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mardi, 27 mars 2018 10:43

Qui a peur de l’Anthropocène?

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sedimentsAnthropocène. Le mot a été introduit en l’an 2000 par le Prix Nobel de chimie Paul J. Crutzen. Il a ses détracteurs et ses défenseurs, comme toute nouvelle hypothèse en sciences de la Terre, notre «maison commune», comme le dit le pape François dans son encyclique Laudato si’. Anthropocène est déjà référencé plus d’un demi-million de fois sur Google. Rien d’étonnant à cela: son adoption formelle confirmerait le changement d’époque géologique… qui nous obligera, pour survivre, à d’autres modes de vie que le modèle occidental actuel.

Jacques Grinevald est professeur d’écologie globale à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID). Il est actuellement membre du Groupe de travail sur l’Anthropocène de la Commission Internationale de stratigraphie. Il a écrit un livre de référence, remarqué à sa sortie, La biosphère de l’anthropocène. Climat et pétrole, la double menace. Repères transdisciplinaires (1824-2007), Genève, Georg 2007, 294 p. Cet article est issu d’un entretien avec Lucienne Bittar, rédactrice en chef. Pour explorer plus en profondeur les questions que posent le développement démographique, commandez le choisir n° 687, d'avril-mai-juin.

L’étude des roches, des strates et des fossiles permet de retracer l’histoire géologique et biologique de la Terre. Le temps cosmique de la Terre semble incommensurable avec ce qu’on appelle l’Histoire (concept moderne qui a lui-même une histoire!), pourtant le débat sur l’Anthropocène vient démolir cette dichotomie.

La composition des archives glaciaires et des sédiments les plus récents démontre une influence très nette des activités humaines sur le Système Terre, de sorte que l’époque relativement douce et stable de l’Holocène, le dernier interglaciaire de la période du Quaternaire (-2,6 millions d’années) et qui a permis, depuis environ 10’000 ans, le développement des sociétés et des civilisations néolithiques, a fait place, annonçait Crutzen, à une autre terra incognita: l’Anthropocène.

Vives controverses et enquête

La fortune de ce néologisme est étonnante et contradictoire. L’Anthropocène, qui recouvre toutes les crises dites de l’environnement, est devenu un objet de vives controverses, à la fois scientifiques, anthropologiques et politico-philosophiques. La définition et la datation de cette nouvelle époque de la Terre, dominée par l’impact d’une seule espèce, nous en un mot, sont très discutées.

Quel est l’avenir de l’Anthropocène? L’accélération du réchauffement climatique global (qui augmente aussi la variabilité météorologique naturelle), l’augmentation du niveau des mers, la crise de la biodiversité et bien d’autres signes des temps font partie des preuves scientifiques de l’Anthropocène, qu’on appelle aussi la «Grande accélération».

mushroom cloudLes strates géologiques qui indiquent cette empreinte humaine sont encore peu épaisses, mais elles sont déjà identifiables et mesurables à l’échelle du globe. Les stratigraphes rassemblent un faisceau de preuves concordantes, comme dans une enquête judiciaire. La datation la plus pertinente, et la plus symbolique, du début de l’Anthropocène à l’échelle du globe, c’est la première explosion d’une bombe atomique, à Alamogordo, le 16 juillet 1945 (suivie de bien d’autres). Les retombées nucléaires forment une signature stratigraphique tout autour du monde, y compris dans l’Antarctique.

C’est d’ailleurs bien à partir des années 50 que toutes les trajectoires graphiques de l’Anthropocène s’envolent: la perturbation humaine des cycles des éléments chimiques du métabolisme de la Terre s’accélèrent brusquement, et donc dangereusement. Carbone, phosphore, azote, soufre, mercure, plomb, plutonium, fer, acier, béton, ciment, plastique, matériaux et polluants en tout genre altèrent la géochimie de notre environnement terrestre et maritime, sans oublier l’environnement atmosphérique qui relie tout dans la Biosphère et qui fait de la Terre une «planète habitable », extraordinaire dans le système solaire. C’est probablement une nouvelle révolution copernicienne. Toute notre civilisation industrielle mondialisée, basée sur l’énergie des combustibles fossiles, est remise en question.

Un débat sur le temps

Depuis 2009, l’Anthropocene Working Group (AWG) travaille, dans le cadre officiel de la Commission internationale de stratigraphie, à prouver cette foudroyante transformation anthropogénique (c.-à.-d. d’origine humaine). Cette équipe internationale, présidée par Jan Zalasiewicz, professeur de géobiologie à l’Université de Leicester, est composée de chercheurs en sciences de la nature et en sciences humaines.

Le concept d’Anthropocène permet surtout un nouveau débat sur le temps et la place de l’histoire humaine dans l’Histoire naturelle de la Terre. Généralement, l’humain se pense en termes de générations, autrement dit un bref clin d’œil à l’échelle des temps géologiques. Avec l’Anthropocène, il y a une réelle interférence entre l’échelle de l’histoire (sociale) et le temps profond de la Terre et de son évolution biosphérique.

Rappelons la controverse de 1922 entre Einstein et Bergson. On a souvent dit que Bergson n’avait rien compris à la Relativité d’Einstein, mais ne serait-ce pas plutôt Einstein qui avait mal compris Bergson? Le célèbre physicien refusait de prendre au sérieux le temps humain, psychologique, du philosophe de l’irréversibilité du principe de Carnot, de la durée, du devenir, de l’évolution créatrice. Or nous vivons sur Terre, de/dans la Biosphère du système solaire, pas dans l’immense Univers en expansion de la cosmologie physique moderne! Avec Bergson, on retrouve le temps réel de notre monde, celui de notre condition humaine, proprement planétaire, et qui s’inscrit dans notre mémoire et notre conscience, comme dans les strates qui nous permettent d’établir la fameuse échelle des temps géologiques. Nos mesures scientifiques n’ont aucun sens sans l’intervention de l’esprit humain et de la société.

À Genève, Jean Piaget enseignait cela : pas de physique sans psychologie, pas de sciences naturelles sans histoire humaine. Et pas d’humains sans histoire naturelle.

Strates du sol© Creative Commons (CC) / GiogoL’action humaine comme une force géologique

Retour donc à la réalité physique: la transformation des roches et des minéraux, des cycles et des processus géochimiques prouve incontestablement que la vision moderne d’une humanité séparée de la vie, ou de la nature, n’est plus soutenable. C’est d’ailleurs ce qui explique la collaboration entre chercheurs en sciences de la Terre et en sciences humaines au sein de l’AWG.

En ce sens, le célèbre paléoanthropologue jésuite Pierre Teilhard de Chardin, qui parlait de l’hominisation, de l’anthroposphère, de la technosphère, de la formation de la Noosphère, était bien un prophète, incompris de son temps. Mais il n’est pas plus précurseur que d’autres: la rupture de l’Anthropocène n’a pas été anticipée.

Cela dit, tout ce que les humains font, c’est aussi la nature qui le fait, parce que nous faisons partie des êtres vivants, génétiquement, biogéographiquement et écologiquement. Nous ne faisons qu’ajouter notre marque de fabrique aux processus naturels, avec aussi nos erreurs et nos délires. L’espèce humaine, considérée dans sa masse en expansion, avec l’évolution de ses techniques exosomatiques (c.-à.-d. produits par l'homme mais n'appartenant pas à son corps), depuis peu gigantesques et très puissantes, interfère avec les cycles naturels et la géomorphologie, devenant ainsi une nouvelle force tellurique qui accélère la coévolution du vivant et de la planète. L’image de l’état stationnaire et cyclique de l’Holocène, c’est fini. Le temps historique fait désormais aussi partie de la Nature. La découverte de l’entropie au cœur de la révolution carnotienne (de Carnot) de la civilisation thermo-industrielle, un temps refoulée par le mythe de l’Éternel retour, a bel et bien brisé la métaphore du cercle, la figure de l’éternité, et introduit la dure réalité de l’irréversibilité et de la mort.

C’est dans ce contexte à la fois industriel, technologique et scientifique, qu’est née l’idée de l’Anthropocène, avant que la Stratigraphie internationale ne s’en préoccupe. Le contexte est aussi celui de l’explosion démographique et du gigantisme technologique et économique du XXe siècle. Et cette croissance n’est pas terminée.

Nous sommes globalement très nombreux, très riches, très puissants. Désormais nous transformons la Terre à une allure vertigineuse sans précédent géologique, au point de compromettre la survie de nombreuses populations, voire de l’Homme en tant que groupe zoologique singulier, dominant, pour le moment. Le réveil des consciences semble brutal, mais c’est bien un événement de signification planétaire, à l’échelle du temps géologique de la Biosphère.

Une question de survie

Au vu de l’évolution démographique et technologique, le mouvement ne semble pas prêt de ralentir, encore moins de s’inverser (comme le souhaite le mouvement de la décroissance). Alors, va-t-on vers l’effondrement, une catastrophe similaire aux extinctions de masse, comme la fin des Dinosaures? Les scientifiques ne peuvent pas prédire l’avenir. Ils peuvent juste faire des modèles et des probabilités, rappeler des épisodes du passé, aider à réfléchir aux moyens de sauvegarder notre Biosphère actuellement habitable pour nous. L’histoire de la Terre a commencé sans nous, elle peut bien continuer sans nous. On ne doit pas oublier que la Terre peut se passer de nous, tandis que nous, nous ne pouvons pas nous passer de la Biosphère dont dépend notre survie dans le cosmos. L’Anthropocène rassemble et recentre nombre de débats sur la crise dite de l’environnement, et aussi du développement économique moderne.

Certains imaginent pourtant que l’homme pourra toujours s’en sortir en colonisant d’autres planètes. C’est là un délire technocratique, qui renvoie au mythe de l’arche de Noé! Impossible de fabriquer des fusées pour des milliards d’êtres humains! De toute façon, les planètes de notre système solaire sont inhabitables et les exoplanètes à des distances astronomiques qui relèvent de la science-fiction pour les ingénieurs qui ont les pieds sur terre. Préoccupons-nous plutôt de notre Biosphère!

Si l’humanité veut survivre, elle doit absolument imaginer un autre futur que le business-as-usual, faire la paix entre les humains et vivre en paix avec la Terre. On doit donc imaginer des transformations et des conversions radicales qui touchent notre vie économique et nos institutions politiques, ce qui implique aussi une renaissance culturelle et spirituelle à l’heure de l’Anthropocène.

rocket launch© Creative Commons (CC)

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