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lundi, 06 janvier 2014 15:10

Du besoin de croire

Écrit par

Matthieu Ricard et Nicolas ButtetCroire et espérer est le destin de l’être humain, qui a toujours préféré le faire en groupe. Depuis des millénaires, les religions ont créé des rites, des croyances et des identités pour rassembler les êtres. Si notre rapport au sacré et à la spiritualité a fortement évolué au cours du temps, notre besoin de croire, et maintenant de choisir, est resté intact. Cela dit, le retour actuel vers le religieux apparaît également comme un puissant phénomène réactionnel face aux métissages culturels et à la globalisation, perçus comme autant de menaces identitaires. (1) En octobre 2013, la 46esession des Rencontres Internationales de Genève a mis en vedette la thématique sous l’intitulé « Le religieux d’aujourd’hui ». Compte-rendu de ces conférences. (photo : Matthieu Ricard et Nicolas Buttet)

Obtenir l’amour, la protection et le pardon divins sont les visées principales des deux religions monothéistes que sont le christianisme et l’islam. La différence fondamentale consiste en la manière d’interpréter les droits du Tout-Puissant et les devoirs des mortels. Pour un musulman, c’est son obéissance à Dieu et ses bonnes actions accomplies qui pourront, éventuellement, lui garantir la grâce de Dieu.« Certes, Allah ne pardonne pas qu'on Lui donne des associés [un passage qui vise en particulier la trinité et la Vierge Marie… les chrétiens donc]. A part cela, Il pardonne à qui il veut », avertit la sourate 4.116 du Coran. Tandis que le salut du chrétien est lié àsa foi en la grâce de Dieu et en Jésus qui est mort pour racheter ses péchés, ce qui ne l’invite évidemment pas à vivre dans le péché, mais au contraire à obéir aux commandements de Dieu. Dans l’islam, c’est la charia qui établit les règles à suivre pour avoir l’espoir d’accéder aux faveurs du Seigneur.

« Aussi bien dans l’islam que dans le christianisme, le retour du religieux depuis les années 80 se fait à travers les formes fondamentalistes. C’est dans un sens un retour vers la tradition et un refus de la modernité », explique le professeur Olivier Roy, politologue spécialiste de l’islam. « Cela dit, aucun des conflits actuels, poursuit-il, n’est religieux mais géostratégique. Le vrai problème d’aujourd’hui est la relation sociale. Dans ce contexte, la religion est utilisée par les milieux politiques du monde musulman comme un outil normatif pour ramener le peuple dans la norme. » (2)

Ce qui est reproché à l’islam

La polygamie, la condition de la femme, le non-respect de la liberté humaine (esclavage) et le plan de conquête de l’Europe sont les quatre principaux reproches adressés à l’islam par les Occidentaux. Contrairement aux idées reçues, la polygamie n’a pas été inventée par l’islam. Ce phénomène social existait bien avant et l’islam s’est contenté de le réglementer, tout en recommandant à ses fidèles d’en faire un usage parcimonieux dans des situations sentimentalement, socialement et physiquement pénibles. De ce fait, il s’agit d’avantage d’une exception que d’une généralité, dont l’objectif est d’éviter aux concernés de vivre une situation illégitime condamnée d’avance par la société et d’offrir par ailleurs des droits à la femme et aux enfants issus de cette union. Malheureusement, ce sont les mœurs des peuples, et non pas les principes de l’islam, qui en ont perverti et exagéré l’usage (3).

Concernant la condition de la femme, ce n’est pas l’islam mais la société qui bloque l’ascension des femmes vers des postes à responsabilités, voire vers plus de liberté. L’islam des Lumières préconise l’évolution, dans une égale mesure, des hommes et des femmes (4). Or c’est la misogynie des hommes et leur peur de la femme qui entravent cette évolution, car conquérir sa liberté pour une femme consiste à récuser la part royale de la liberté de l’homme. L’islam n’opprime pas les femmes, c’est le fait de certains musulmans fondamentalistes. Ce sont les théologiens du IXe siècle qui, chargés de codifier la jurisprudence musulmane, y ont inscrit l’inégalité entre hommes et femmes.

Le même constat est valable à l’endroit de l’esclavage, qui n’est pas non plus une invention de l’islam mais un phénomène économique dont les origines remontent à l’Antiquité. Les préceptes de l’égalité et de la liberté sont soulignés dans le Coran : « Moi, dit Mohammed le prophète de l’Islam, je suis le frère de cet homme (esclave) faussement dominé et opprimé, et je suis l’adversaire acharné de celui qui essaie de dominer les autres, il n’y a parmi vous aucune caste se transmettant par simple hérédité. » Cette position claire et ferme de l’islam est aussi valable pour les femmes, dont l’émancipation est la pierre angulaire des civilisations occidentales modernes.

Quant au soupçon des stratégies expansionnistes de l’islam dont l’Europe serait la cible, Tariq Ramadan, professeur d’islamologie, l’explique par la peur d’envahissement de l’Occident : « Les islamistes, tels qu’on les considère sur le plan national depuis soixante ans, les Frères musulmans en Egypte, les mouvements d’Afrique du Nord, le FIS en Algérie ou le Hezbollah au Liban, ne demandaient pas à venir en Europe, mais que l’Europe quitte leur pays. Ce qu’ils voulaient, à l’époque, c’était d’abord leur indépendance nationale. Des peuples veulent leur liberté : il faut refuser le terrorisme et la légitimation dangereuse de la violence politique, mais il faut être critique par rapport à nos politiques occidentales qui empêchent les peuples d’accéder à leur indépendance. L’autocritique doit être générale. » (5)

Formation à l’amour altruiste : un pas vers la paix

Matthieu Ricard, docteur en génétique cellulaire devenu moine bouddhiste tibétain, se dit convaincu, pour sa part, de la nature fondamentalement bonne de l’être humain. Cette éminence grise consacre l’intégralité de ses droits d’auteur aux divers projets humanitaires et fait partie du Mind and Life Institute qui travaille, entre autres, sur les programmes de développement de l’empathie et des attitudes de coopération. Une étude conduite auprès des enfants d’une école maternelle âgés entre 4 et 5 ans a prouvé qu’à raison de 20 minutes 3 fois par semaine, le tout sur une durée de 8 semaines, il était possible de leur apprendre à se mettre à la place de l’autre et à coopérer pour soulager la souffrance de leur prochain. Cet entraînement à la gratitude et à la coopération a sensiblement réduit les conflits dans le groupe d’enfants qui l’ont suivi par rapport au groupe témoin exempté de cet apprentissage. L’examen ultime consistait à soumettre les petits sujets au test des autocollants qu’ils devaient répartir individuellement entre leur meilleur ami, leur pire ennemi, un inconnu et un enfant malade. Au début de l’étude, ils octroyaient presque tout à leur ami. Tandis qu’à la fin de l’entraînement, ils distribuaient équitablement les autocollants à tout le monde. « Si l’on sait vraiment se relier à l’autre, comment alors le dévaloriser ? » interroge Matthieu Ricard (6).

Dans le chaos politique et économique environnant, la recherche des repères spirituels, religieux ou pas, occupe un nombre de plus en plus important de citoyens. La grande mobilité géographique de notre époque a rendu obsolètes les schémas d’identités culturelles autrefois immuables. A l’ère de l’immédiateté et de la consommation à large échelle, la foi est devenue un produit comme un autre que l’on choisit et adopte en fonction de ses besoins individuels et qui offre un lien social et une affiliation basés davantage sur des affinités sélectives que sur l’appartenance culturelle d’origine (7). Trouver un sens à son existence, à son vécu et à ses efforts est la quête de l’être humain, dont l’éveil de la conscience politique et citoyenne finira par révolutionner le monde et la foi. Est-ce que demain sera meilleur qu’aujourd’hui ? Osons l’espérer en apprenant à nous mettre à la place de l’Autre.

A. A.

1 Frédéric Lenoir, Les métamorphoses de Dieu : des intégrismes aux nouvelles spiritualités, Paris, Hachette Pluriel éditions 2010

2 Olivier Roy, La sainte ignorance : le temps de la religion sans culture, Paris, Seuil, 2008.

3 Rouchdi Fakkar, « L’islam et la civilisation occidentale sont-ils conciliables ? », in Revue d’histoire maghrébine, Tunis, n° 7-8, 1977.

4 Malek Chebel, Changer l’islam : Dictionnaire des réformateurs musulmans desorigines à nos jours, Paris, Albin Michel 2013.

5 Élie Barnavi, Jean-Michel Di Falco Léandri, Tariq Ramadan (2008) Faut-il avoir peur des religions ?Mordicus 2008.

6 Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l'altruisme, Éditions Nil 2013

7 Danièle Hervieu-Léger, Erwan Dianteill & Isabelle Saint-Martin, La modernité rituelle : rites politiques et religieux des sociétés modernes, Paris, Harmattan 2004.

 

Filmographie : Karim Miské, Born again : les nouveaux croyants (2005)

Liens utiles :
Mind and Life Institute

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