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jeudi, 01 septembre 2016 16:50

Sa représentation. Image liturgique ou image religieuse

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Certaines questions jaillissent quand on parle des icônes : peut-on représenter Dieu sans en faire une idole ? peut-on penser le Dieu-homme sans en avoir une image ? Retour sur la querelle historique autour des images saintes et sur la théologie qui les accompagne.

Au terme du premier vol spatial de 1961, le cosmonaute soviétique Gagarine répondait aux journalistes qui lui demandaient ironiquement s’il avait vu Dieu : «Niet, niet !» Dans les temps anciens en revanche, un roi aztèque fit édifier avec sagesse et vénération un temple au Dieu inconnu. Depuis la nuit des temps, en effet, l’homme cherche à voir et à connaître l’Être suprême à l’origine de la création et qui tient en main la destinée du monde. Les différents peuples et civilisations ont amorcé des réponses à cette question lancinante qui résonne avec force dans tout l’Ancien Testament.
Disons-le d’emblée cependant : tout effort de représentation de Dieu s’accompagne de nombreux écueils et rencontre à juste titre des résistances, tant il est vrai que l’athéisme se nourrit d’images caricaturales, souvent assimilées dès l’enfance. De telles images perturbent une relation au vrai Dieu, bien vite rangé au rayon des objets futiles et poussiéreux.

De la face cachée de Dieu...
Moïse marque une étape importante dans l’identification de ce Dieu invisible, qui se manifeste au peuple de différentes façons à travers ses messagers les anges et l’enseignement des prophètes.
Un jour qu’il fait paître le petit bétail de son beau-père dans la région du Sinaï, Moïse est intrigué par la vue d’un buisson qui brûle sans se consumer. Lorsqu’il s’approche pour observer ce phénomène étrange, une voix surgie du milieu du buisson lui enjoint de rester à distance et de retirer ses sandales, car ce lieu est saint. Après un échange qui dessine sa mission, Moïse questionne : quel est ton nom ? Et la réponse jaillit : «Je suis Celui qui est» (Ex 3,14).
Homme d’exception devenu prophète, Moïse implore Dieu de se manifester à lui et obtient pour réponse: «Tu ne peux pas voir ma face, car l’homme ne peut me voir et vivre» (Ex 33,20). Sur le mont Sinaï, il reçoit en outre les commandements, dont l’un stipule clairement: «Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi. Tu ne te feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur la terre, ici-bas, ou dans les eaux, au-dessous de la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas» (Ex 20,3-5). Comment, en effet, représenter un Être que personne n’a jamais vu sans en faire une idole ? À ce niveau, la question de la représentation de Dieu se résout par la négative. Ajoutons que l’infidélité suprême des Hébreux trouve son illustration dans la confection du veau d’or, qui provoque la colère du Dieu d’Israël. Le bon sens de l’interdiction de toute image de Dieu qui parcourt les Écritures n’est dès lors plus à démontrer.

... à celle du Dieu-homme
Tout bascule avec la venue en ce monde du Fils de Dieu, deuxième personne du Dieu un-trine, qui s’incarne à la parole de l’archange Gabriel en la fine fleur d’Israël, la Vierge Marie. La jeune femme conçoit par la force de l’Esprit saint le Dieu-homme, sans mélange ni division ou séparation de nature. En prenant visage humain, Jésus fait voler en éclat l’interdiction vétérotestamentaire de toute représentation et accomplit l’annonce des prophètes.[1]
Quand l’apôtre Philippe lui demande : «Montre-nous le Père» (Jn 14,8), Jésus répond : «Qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : ‹ Montre-nous le Père › ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ?» (Jn 14,9-10). Face visible du Dieu invisible, il peut dès lors être représenté. Bien plus, il doit l’être, car sa représentation témoigne de la réalité de l’Incarnation. Refuser son image, c’est désormais ni plus ni moins écarter la réalité du Dieu-homme. Ce n’est, bien sûr, pas l’image du Père ou de l’Esprit saint qui est proposée (elle ne saurait l’être et toutes les tentatives dans ce sens sont vouées à l’échec) mais bien l’Emmanuel, Dieu avec nous, venu à la rencontre de l’homme.
Mais il y a image et imagerie – avec toutes les dérives, les illusions, le pouvoir de séduction et de falsification que l’on connaît. En tant qu’image de la sainteté, parce que Dieu est le Trois fois saint et la source de toute sainteté, l’image du Dieu-homme ne peut être bricolée, livrée à l’imagination d’un artiste et réalisée à son gré. Cette image appartient au corps ecclésial du Dieu-homme. L’Église indivise du premier millénaire se définit comme le Corps du Christ, Corps saint et par conséquent sans péché, dont les membres pécheurs se purifient à son contact. Il lui revient de veiller à l’image transmise dont les Pères de l’Église ont tracé les lignes directrices dans leurs écrits.
Avant de considérer les détails de cette image dans sa réalité graphique, quelques mots s’imposent sur sa naissance, ses modèles et sa propagation durant les premiers siècles de la chrétienté.

La querelle des images
Au départ, les chrétiens manifestent une réticence compréhensible face à la confection d’un portrait du Christ, dont ils gardent encore un souvenir vivant, parallèlement à la tradition vétérotestamentaire concernant les images. Si les premières images des Catacombes recourent au symbolisme, par crainte des païens, la reconnaissance officielle de la foi chrétienne, au IVe siècle, va de pair avec une explosion des arts liturgiques : hymnographie, manuscrits, architecture, peinture... Les premières icônes, inspirées des tablettes du Fayoum[2] en Égypte, se rencontrent dès le Ve siècle.
Les représentations du Dieu-homme, de la Mère de Dieu, des saints et des grandes fêtes de l’année liturgique revêtent une telle importance qu’il en découle une controverse sur leur légitimité.
Le quatrième concile œcuménique de Chalcédoine, en 451, constitue un premier tournant, par l’affirmation, face aux nestoriens et aux ariens, des deux natures du Christ unies sans confusion ni séparation. Mais le conflit iconoclaste, exacerbé par l’interdiction de toute image chez les musulmans, s’envenime et débouche, dans l’Église d’Orient des VIIIe et IXe siècles, sur un affrontement violent entre adversaires et partisans, où se mêlent, comme trop souvent, des considérations politiques. Aux premiers rangs, les moines et les moniales se battent pour l’icône jusqu’au sacrifice de leur vie.
L’apaisement fait suite à un développement théologique précis et pointu sur la nature de l’icône, sa justification et sa nécessité. L’argumentation, particulièrement bien développée par les fers de lance Jean Damascène (650-750 env.), Théodore Studite (759-826) et le patriarche de Constantinople Nicéphore (vers 758-829), insiste sur l’Incarnation par laquelle Dieu pénètre la matière ainsi régénérée et promue à la transfiguration. Lorsque le Christ est transfiguré devant les apôtres Pierre, Jacques et Jean sur le mont Thabor, ils le voient enveloppé de lumière et ses vêtements brillent plus que le soleil. En réalité leur Maître ne change pas d’état, mais leur cataracte spirituelle est momentanément suspendue, leur permettant d’appréhender le Dieu-homme dans sa plénitude.
Esprit incarné, l’homme s’élève vers le spirituel à partir du corporel ; et dans l’icône, ce n’est pas la matière – ici la planche de bois ou tout autre support – qui est vénérée, mais bien, affirme Théodore Studite, «le Créateur de la matière qui s’est fait matière» pour nous. Sa personne représentée unit indissolublement sa divinité et son humanité, de sorte que l’honneur rendu à l’image va à son prototype (Nicée II). Bref, «puisque l’Invisible est devenu visible en prenant chair, tu peux, conclut Jean Damascène, exécuter l’image de Celui qu’on a vu».[3]
L’importance de la représentation de Dieu et de son mystère dans l’Église trouve son illustration au temps du grand iconophile Jean de Damas qui occupe, avant de choisir le monachisme, une charge officielle au sein du califat. Un jour, questionné par un musulman sur le contenu de sa foi, Jean le conduit dans une église face aux icônes et lui dit simplement : «Regarde !» Expérience redoutable, car la question surgit: que se passe-t-il lorsque les icônes sont décadentes et pastichent le mystère du salut ?

Icône ou image religieuse
La querelle des images s’accompagne de destructions massives à travers tout l’Empire. Il en résulte que les icônes de cette période parvenues jusqu’à nous proviennent souvent de régions périphériques, comme la Crète qui abrita de nombreux réfugiés victimes de l’iconoclasme. Le rétablissement de la paix, marquée par le «triomphe de l’orthodoxie» en 843, signifie pour l’Église indivise d’alors le retour à la vraie foi, confirmée et proclamée au concile œcuménique de Nicée II, en 789.
L’icône au sens large (planche de bois, fresque, miniature, broderie) constitue l’image liturgique de cette Église indivise. On la rencontre durant cette période aussi bien en Orient qu’en Occident, même si son implantation prend davantage d’importance dans le monde grec et slave. Le schisme de 1054 n’entraîne pas son coup d’arrêt brutal, mais amorce un éloignement progressif, amplifié par la révolution philosophique du XIIIe siècle en Occident, marquée par le passage d’une vision ternaire de l’homme – corps, âme, esprit – à une vision binaire – corps, âme.
Le coup de grâce est donné par l’introduction des acquis de l’art de la Renaissance dans l’Église de Rome, où la rigueur des canons iconographiques cède la place à l’imagination de l’artiste. D’image liturgique régie par la foi de l’Église qu’elle proclame, l’icône devient image religieuse. Même si le sujet reste sacré, son traitement obéit dans cette optique aux lois du monde et perd sa dimension transfiguratrice. La décadence iconographique, en grande partie importée, se manifeste aussi clairement, dès la fin du XVIIe siècle, dans les pays de tradition orthodoxe, décadence dont les effets néfastes perdurent jusqu’à ce jour (mais un renouveau incontestable se manifeste un peu partout).
Dans le monde réformé, l’icône, longtemps récusée, pénètre timidement. Cette mise en retrait face à l’image sainte relève d’un sens aigu de son pouvoir dans la vie spirituelle. Face aux débordements dans la décoration des cloîtres et de certaines églises au temps de la Renaissance, porte ouverte à l’esprit du monde et à ses passions, peut se comprendre la réaction brutale, souvent démesurée, qui a conduit à tout badigeonner sans discernement. L’histoire montre abondamment que les excès dans un sens provoquent des excès inverses.

Théologie en couleur
En iconographie, la représentation du visage du Dieu-homme répond à des canons précis, élaborés au fil des siècles, sortes de garde-fous qui visent à garantir un portrait de la personne, non pas naturaliste mais spirituel. Les différents organes des sens (yeux, oreilles, bouche, nez), les mains et les pieds, le cou, la barbe et la chevelure, le plissé des vêtements et les formes dans leur ensemble véhiculent un message et obéissent à des lignes de force qui convergent vers une harmonie. Rien n’est laissé au hasard et la palette des couleurs contribue à donner à voir l’au-delà.
L’inscription du nom avec le Ο ών (je suis Celui qui est), dans le nimbe cruciforme de l’icône du Dieu-homme, rappelle que Celui qui est représenté dans son Incarnation est le même que Celui qui s’est révélé à Moïse dans le buisson ardent. Bénissant de la main droite, il porte l’Évangile dans la main gauche, qui, ouvert, livre ces paroles : «Je suis la Lumière du monde» (Jn 8,12) ou «Je suis la Résurrection» (Jn 11,25) ou encore «Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie» (Jn 14,6). Aucun parmi les grands sages de l’Antiquité n’a jamais prétendu détenir qu’une parcelle de vérité, y compris Bouddha qui avoue au terme de sa vie : «Je cherche encore la vérité.» Seul Jésus s’est exprimé ainsi, comme seul Dieu peut le faire.
Tâche redoutable que celle de l’iconographe ! Cette diaconie, car il s’agit bien de cela, requiert une connaissance solide des textes liturgiques qui fondent l’icône et une insertion profonde dans le terreau qui l’a fait naître. Théologie en couleur, l’icône dit par des formes et des couleurs ce que les textes proclament. En plus des compétences techniques, une soumission au souffle de l’Esprit dans l’obéissance à la tradition s’impose. L’image dite liturgique doit en effet refléter comme dans un miroir le contenu des textes proclamés durant les offices, textes inspirés qui disent la foi de l’Église. Objet de vénération et présence mystérique, l’icône authentique a aussi pour tâche de hisser celui qui la contemple à percevoir une part de l’invisible à travers ce que ses yeux perçoivent. Depuis la séparation, ce rôle incombe aux textes liturgiques de l’Église orthodoxe, ainsi promue gardienne de l’icône jusqu’à ce jour.
Parmi toutes les images qui envahissent notre environnement quotidien, celle du Dieu-homme occupe une position unique. Rappel de sa présence invisible au cœur du monde, elle féconde les autres images et pointe vers la vocation de chaque personne : passer de l’image à la ressemblance.

Le visage de l’humanité
En assumant pleinement notre humanité, le Christ Jésus l’a assise en sa personne, lors de son Ascension, à la droite du Père. Et s’il donne à voir en son icône la Face du Père comme dans un miroir, il fait en même temps sien le visage de chaque être humain qui, aussi souillé soit-il, reste comme une pièce d’or encrassée, en attente de retrouver sa première beauté. En effet, martèlent les Pères de l’Église : «Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu» ou encore : «Dieu s’est revêtu de chair afin que l’homme se revête de l’Esprit».[4]
Dans le récit évangélique de la femme hémorroïsse, Jésus demande qui l’a touché alors que la foule le presse de toutes parts. Elle seule va au-delà de ce que ses yeux perçoivent et touche le Dieu-homme dans la foi. Ainsi en va-t-il de la représentation de Dieu dans l’icône du Christ qui se donne à voir dans son humanité, invitation à passer du visible à l’invisible.

* Recteur de la paroisse orthodoxe de Fribourg, Michel Quenot est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur l’art et la théologie de l’icône. Dernier en date, Les glorieux combattants, Bialystok, Orthdruk 2015, 230 p.

[1] Ni Confucius ni Bouddha ni Mahomet n’a été annoncé par des prophètes comme l’a été le Christ Jésus, envoyé par le Père, non pour asservir les hommes mais pour les libérer.
[2] Les Portraits du Fayoum sont un ensemble de peintures remontant à l’Égypte romaine, exécutées du Ier au IVe siècle. Ce sont des portraits funéraires insérés dans les bandelettes au niveau du visage de la momie (wikipedia). Plus de 1000 portraits sont aujourd’hui recensés dans des grands musées (New York, Londres, Paris...). (n.d.l.r.)
[3] PG 94, col. 1239.
[4] Respectivement Irénée de Lyon, Contre les hérésies, 3,19,1, PG 7, 939. ; et Athanase d’Alexandrie, L’Incarnation du Verbe, 54,3, PG 25, 192B et Trois discours contre les Ariens, I, 39.

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