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mercredi, 06 juin 2012 12:00

Les frontières de l'intime !

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« L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn. » La chute de ce poème de Victor Hugo[1] m'avait glacée d'effroi. J'avais alors 16 ans et nourrissais un amour inconditionnel pour mes frères et soeurs. Je ne ressentais donc nulle sympathie spontanée pour Caïn, fratricide par jalousie, et ne lui trouvais aucune circonstance atténuante. Mais cet aïeul rongé par la culpabilité, constamment exposé au regard de Dieu et à qui même la mort refusait une nouvelle virginité, me remplissait de compassion. Quelques années plus tard, je découvrais le monde de George Orwell, avec 1984, sa Police de la pensée et Big Brother, système implacable de télécrans diffuseurs de la pensée unique et de vidéosurveillance des citoyens. Son héros Winston Smith tentait lui aussi d'échapper au regard incessant de l'Autre, ici le Parti, et de préserver sa liberté de penser. Rêvant d'une résistance populaire qui n'aura pas lieu, il finissait broyé par le pouvoir totalitaire.

Aujourd'hui, une autre « machine » tentaculaire, tant par le nombre de ses utilisateurs que par son système de réseaux et d'interconnexions, nous expose à un danger similaire. Les multinationales du virtuel réduisent peu à peu la sphère de notre intimité, s'emparant à des fins commerciales ou politiques de nos « données personnelles ». Ainsi la nouvelle Charte de confidentialité de Google, qui permet de pister ses utilisateurs, est une véritable bombe à retardement, comme le montre dans ce numéro Valérie Bory[2]. Ainsi encore, ayant acheté Instagram, un service de partage de photos, Facebook pourrait, théoriquement du moins, prendre le contrôle des droits d'auteurs sur des milliards d'images d'internautes[3]. De nombreux experts en cybersécurité, telle Solange Ghernaouti-Hélie, interviewée par choisir, réfléchissent aux questions de protection des données ; des organismes de contrôles nationaux et internationaux tentent de légiférer ce secteur (nous avons en Suisse un Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence) ; des fous du web, concepteurs informaticiens plus ou moins géniaux, s'organisent en communautés virtuelles pour concevoir des outils indépendants et libres d'accès. Mais pour l'instant, rien ne semble pouvoir arrêter l'expansion des géants du cyberespace.

Comme dans 1984, il ne faut pas s'attendre à un soulèvement populaire. La majorité des utilisateurs du web n'ont cure de ces questions, inconscients des risques encourus. Surtout les plus jeunes. Conçus après la naissance du World Wide Web, nombre d'entre eux vivent sans malaise l'exposition publique de leurs gestes et pensées, n'y trouvant rien à redire car « n'ayant rien à cacher ». Collés à la toile du web, adeptes d'un système global qui leur offre le sentiment d'exister à travers le regard d'autrui, ils sont parfaitement intégrés à la nouvelle culture induite par Internet. Inconscients du fait que le problème dépasse un simple recul des frontières de l'intime.

Les citadins se gaussaient autrefois de l'esprit de village, de ces petites communautés où tout se savait, même ce que l'on désirait garder secret. Aujourd'hui le village global est perçu positivement, alors même que tout un chacun y perd le contrôle de ce qu'il rend public. Et même si ce que nous projetons sur la toile, souvent à notre insu, est le plus souvent de l'ordre du trivial et rarement de celui de la conscience, il nous sera impossible de l'effacer le jour où nous le désirerons. Aussi la garantie d'un Droit à l'oubli numérique trouve-t-il de plus en plus de soutien. En Suisse, le conseiller national socialiste Jean Christophe Schwaab a demandé au Conseil fédéral, dans un postulat daté du 14 mars passé, « d'étudier l'opportunité d'ancrer et/ou de préciser dans la législation un [tel] droit, en particulier en ce qui concerne les réseaux sociaux et les moteurs de recherche sur Internet ». Une question sur laquelle se penche aussi l'Union européenne. En attendant des solutions juridiques et techniques, tout comme pour Caïn, même la mort aujourd'hui ne peut nous délivrer de nos traces électroniques, qui flottent pour toujours quelque part dans le cyberespace, accessibles à autrui.

3 - Cf. Lionel Maurel, « Facebook droit sur Instagram », in OWNI.

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