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mardi, 14 mai 2019 09:41

Ida et le discernement

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Ida et WandaWanda et Ida © Pawel PawlikowskiLa projection dimanche soir, à Genève, du film Ida, dans le cadre d’Il est une foi. Les Rendez-vous cinéma de l'ECR (Église catholique romaine de Genève) a connu un beau succès. Il faut dire que cette œuvre en noir et blanc du polonais Pawel Pawlikowski subjugue, tant par sa beauté, sa subtilité que par les thèmes qu’elle traite. Une discussion entre le public et les intervenants (Nathalie Sarthous-Lajus, rédactrice en chef adjointe d’Études, Patrick Bittar, chroniqueur cinéma de choisir, et moi-même) s’en est suivie autour du thème Peut-on choisir l'absolu aujourd'hui? Au vue de la qualité et de la richesse du film, l’exercice s’est révélé frustrant.

Cet article se veut à la fois un retour sur l’événement et un complément. Et surtout à une invitation à poursuivre l’échange via la rubrique Libres propos qui est la vôtre! N'hésitez pas à nous écrire.

Pour rappel, le film se passe en Pologne durant les années 60. Il raconte l’histoire d’une sœur catholique orpheline qui se prépare à prononcer ses vœux définitifs. La mère supérieure du couvent lui demande de rencontrer au préalable sa tante. C’est ainsi que la jeune femme découvre non seulement qu’elle a encore de la parenté, mais qu’elle est en fait d’origine juive et que ses parents ont été assassinés par un paysan polonais durant l’occupation nazie.

Le thème de la mémoire

Sorti en 2013, Ida a reçu l'Oscar du meilleur film étranger, mais depuis 2018 il est sur une sorte de "liste noire" en Pologne et a été retiré de la programmation du premier canal de la télévision polonaise en vertu de la loi interdisant d'incriminer les Polonais dans les crimes nazis. Se réconcilier avec son histoire, que celle-ci s’écrive avec un grand ou un petit H est toujours un exercice difficile. Cette censure, le fait que Paweł Pawlikowski, qui a passé la majorité de son existence en exil au Royaume-Uni, ait choisi d’ancrer son récit dans son pays d’origine, ainsi que les thèmes développés dans cette œuvre montrent la nécessité de faire mémoire.

Ida couvent© Pawel PawlikowskiLa Pologne des années 60 affronte à la fois ses anciens démons, ceux du nazisme païen, et de nouveaux, avec le communisme athée. Ces deux régimes prétendent être LA voie qui mènera leurs citoyens vers la réalisation d’un idéal terrestre. En même temps, les Polonais sont alors encore clairement attachés à un catholicisme traditionnel, tourné vers un autre Absolu, celui du Dieu trinitaire. Un catholicisme représenté dans le film par le couvent où a grandi Ida et qui, malgré l’austérité des lieux et de l’atmosphère, a apporté à la jeune femme et à ses compagnes une colonne vertébrale certaine.

La relation, cœur de la réconciliation

Ce film aurait pu s’intituler Ida et Wanda. Il est construit autour de la relation de ces deux figures féminines bouleversantes qui s’opposent et s’éclaire mutuellement: Ida, la jeune novice catholique, naïve mais pourtant solide, et Wanda, sa tante juive, une femme marquée par un deuil douloureux, devenue une redoutable procureure de la République, qui fuit son chagrin dans l’alcool et le sexe. C’est dans leur relation emprunte de colère et de tendresse, dans leur recherche de la vérité, que ces deux femmes se révèlent à elles-mêmes et tentent un travail de réconciliation, avec les autres, avec elles-mêmes et avec la condition humaine. Peut-on y parvenir seul? La réponse du cinéaste est clairement non. Il faut toujours la main de l’autre, qui passe notamment par l’aveu de la faute, mais aussi celle de Dieu, de la grâce (dans le sens premier de faveur, mais aussi d’inspiration). Paweł Pawlikowski nous dit dans Ida que nul ne se construit seul. Que nous sommes des êtres de relation, car de transcendance.

Identités et discernement

C’est ainsi qu’Ida pose cette autre question, celle de nos identités: sommes-nous principalement le fruit de nos racines familiales et culturelles ou celui de nos expériences? Où se situe notre libre arbitre? Pawel Pawlikowski, de manière très sobre et intimiste, avec des espaces de silence qui permettent à chacun de combler les trous à sa guise, nous fait entrer dans l’exercice de discernement d’Ida. La jeune fille se retrouve en situation de prendre, le plus librement possible, une décision qui l’engage pour l’avenir et qui lui était préalablement «imposée» par les circonstances. Elle va ainsi interroger sa foi et son désir de devenir nonne.

Ignace de Loyola, le fondateur de l’Ordre des jésuites, avait lui-même expérimenté l’art difficile du discernement (avant de le traduire dans les fameux Exercices spirituels) quand il s’était retrouvé en situation de choisir entre une vie rêvée de chevalerie et de galanterie, et une vie de pauvreté à la suite du Christ. Comment s’assurer que le chemin que nous souhaitons emprunter est le plus approprié pour nous? En restant attentif aux mouvements intérieurs de notre cœur qu’induisent nos choix, et en accordant notre confiance au Christ, nous dit saint Ignace. C’est ce que va faire Ida. En goûtant au monde, aux événements qui s’enchaînent sans réel sens et à quelques «consolations» terrestres visant à combler le sentiment de vide, elle va découvrir que ce chemin lui laisse un gout d’inachevé en bouche, même lorsqu’il s’ouvre sur l’attirance amoureuse ou la beauté, comme celle qu’offre la musique. Que ces consolations ne durent pas, qu’elles ne sont le plus souvent que des compensations qui peuvent même mener à l’autodestruction et à la mort... C'est ainsi qu'elle va retourner à sa recherche, brièvement interrompue, de l'Absolu qui la porte vers la Vie.

Le dernier plan séquence sur elle en train de marcher seule, déterminée, sur une transcription pour piano de la cantate de Bach Je t’appelle Seigneur Jésus Christ est bouleversant.

En 2014, notre chroniqueur cinéma Patrick Bittar consacrait une page de la revue à ce très beau film. Voici ce qu'il en disait.

Anna, orpheline élevée dans un couvent en Pologne, est sur le point de prononcer ses vœux définitifs quand la supérieure lui enjoint de rendre au préalable visite à sa tante. La jeune novice se rend donc en ville chez cette Wanda qu'elle ne connaît pas, la seule famille qui lui reste. Elle apprend que sa tante a été une procureure redoutée dans la Pologne communiste des années 50. Mais en cet hiver rude et gris de 1962, c'est une femme mûre, célibataire et dépressive, qui se réchauffe avec des rasades de vodka et dans les bras d'inconnus.

Auprès d'elle, Anna découvre une part de son identité (notamment son vrai prénom, Ida) et du destin tragique de sa famille, assassinée pendant l'occupation allemande. Les deux femmes partent sur les traces de ce passé douloureux, dans un village isolé, à la lisière d'une funeste forêt. Sur le chemin, Wanda tente de dissuader Ida de s'engager dans la vie consacrée. Elle prend en stop un beau saxophoniste. «Tu ne sais pas l'effet que tu produis», dira le jeune homme amoureux à la pieuse Ida (Agata Trzebuchowska), dont le beau minois irradie une pureté mystérieuse.

Pawel Pawlikowski, longtemps émigré à Oxford et Paris, n'avait jamais tourné dans son pays d'origine. Son film m'a fait penser à son compatriote et confrère Roman Polanski: le format 4/3 et l'incroyable qualité lumineuse du noir et blanc rappellent les premiers longs métrages (en 1962 d'ailleurs) de Polanski; et ce dernier, pendant la guerre, s'était réfugié à la campagne, chez des fermiers, après s'être échappé du ghetto juif de Varsovie.

Ida traite d'un choix aujourd'hui peu compris, celui de la vie consacrée. Pawlikowski représente un quotidien conventuel très austère. Or, au cours de son parcours initiatique, Ida va goûter à la vie dans le monde. Mais elle en perçoit vite les limites, face à ce qui lui est promis et qu'elle a certainement entraperçu. Ainsi, lorsque le musicien lui propose de partir avec lui, Ida sourit: «Et après? -Après, on achètera un chien et une maison! Et on aura des enfants. -Et après? -Après, on aura des problèmes, comme tout le monde.» Le choix radical de la vie consacrée et l'incompréhension qu'il suscite souvent m'évoquent une des cartes du Tarot de Marseille, elle aussi apparemment déconcertante: un homme pendu par un pied, les mains dans le dos. Cet arcane est une invitation à réorienter notre volonté, à en faire un organe du ciel. Comme les grands mystiques, le Pendu vit sous l'emprise de la gravitation spirituelle. C'est cette attraction qu'a voulu peut-être exprimer Pawlikowski, en positionnant souvent Ida en bas du cadre, avec beaucoup d'air au-dessus de sa tête.

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