnée de celui qui, avec la meilleure volonté du monde, se consacre uniquement à la prière et au culte, et qui oublie peut-être complètement la dimension réelle, matérielle et humaine de ce monde. L'homme est fait de chair et d'os, même s'il est inspiré par l'esprit, et de graves problèmes matériels se posent. On peut tomber dans l'un des deux extrêmes: soit dans un horizontalisme (pour reprendre le vocabulaire de la question qui m'a été posée) conçu comme identification totale -et la dimension spirituelle est alors oubliée; soit dans un verticalisme orienté exclusivement vers le spirituel -et les besoins matériels très urgents du monde actuel sont peut-être oubliés.

La vérité est dans la synthèse des deux. C'est difficile, mais c'est le but que nous poursuivons. Et je crois que l’Église tout entière travaille dans ce sens.

Hérésie

Question de Víctor Manuel Sánchez Steinpreis, Radioprogramas, Mexico: Père Arrupe, qu'avez-vous fait et que faites-vous, comme Supérieur général de la Compagnie de Jésus, pour corriger, admonester, sanctionner ou simplement dénoncer ces jésuites prêtres qui, en opposition ouverte et publique contre le magistère et l'autorité du pape, défendent et diffusent des doctrines et des enseignements totalement opposés à celles et à ceux du dogme, de la révélation et du magistère? Par exemple: l'exaltation de la violence comme moyen de libération sociale (Gustavo Gutierrez, Luis Del Valle, Gonzalo Arroyo )[Gustavo Gutierrez n'est pas jésuite. Luis del Valle est membre de la rédaction de la revue mexicaine Christus, Gonzalo Arroyo vit en France depuis 1973. On trouvera difficilement dans les écrits de ces deux jésuites une exaltation de la violence: n.d.l.r.]. La promotion du socialisme marxiste comme instrument de rédemption socio-politique avec la dialectique de lutte des classes qu'il engendre et l'instauration du régime totalitaire qui le soutient; la conversion d'une «Église populaire» alliée aux «pauvres et opposée aux orientations de la hiérarchie, laquelle est accusée de «collusion avec les structures bourgeoises du pouvoir»; la moquerie et le mépris publics que des jésuites prêtres manifestent à l'égard de leurs vœux sacrés et de leurs vertus sacerdotales: pauvreté, chasteté et obéissance (Porfirio Miranda, Enrique Maza, Felipe Pardinas, Salvador Freixedo); la complète altération de l’Évangile, qui est maintenant reconstitué à partir d'une analyse matérialiste selon la dialectique de Karl Marx et de Friedrich Engels, d'après les thèses de Porfirio Miranda qui affirme dans son livre Marx et la Bible que Marx a redécouvert la Bible...

P. Arrupe: Je vous remercie beaucoup, M. Sánchez, car vous me faites faire un examen de conscience très profond en me posant une question qui est concrètement la suivante: exercez-vous vos fonctions de Général de la Compagnie de Jésus, ou bien êtes-vous responsable d'une négligence si néfaste que la Compagnie de Jésus au passé si brillant a maintenant un présent -et probablement un avenir- qui la met dans l'hérésie?

Devant ce réquisitoire, je ne sais que faire. Il me semble, M. Sánchez, que vous êtes mal informé ou que vous interprétez mal les faits. Et vous n'êtes pas le seul à mal les interpréter. Tant d'autres formulent à notre égard les mêmes accusations. Aussi, je vous remercie de cette question qui me donne peut-être l'occasion de redresser un peu ces mauvaises interprétations.

En premier lieu, je me reconnais comme Général de la Compagnie de Jésus. J'ai été élu le 22 mai 1965, et je dis souvent que ce fut par distraction que le Saint-Esprit a permis que je sois élu. Mais, puisque j'ai été élu, j'essaie d'accomplir ma tâche le mieux possible. Comme Général, quand je vois qu'il y a une erreur ou une imprudence, j'attire habituellement l'attention sur elle soit en intervenant personnellement, soit par l'intermédiaire du provincial local. On a porté à l'encontre des jésuites de très nombreuses accusations, et ce sont d'habitude des accusations très générales: «Les pères de telle Université enseignent des doctrines hérétiques.» Je demande: «Où cette hérésie a-t-elle été écrite?» Et il n'y a pas de réponse parce qu'il n'y a pas d'hérésie. Ou il a pu y avoir une mauvaise interprétation de mots imprudents qui ont été employés... Ainsi, je peux démentir absolument et fermement qu'aujourd'hui, dans la Compagnie, on soutiendrait des doctrines hérétiques. Cela, je ne peux pas l'admettre, car cela pèse sur ma conscience.

En second lieu, sur les quatre noms que vous mentionnez, trois ne sont pas jésuites. Ils le furent mais ne le sont plus.

En troisième lieu, la question sociale. La Compagnie de Jésus ne peut jamais accepter une idéologie qui se baserait sur l'athéisme ou qui le soutiendrait. Nous ne pouvons pas nous identifier à elle. Peut-être, et c'est très différent, quelques-uns estiment que des éléments particuliers de l'analyse marxiste peuvent être valables pour l'examen de la société. Cela ne veut pas dire défendre l'idéologie marxiste, mais étudier les éléments positifs qui peuvent se trouver dans d'autres idéologies ou d'autres religions. Le Synode lui-même et Vatican II le signalent lorsqu'ils parlent de semina Verbi, c'est-à-dire des éléments valables que peuvent présenter l'hindouisme, le bouddhisme, l'islam ou d'autres religions. Nous devons étudier ces éléments comme un point de départ pour un dialogue constructif avec d'autres religions ou idéologies.

Dites-moi, pour que je fasse tout de suite quelque chose, quel est le jésuite qui défend la violence, celui qui défend le marxisme comme idéologie, défend et propage la lutte des classes. Le jour où vous me le direz, je saisirai l'occasion pour parler avec lui et voir ce qu'il a dit ou n'a pas dit. En attendant, laissons ce point où il en est.

Je crois que chaque homme est un mystère. Juger les hommes est la dernière chose que je fais. C'est du domaine de Dieu. Lorsqu'une personne a ses raisons et croit qu'elle doit sortir de la Compagnie, elle sort. Je présume qu'elle est de bonne foi et qu'elle sait ce qu'elle fait. Je la respecte. Mais à partir du moment où elle sort de la Compagnie, je n'ai plus aucune autorité sur elle.

Un autre point -et il est aussi très sérieux- concerne ce que vous me dites à propos des vœux. En voilà de belles! D'une part, par la pauvreté, la chasteté et l'obéissance, nous nous disciplinons nous-mêmes, et, d'autre part... comment dites-vous cela?... «la moquerie et le mépris publics que des jésuites prêtres manifestent à l'égard de leurs vœux sacrés et leurs vertus sacerdotales». Bien! Excusez-moi, mais je ne peux pas accepter cela. Si un jésuite fait une erreur, on la lui fait remarquer. Mais pas par le biais d'un quotidien, d'une revue ou de la télévision. C'est dans une relation personnelle, de père à fils, que l'on se rencontre et que l'on discute avec lui de ce qu'il faut condamner ou corriger. Quoi encore? Qu'y avait-il d'autre? -Ah! Les réunions parallèles des jésuites!

[Le journaliste qui interrogeait le Père Arrupe lui rappela à ce moment, comme exemple de la «subversion» des jésuites, une «réunion parallèle» qui aurait été organisée dans le but de nuire à la Conférence de Puebla. Précisons les faits puisque choisir participait à cette fameuse réunion à titre d'invité européen (Albert Longchamp représentait notre rédaction): du 23 au 25 janvier, se tint à Mexico une «Rencontre latino-américaine des revues chrétiennes». La Conférence de Puebla en fut le prétexte, et non l'objet. De surcroît, s'il est vrai qu'un jésuite avait pris l'initiative de cette réunion, celle-ci rassemblait des rédacteurs et écrivains de toutes congrégations et, bien entendu, des laïcs. Les milieux officiels de la Conférence de Puebla prirent ombrage de cette assemblée et la presse de droite saisit l'occasion pour y voir une manœuvre destinée à saboter Puebla. Cette accusation de mauvaise foi n'est qu'un exemple des tensions qui précédèrent et accompagnèrent la Conférence de Puebla.]

Écoutez, pour que vous soyez tous au courant. Ici, à Puebla, il y a quelque 120 ou 125 jésuites. L'autre jour, nous nous sommes tous rencontrés au Collège, et je peux vous dire que ce fut pour moi la plus heureuse des journées que je passe ici. J'ai vu 120 hommes absolument dévoués à l’Église et qui disent l'un après l'autre: nous sommes ici pour voir comment nous pouvons aider l’Église, comment nous pouvons servir les évêques... Parce que parmi eux, il y a des théologiens, des sociologues, etc. Et beaucoup de journalistes. Et ils sont tous ici. Il n'y a aucun Puebla parallèle, loin de là. Ils sont tous ici au service de l’Église. Je sais qu'il y a beaucoup d'évêques qui les consultent, et moi aussi je les consulte. C'est une autre accusation que l'on porte contre nous et qui n'a, je crois, aucun fondement. Ils sont ici précisément parce que je leur ai demandé de venir afin qu'après Puebla la Compagnie de Jésus puisse coopérer avec les évêques. Et dans ce but, il est bon qu'ils soient ici et qu'ils voient comment les documents se préparent et comment ils sont interprétés. Ainsi je pourrai ultérieurement compter sur leurs conseils et leur travail, et nous pourrons travailler tous ensemble et de manière plus efficace au service de l’Église d'Amérique latine.

C'est tout, M. Sánchez, et je pense que c'est assez. C'est réellement un peu désagréable... Je vous remercie de votre sincérité. Mais il m'est pénible d'entendre formuler contre mes frères des accusations aussi peu acceptables [Traduction et copyright: Promotio justitiae, organe du Secrétariat social de la Compagnie de Jésus, Borgo s. Spirito 5, C. P. 6139, Roma.].

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