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lundi, 05 août 2019 10:00

Ainkawa ou la vie de chrétiens d’Irak

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Ainkawa kurdistanirakien SiniStatue de Marie dans le quartier d'Ainkawa (Erbil) © Giacomo Sini

Il y a cinq ans, les communautés chrétiennes d'Irak étaient chassées de la plaine de Ninive, les milices de l'État Islamique (EI) forçant plus de 120'000 chrétiens à abandonner leurs terres, réduisant églises et maisons privées en poussière. Depuis la défaite du califat, plus de 46% des familles de cette région sont rentrées chez elles. Comment vivent-elles ce retour? Reportage à Ainkawa, le quartier chrétien de la ville d’Erbil (à 80 km de Mossoul), où les Églises sont protégées par des barres de métal et des soldats armés qui parlent arabe et araméen et portent l’uniforme des Peshmergas, les forces armées de la Région autonome du Kurdistan irakien. Mais dans cette banlieue d’Erbil, on trouve aussi de nombreux bars, boîtes de nuit et spectacles de danse du ventre.

Photos de Giacomo Sini.

Pour les membres de la famille Aziz, qui fréquentent régulièrement l’Église Mar Elia à Ainkawa, le souvenir de leur voyage imprévu et précipité reste présent.

«Au soir du 4 juin 2014, le concierge de mon entreprise m’a dit qu’un de ses parents avait rejoint l’État Islamique (EI) et que nous devions partir, parce qu’ils avaient déjà repéré ma maison et mon entreprise», raconte Nashwan Aziz, père de trois enfants. Et il poursuit: «Nous avons fait quelques valises et nous sommes précipités dans la voiture.» Les membres de la famille Aziz font partie des quelque 300'000 chrétiens qui demeurent en Irak. Comme 500'000 autres réfugiés, ils ont abandonné leur maison pour trouver asile dans les villes plus sûres de la Région autonome du Kurdistan lorsque l’EI est entré dans la province de Ninive. Les écoles, les auberges et tous les autres bâtiments publics débordaient de réfugiés, et la famille Aziz a dû passer près de deux semaines dans la cour de l’église Mar Elia, alors que de nombreux autres n’ont trouvé pour tout logement que des tentes dressées dans le parc.

La bourse et la vie

«Nous ne sommes partis de chez nous que lorsque nous avons vu qu’il n’y avait pas d’autre issue. Nous n’avions pas peur de mourir, mais nous sommes partis pour sauver notre foi.» La famille Aziz garde le souvenir douloureux du choix que l’EI laissait aux chrétiens: «Se convertir et coopérer, ou rester et payer la jyzia», (l’impôt exigé des sujets non-musulmans résidant en terres musulmanes). Nashwan et sa famille savaient pertinemment qu’aucune de ces solutions ne leur garantirait la vie sauve. «Ces brigands de l’EI n’en voulaient qu’à l’argent et aux biens des gens, chrétiens ou musulmans, convertis ou pas; ils trouvaient toujours un prétexte pour tuer», explique Antesar, la femme de Nashwan. Sa voix se brise en racontant le destin tragique de son beau-frère. «Il cherchait à fuir et il est arrivé à un poste de contrôle de l’EI. Immédiatement encerclé, il aurait dit à sa famille horrifiée qu’il allait se convertir pour la forme, afin que les islamistes épargnent sa vie. C’était pour lui le seul espoir de rester avec les siens. Mais il avait toutes ses économies et tous ses objets de valeur dans sa voiture, ce qui était plus intéressant pour les djihadistes que la vie d’un converti terrifié.» Depuis lors, on n’a plus eu aucune nouvelle de lui.

Nashwan a 44 ans et il se souvient d’autrefois, avant «le chaos contagieux qui a mis la pagaille dans tout le pays», le temps où on était en sécurité en Irak et où les fastueuses célébrations de Noël, à Bagdad et à Mossoul, étaient des évènements marquants au niveau national. «Ce n’est qu’après l’invasion américaine que les islamistes radicaux ont commencé à diffuser leurs messages de haine.» Nashwan ajoute qu’au début ces messages étaient sporadiques et si insignifiants qu’on ne les a pas pris au sérieux. Leur arrivée en 2014, avec une artillerie moderne et des véhicules blindés, a provoqué chez Nashwan et tous ses voisins l’incompréhension et la surprise.

FamilleAziz Ainkawa SiniNashwan Aziz, son épouse Antesar et l'une de leurs trois filles achètent des figurines religieuses à la boutique de l'église Mar Elia Assyrian. © Giacomo Sini

Vie sous protection

Spécialiste de l’entretien de véhicules lourds, Nashwan possédait une entreprise d’équipement et de réparation de camions, et Antesar était enseignante. Avant l’invasion de l’EI à Mossoul, tous deux avaient réussi à assurer, grâce à leurs efforts, une vie prospère à leurs enfants. Six mois après la libération de la ville, Antesar et Nashwan y sont retournés pour voir ce qui restait de leur ancienne maison. «Il ne restait plus rien dans ces ruines qui avaient été notre chez nous, pas même une seule fourchette», dit Antesar. «Nous avons vendu cette ruine, parce qu’il ne nous est plus possible de vivre à Mossoul.»

Ils possèdent maintenant une maison dans un nouvel ensemble résidentiel réservé aux chrétiens, protégé par les Peshmergas. Pour Antesar, qui est en train de faire un café parfumé à la cardamome dans sa nouvelle cuisine, «ce logement est beaucoup plus petit que celui d’avant, mais c’est chez nous.» Nashwan est aussi parvenu à ouvrir une petite épicerie. La famille n’a pas l’intention de quitter l’Irak. Leurs filles travaillent bien à l’école et leur fils donne un coup de main au magasin après avoir fait ses devoirs. Antesar a le projet de planter des violettes dans le jardinet, et toutes les fois qu’ils se rendent à Mar Elia, ils achètent de petites figurines religieuses à la boutique de l’église pour décorer leur nouveau foyer.

Les chrétiens ont toujours vécu en sécurité à Ainkawa, ce qui a incité la famille Aziz à envisager leur avenir ici. Certains paroissiens de Mar Elia n’ont vécu les horreurs de l’EI qu’au travers des médias, comme Leyth, qui est né et a grandi à Ainkawa. Il est persuadé que le bien-être de la communauté chrétienne est très important pour le gouvernement régional du Kurdistan. «Premièrement, l’État considère les chrétiens comme des alliés plus fiables que les Arabes, et, deuxièmement, le fait d’inclure les chrétiens donne d’eux une image démocratique et tolérante.»

«Un jeu gagnant-gagnant»

Les propos de Leyth correspondent à une vaste série de mesures destinées à encourager et faciliter le séjour des chrétiens dans la région kurde. Ainsi, selon la Direction générale des questions relatives au droit de résidence, les détenteurs d’une carte d’identité «chrétienne» sont autorisés à circuler librement au Kurdistan et à y résider, alors que les Arabes musulmans sont tenus de demander une autorisation.

«C’est un jeu gagnant-gagnant», estime Leyth. Malgré le taux de chômage élevé, la corruption et les problèmes financiers qui ont souvent provoqué des contestations publiques, la majorité des chrétiens du Kurdistan irakien sont, selon lui, relativement aisés. «Tant les entreprises internationales que les organisations de l’État ont une préférence pour des candidats chrétiens bien formés, alors que pour la plupart des diplômés kurdes, l’espoir de trouver de tels postes reste un rêve inaccessible.»

Leyth Ainkawa Sini ptiteLeyth parlant avec un ami lors d'une soirée passée au Babylon Community, club d’Ainkawa © Giacomo Sini

Leyth a 23 ans et travaille dans une entreprise qui fournit au gouvernement régional des services de surveillance dans le domaine des communications. Il mentionne les problèmes de sécurité au Kurdistan irakien et définit son travail comme «une nécessité vitale». Il n’est jamais à cours d’anecdotes et d’informations intéressantes sur les nouvelles méthodes de dépistage et sur les nouvelles technologies d’observation; il les raconte à ses amis qu’il retrouve après le travail pour boire un verre au Babylon Community (BCC), un club chrétien exclusif. À l’entrée, la présentation de la carte d’identité est exigée et les sacs sont contrôlés. L’impressionnante façade reproduit la porte d’Ishtar de Babylone, chef-d’œuvre de l’architecture mésopotamienne aujourd’hui conservé au Musée de Pergame à Berlin. On peut voir d’innombrables rappels de la civilisation assyrienne à Ainkawa, non seulement dans les locaux du club Babylone, mais aussi aux devantures des magasins, sur des peintures murales et même parmi les noms de lieux de toute la région. Leyth parle arabe avec ses amis. Bien qu’ayant grandi au Kurdistan, il ne parle pas bien le kurde; en revanche, c’est avec enthousiasme qu’il a appris l’araméen à l’école, «la langue maternelle des Assyriens».

Home … Home

Tirant sur sa shisha (pipe à eau) aromatisée à la menthe, Leyth affirme: «Les chrétiens assyriens sont les vrais autochtones d’Irak. Ils vivent en Mésopotamie depuis des millénaires.»

Malgré les horreurs de la guerre et des massacres qui hantent la mémoire des réfugiés chrétiens comme la famille Aziz, le nombre croissant de nouvelles maisons et de petits commerces construits démontre qu’ils sont du même avis que Leyth lorsqu’il déclare: «C’est ici chez moi, je n’ai jamais pensé autrement.»

Mar Elia SiniLa cour de l'église Mar Elia (du nom d'un moins assyrien) où beaucoup de chrétiens se réunissent tous les jours pour allumer une bougie ou prier. © Giacomo Sini

(traduction: Claire Chimelli)

Le photographe:
Giacomo Sini est un photographe indépendant italien, diplômé en sciences sociales de l'Université de Pise. Voyageur inconditionnel, il a traversé une cinquantaine de pays. Passionné par le Moyen-Orient et l'Asie centrale, il a photographié à plusieurs reprises les réalités des conflits en Syrie, au Liban et au Kurdistan. Il s'intéresse surtout aux récits de réfugiés dans les zones de conflit et d'après-conflit, et aux rapports interculturels. Aujourd'hui, il vit à Livourne (Italie).

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