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jeudi, 22 janvier 2015 01:00

Neuf ans après

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« Et si c'est cela qui t'intéresse, va au Nord et fais de l'alpinisme : c'est plus sain ! » C'est ainsi que s'exprimait le pape François dans son homélie du 5 mai dernier, pour dénoncer la présence d'arrivistes au sein de l'Eglise. La montagne se réduit-elle à un simple tremplin ascensionnel ?

Le caractère abrupt d'une paroi impressionne et provoque l'alpiniste au dépassement. Un vrai carriériste agit de même. Cette élévation, toutefois, est-elle vraiment du même ordre ? Au pied des hautes faces granitiques du sud du Groenland, deux attitudes se dégagent : le respect ou la volonté de dominer les éléments. Mon expérience d'ancien expéditionnaire du Groupe montagne Abbaye me conforte : on peut encore être initié à cet art dans le respect de valeurs très étrangères à l'arriviste mondain, voire ecclésial !
Oui, la recherche de la performance est bien là ! De retour après une journée en paroi, je sais ce que la montagne a exigé de moi. Je prends plaisir à me remémorer les acrobaties réalisées pour m'en sortir sain et sauf, non pas pour me vanter - je reste un piètre grimpeur ! - mais bien pour aider, dans le cadre de mes limites, les suivants. Oui, nous restons des hommes et la tentation de l'exploit égoïste nous guette. L'esprit mauvais ne s'est-il pas servi d'une haute montagne pour faire voir à Jésus l'étendue de la vaine gloire terrestre ? Certes, le risque est là, mais bienheureux est-il ! C'est justement parce que nous restons des glaiseux cramponnés au rocher, luttant pour survivre et enfin vivre, que nous prenons conscience de notre aspiration innée, de cette tension vers le Ciel.
La montagne, dans la Bible, est avant tout le lieu du don de la Loi et des Béatitudes. Pour moi, c'est un peu comme si le Créateur y avait laissé une marque de son passage, la trace d'un silence subtil, qui la pénètre profondément des règles propres de son amour. Neuf ans après, que me reste-t-il de cette aventure ? Ce fut, à coup sûr, le point de départ d'un questionnement fécond sur l'Autre, qui aboutit à un temps de discernement dans une communauté religieuse.
Fréquentant à nouveau les sentiers non moins pentus du simple laïc, mon quotidien reste marqué par cet entremêlement de l'immanent et du transcendant que souligne cette maxime jésuite : « Que la première règle de vos actions soit d'agir comme si le succès dépendait de vous et non de Dieu ; et de vous abandonner à Dieu comme s'il devait tout faire à votre place. »
Un alpiniste agnostique s'y retrouvera certainement, car il lui est permis de remplacer Dieu par la montagne ou le compagnon de cordée, bref par une réalité qui pousse à sortir de soi, tout en pointant vers le mystère.

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