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jeudi, 30 mai 2013 09:31

Terres de sang

Écrit par

sans couverture 1Timothy Snyders, Terres de sang. L’Europe entre Hitler, et Staline, Paris, Gallimard 2012, 720 p.

 

Il y a trois genres de livres : ceux qui nous font dresser les cheveux sur la tête, ceux qui nous font pleurer, ceux qui nous éclairent. Ces trois genres convergent dans l’extraordinaire ouvrage de Timothy Snyders, Bloodlands (2010), dont la traduction en français est parue récemment.

Nos cheveux se dressent sur la tête en raison des chiffres solides que donne cet auteur sur les massacres qui ont eu lieu de 1933 à 1945, entre Varsovie et Moscou, Kiev et Leningrad : 14 millions de morts dans la population civile et parmi les prisonniers de guerre, sans compter les victimes de la Deuxième Guerre mondiale.

Les larmes nous viennent aux yeux en raison de la manière dont Timothy Snyder parsème son récit de détails précis sur ce qui s’est passé : ainsi cette petite fille qui s’adresse à un officier SS : « Je sais, Monsieur, que vous êtes un homme bon. Soyez assez gentil pour ne pas m’emmener. Ma mère ne m’a quittée que pour un moment et va tout de suite revenir. » Immédiatement, elle fut envoyée à Treblinka.

Nous sommes éclairés, parce que Timothy Snyder nous fait sortir du débat stérile entre Shoah et Goulag. Une controverse s’est déroulée sur la légitimité d’une comparaison entre les deux grands totalitarismes du siècle passé. Désormais, ce chapitre est clos. Les souffrances des victimes de ces deux monstres sont si astronomiques, que l’essentiel est de parler de ce qui s’est passé. Dire qu’un système est plus horrible que l’autre est absurde devant cet océan de morts par famine, par chambres à gaz, par torture. Qui oserait, confronté à un tel abîme d’horreurs, assigner l’origine du mal à Hitler plutôt qu’à Staline, ou l’inverse ? « Les Européens ont tué des Européens dans des proportions horribles au milieu du XXe siècle. »

Nord de la Pologne : quelques centaines de prisonniers polonais et juifs polonais. Ils avaient d’abord été envoyés à Auschwitz, réquisitionnés pour le travail, puis transférés au Camp de concentration Varsovie. Les conditions y étaient telles que certains d’entre eux demandèrent à être renvoyés à Auschwitz et gazés. D’autres juifs, en Biélorussie et surtout à Minsk, résistèrent « plus que partout ailleurs » à ce qu’on pourrait appeler un torrent d’Oradour-sur-Glane. Granges brûlées avec mitraillage de ceux qui tentent de s’enfuir. Le lendemain, des os humains dans la gueule des chiens qui errent dans les décombres, comme ceux qui, dix ans auparavant, sillonnaient les rues en Ukraine, en quête des restes des corps victimes du cannibalisme induit par une famine imposée par Staline.

A mesure qu’il tourne les pages, le lecteur saisit toute la portée d’une observation de l’auteur dans sa préface : « La très grande majorité des victimes dans les terres de sang n’a jamais vu un camp de concentration. »

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