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mardi, 02 novembre 2021 15:13

Le prix du «jeu» de la fuite des Talibans et autres catastrophes

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Reportage migrants FrontiereItalienne Manzi2«Les Talibans ont fait irruption chez nous et ont enlevé mon frère, mon oncle et mon père. C’était il y a deux ans et depuis lors, on n’a plus aucune trace de ma famille. J’ai quitté Kaboul, ma ville, quelques mois plus tard. Je n’étais plus en sécurité, même à l’université, qui avait été la cible d’une série d’attentats.» Dans un reportage poignant, la journaliste Alessia Manzi et les photographes Valeria Mongelli et Hans Lucas rendent visibles ces invisibles qui attendent à la frontière italienne de pouvoir continuer leur route.

Maryam a 25 ans. Elle a quitté Kaboul un jour de printemps. «Pour nous autres femmes afghanes, les problèmes n’ont pas commencé avec la prise du pouvoir par les Talibans. Ils ont toujours existé, dit-elle en serrant la main de la femme assise à côté d’elle. C’est ma sœur Nadia. Elle a décidé de me suivre en Europe avec ses deux filles. Nous avons marché interminablement, traversé l’Iran, la Turquie la Grèce, la Bosnie. En Croatie, la police nous a refusé l’entrée du territoire et nous a dévalisées. Nous avons vécu l’enfer.»

Assise en face du refuge d’Oulx, localité du haut Val de Suse dans la province de Turin, en Italie, Maryam regarde les Alpes cottiennes. Derrière ces montagnes, il y a la France. «Je ne me sens paisible que lorsque je contemple la beauté de la nature. Bientôt, nous irons en Suède, chez mon cousin. Peut-être alors pourrai-je reprendre mes études d’art, et ensuite, je travaillerai dans un musée.» Entre temps, le ciel au-dessus d’Oulx a pris les couleurs du crépuscule et le refuge se peuple de plus en plus. «Ce lieu a été fondé en 2018, après un hiver où la route de Vintimille, en Ligurie, a été fermée», explique Don Champio, prêtre de la paroisse de Bussoleno (autre localité participant au réseau d’aide aux demandeurs d’asile) et président de la Fondation Talità Kum qui gère le refuge de la Fraternità Massi.

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Réseau d'aide

Entre 2015 et 2017, lorsque la France a suspendu l’application de l'accord de Schengen et proclamé des lois anti-terroristes à la suite des attentats du Bataclan à Paris, des demandeurs d’asile ont tenté d’entrer en France par le Col de l’Échelle près de Bardonecchia, localité du Val de Suse située près de la frontière. Mais l’hiver 2017 a été rigoureux et le col est devenu un piège mortel pour de nombreux migrants pris dans les glaces et les avalanches. C’était une tragédie, et quelques habitants de la vallée ont transformé la salle d’attente de la gare de Bardonecchia en un modeste refuge pour les voyageurs. C’est durant cette période si difficile que le réseau d’aide s’est créé. Il a été transféré par la suite à Oulx, un lieu où les migrants peuvent aujourd'hui se reposer avant de traverser la forêt entre Clavières, autre localité italienne entourée des Alpes françaises, et la Vallée de la Clarée. «Au refuge, nous prenons en charge les besoins humanitaires et les urgences de ceux qui passent la frontière. Chaque nuit, nous accueillons entre cinquante et quatre-vingts personnes. Si nous manquons de place, nous nous adressons au Centre de la Croix-Rouge de Bussoleno ou aux sœurs missionnaires de Suse. Elles accueillent principalement des familles et des malades qui ont besoin d’un temps de répit.»

Don Chiampo poursuit: «Entre 2018 et le printemps 2020, nous recevions une majorité de demandeurs d’asile venus par la route de la Méditerranée ou qui étaient en Italie depuis des années. Puis sont venus ceux de la route des Balkans. Maintenant, nous aurons plus de place, pour les loger tous.» Selon Rainbow4Africa, une ONG qui offre une aide médicale, et Fraternità Massi, qui s’efforce surtout de prévenir la propagation de la Covid-19, des foules de migrants sont venus entre mars et juillet de cette année, en provenance d’Afghanistan (1547), d’Iran (715) et d’Irak (93). Ceux qui n’arrivent pas directement sur les côtes de la Méditerranée par bateau -une traversée peut coûter jusqu’à 12'500 dollars- parviennent en Europe via la Grèce. C’est là que commence la route des Balkans, une véritable course d’obstacles qu’ils appellent «le jeu», par allusion aux refoulements innombrables aux frontières de divers pays (Serbie, Bosnie, Croatie, Slovénie). Chaque fois qu’ils sont refoulés, le «jeu» consistant à passer une frontière recommence.

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Maltraitances aux frontières

Le Conseil danois des réfugiés (Danish refugee Council – DRC) a publié un rapport intitulé Doors Wide Shut. Rights violations at borders re-confirmed, while the door for justice and the path to accountability remain closed (Portes fermées. Violations des droits confirmées aux frontières alors que les portes de la justice et de la responsabilité demeurent closes). En partenariat avec l’Église vaudoise (évangélique du Piémont), il maintient en Italie un bureau d’aide sociojuridique; il est également présent au long de la route des Balkans grâce à la collaboration de Caritas-Italie. Dans ce rapport, Asgi (Associazione per gli studi giuridici – Association d’études juridiques) a réuni les preuves d’actes de violence subis par des demandeurs d’asile à la frontière de plusieurs pays. À la frontière italo-française, on a constaté un non-respect des procédures standard concernant la reconnaissance des mineurs non accompagnés, que la gendarmerie française définit souvent comme adultes et refoule vers l’Italie. D’autre cas de brutalités policières ont affecté des femmes avec des enfants à qui on a refusé un abri alors qu’elles attendaient leur réadmission en Italie.

Silvia Massaro déclare: «À notre époque, on sait que le flux migratoire ne peut être arrêté. Depuis longtemps, des gens quittent le Moyen-Orient.» Elle poursuit:

«Aujourd’hui la crise humanitaire en Afghanistan n’a fait que péjorer une situation déjà catastrophique.»

Instabilité climatique en cause

Les migrations actuelles n’ont pas pour seule cause les graves violations de leurs droits que des régimes non démocratiques infligent à ceux qui fuient vers l’Europe. Elles sont aussi provoquées par les changements climatiques. Giulia Spagna, de DRC Italie, ajoute: «Au cours de la décennie écoulée, les crises dues au climat ont causé le double des cas de déplacements de populations, en comparaison avec d’autre causes comme les guerres et la violence. Même l’Europe a subi les conséquences de l’instabilité climatique et de conditions météorologiques extrêmes qui ont entraîné des morts et des pertes matérielles. Face à un avenir si sombre, une inégalité et une concurrence accrues ne nous mèneront nulle part.» Et elle conclut: «La seule manière d’aller de l’avant est de pratiquer la solidarité, de mettre la pression sur les politiciens et de coopérer de manière pragmatique en vue de trouver des solutions durables dans le combat contre le changement climatique et les déplacements de populations.» Dans un monde en proie à de tels bouleversements, il ne nous reste qu’à changer de cap.

*Les noms propres et les détails concernant les personnes interviewées ont été modifiés pour assurer leur protection.

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