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jeudi, 29 mars 2018 13:41

Pâques, l’Apocalypse et le dévoilement de l’humanité

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tenture«Tapisserie de l’apocalypse» d’Angers (XIVe siècle) © Wikimedia, photo Dennis Jarvis

Selon la tradition chrétienne, le récit de l’Apocalypse provient d’une vision prophétique. Au premier abord, le récit semble un peu obscur. La multitude d’images décrivant cette vision paraît confuse et désordonnée. Pourtant il n’en est rien. Ces images sont hautement symboliques et s’enchaînent selon un ordre cohérent, jusqu’au retour du Christ dans le monde.

Mon but est de rendre compte du fonctionnement du symbole et de son rôle dans les Écritures comme parole révélatrice, notamment celui de «l’agneau égorgé» à la lumière de la symbolique de l'Alliance.

 
D'abord l'expérience

Les images sont des représentations de la pensée. Grâce à son interaction avec son environnement, notre intelligence forme des images pour se représenter la réalité. Le plus souvent, seul le sens de la vue est impliqué. Les informations provenant des choses du monde parviennent directement à notre cerveau par le biais de ce sens pour les objectiver. Les images symboliques, par contre, impliquent tous nos sens. Les symboles ne représentent pas d’abord des choses visibles, mais des expériences liées à l’existence, parce que le corps entier participe à l’existence par le biais de tous ses sens. L’expérience existentielle génère l’image dans l’intelligence par l’intermédiaire du corps entier. Par exemple, dans les récits bibliques, l’expérience de la relation des premiers hommes avec Dieu est exprimée par différentes images symboliques représentant l'Alliance de Dieu avec les hommes: la Création, l'arc-en-ciel après le Déluge, la bénédiction d'Abraham et de sa descendance, les tables de la Loi données à Moise pour son peuple, l'arche de l'Alliance, etc. Toutes ces images sont des représentations d'une expérience existentielle de l'homme avec Dieu. Dans ce sens, le symbole véhicule toute une information émotive et spirituelle, relative à un contexte historique, issue de l’expérience de l’homme en lien avec ce qui l’entoure, l’univers, Dieu.

Sur le plan philosophique, la formation du symbole dans l'intelligence de l'homme est antérieure à la formation du concept parce que le symbole est directement rattaché à l'expérience humaine alors que le concept s'en est détaché. Ce dernier est abstrait et sert à élaborer une théorie. La théorie comprend une information liée à notre expérience mais le sensible n'en fait plus partie. C’est pourquoi, toute prophétie et tout message spirituel passent par l’intermédiaire des symboles puisque qu’ils font partie de l’expérience humaine. Le langage symbolique est le meilleur moyen d’exprimer la foi et de décrire l’expérience que l’homme fait de Dieu dans le monde. Les symboles bibliques font partie d’une culture croyante et véhiculent un message de foi et d’espérance. Grâce aux symboles, la foi des premiers croyants se transmet de génération en génération, de façon vivante, selon une espérance grandissante, jusqu’à la création d’un peuple, le peuple d’Israël d’abord, puis de l’Église chrétienne préfigurant une nouvelle humanité en Dieu.

Vu son origine anthropologique et spirituelle, le symbole biblique a une action révélatrice. Il révèle l’homme à lui-même dans son rapport à ce qui l’entoure, à l’univers et son Créateur.

Dore«L’ange montre la nouvelle Jérusalem à saint Jean», de Gustave Doré

Le symbole de l’Alliance

Selon les Écritures, la présence de Dieu dans le monde se comprend dans une relation d’alliance entre Dieu et l’homme. C’est parce que Dieu parle à l’homme qu’une alliance peut se former. Dieu intervient dans l'histoire humaine par sa parole pour que l'homme puisse entrer en relation avec Lui. Toutes les images symboliques exprimant la relation d'alliance entre Dieu et les hommes sont des représentations existentielles d'une expérience relationnelle. Elles sont le fruit d'une relation générée par la parole de Dieu. L'intelligence symbolique trouve sa source dans cette relation.

La symbolique de l’Alliance parcourt toute la Bible, du début à la fin. Elle commence au récit de la Genèse, avec la Création, pour se terminer dans celui de l’Apocalypse. La relation d’alliance entre l’homme et Dieu se construit dans une relation de confiance, de foi et d’espérance à travers toutes sortes de péripéties et d’infidélités. Elle forme une histoire entre le Créateur et sa créature. Une histoire croyante qui, à Noël, révèle la relation entre l’homme et Dieu dans sa concrétude par la venue de Dieu en son humanité, Dieu avec nous: l’Emmanuel; et à Pâques, l’accomplissement de cette relation par la mort et la résurrection de cette même humanité en son Fils. C’est dans l’Esprit de Dieu que l’accomplissement de cette relation se révèle.

Un condensé de l’histoire du salut

Le dévoilement de la présence de Dieu dans son humanité se fait en réalité au cours d’un long processus. Le récit de l’Apocalypse le décrit admirablement comme un combat entre le Ciel et la Terre, entre le Bien et le Mal. Un combat spirituel auquel participe tout l’Univers. L’ambiance du récit est dramatique, mais Dieu reste maître de l’histoire.

L’agneau pascal

Le récit rappelle implicitement que la réconciliation de Dieu avec les hommes a été faite une fois pour toutes à Pâques. C’est pourquoi le Fils de Dieu apparaît dans le récit de l’Apocalypse sous la figure d’un agneau à la fois égorgé et vivant (Ap 5,6), «debout» «comme égorgé». La figure de l’agneau est une image symbolique profonde qui nous renvoie à l’expérience pascale.

L’image de l’agneau pascal exprime l’action de Dieu en son humanité. Le symbole n’est pas arbitraire mais provient d’une expérience spirituelle réelle au sein même de l’existence: l’expérience de Jésus dans sa relation à Dieu dans le monde et son passage de la mort à la Vie dans l’Esprit du Père à travers l’expérience de la résurrection.

L’image de l’agneau pascal n’exclut en rien le sensible, elle n’est pas abstraite. Elle manifeste la mort, la souffrance mais aussi la Résurrection. L’œuvre d’art des frères Van Eyck, L'agneau mystique, représente admirablement la vision de l’agneau sacrifié dans l’Apocalypse de Jean. Elle manifeste à la fois la passion du Christ: l’agneau a le cœur transpercé, et la Résurrection: l’agneau est debout et lumineux. L’agneau manifeste la gloire de Dieu parce qu’il est vivant, mais la blessure subsiste dans la lumière de la Résurrection. L'agneau immolé révèle le rôle de Dieu en son humanité: celui du don de sa personne.

Agneau2«Agneau mystique» de Van Eyck, 1432.

Le Livre de la vie

Seul l’agneau sacrifié, dans le récit de l’Apocalypse, est capable d’ouvrir le Livre de la vie et de renouer le lien entre l’humanité et Dieu. L’agneau est (Ap 5,9-10) «digne de prendre le livre, et d’en ouvrir les sceaux, car [il] fut égorgé et [il] racheta pour Dieu, au prix de son sang, des hommes de toute race, langue, peuple et nation ; [il] a fait d’eux pour notre Dieu une royauté de Prêtres régnant sur la terre».

Le symbole de l’agneau pascal exprime donc le sens de Dieu pour l’homme parce qu’il en est le signe. En tant que signe, il montre à l’homme la réalité de l’action de Dieu au sein de son existence. Il la signifie. Une action spirituelle inscrite dans son cœur. Celui du don de soi. Un don qui traverse le temps grâce à la Résurrection. Un don éternel.

Le symbole de l’agneau pascal, par ce qu’il signifie dans sa réalité -le don de Dieu au sein de l’existence humaine- est Lumière pour les hommes. Il est Parole de Dieu. Une réalité spirituelle inscrite dans le cœur de l’homme: la vie, la mort et la résurrection du Fils dans l’Esprit du Père. C’est dans la lumière de Pâques que cette Parole nous est donnée.

Une humanité nouvelle

Cette expérience est profondément spirituelle, elle nous fait participer au don de Dieu dans la personne du Fils. La Parole de Dieu en nous éternise notre temps puisque le Christ est ressuscité. La Parole est vivante, elle ouvre notre cœur en profondeur et délivre la conscience de soi dans sa relation avec Celui qui l’a créée. Elle met en mouvement notre intelligence, l’intelligence du cœur, laquelle nous révèle à nous-même dans notre relation à notre Créateur, le Père du ciel. Elle fait de nous des enfants de Dieu, des frères et sœurs les uns pour les autres. L’expérience spirituelle du don de Dieu en nous-mêmes forme une humanité nouvelle et un monde nouveau. Tel est l’épilogue de l’Apocalypse.

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