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lundi, 09 mars 2020 17:07

L’épée de Damoclès des réseaux sociaux

© Adobe Stock /lollojL’engagement politique vous propulse dans l’espace public, traditionnellement réservé aux hommes. J’ai commencé jeune la politique et je n’avais pas conscience que j’allais franchir une barrière invisible entre ma vie privée et une autre vie, désormais publique, avec les risques que cela comporte. La première fois que l’ai compris, c’est lorsque l’épicier de mon quartier m’a félicitée pour ma prise de parole à la télévision!

Anne Moratti, Genève, ancienne Conseillère municipale de la Ville de Genève; elle a siégé 12 ans au Conseil municipal de la Ville de Genève pour les Verts. Elle est vice-présidente de la Fondation pour le logement social de la Ville de Genève.

Durant mes premiers temps en politique, l’emprise des réseaux sociaux était encore très marginale et j’ai reçu une ou deux lettres suite à une intervention télévisée. Mais les temps changent, la frontière entre privé et public s’estompe et nous devons impérativement interroger notre gestion des réseaux sociaux. J’ai décidé d’être très prudente: pas de photos privées ou le moins possible. Ces réseaux sont d’abord un outil politique, une façon d’être informée et d’informer.

Avec l’arrivée des smartphones et des appareils photo toujours à portée de main, il est également devenu nécessaire d’être attentif(ve)s dans les lieux publics, car on ne sait jamais si on va se retrouver sur Facebook ou Instagram! Même dans les soirées privées, il m’arrive de rappeler autour de moi que les photos prises ne doivent pas se retrouver dans l’espace public, parce que mon choix est justement de garder cela privé. Reste que nous ne sommes jamais à l’abri d’actes de malveillance, comme la lamentable affaire de Benjamin Griveaux, candidat démissionnaire à la Mairie de Paris, le prouve.

Cette réflexion est importante quand on fait de la politique, mais toute personne devrait se la poser sérieusement. Pourquoi livrer sa vie en pâture sur un média ou un un réseau? Nous sommes encore fortement inconscients de l’impact sur nos vies de ce partage tous azimuts de nos données personnelles. Je rêve de soirées où le smartphone resterait au vestiaire, une bulle « à l’ancienne » où l’instant redeviendrait éphémère, imprenable, imperméable à toute personne hors de l’espace partagé.

Être soi-même

L’origine de cette prudence est probablement liée à mon histoire personnelle. Alors âgée d’une trentaine d’années, mariée, avec deux enfants, engagée dans les milieux associatifs et élue dans ma commune, j’ai progressivement compris mon attirance pour les femmes. Après une longue lutte intérieure, un jour, c’était le jour, je devais oser le vivre. Mais comment le dire? (Je découvrirai plus tard que cette question est une particularité du vécu homosexuel: passer son temps à évaluer le risque à affirmer son homosexualité, que ce soit au travail, avec un nouveau groupe d’ami(e)s, chez le médecin, etc.)

Mon entourage mis au courant, quelques mois compliqués s’ensuivirent, semés de peurs et de doutes tant bien que mal traversés. J’ai commencé alors à militer dans le milieu.

Par chance, cet engagement s’est fait relativement rapidement et facilement. Un jour, un collègue du Conseil municipal est venu me faire signer une motion pour soutenir les Assises contre l’homophobie. Il faisait le tour des personnes «concernées». Ce fut un moment crucial: garder mon homosexualité privée ou la vivre publiquement et en faire un combat politique? J’ai pensé à mes filles. Seraient-elles fâchées que cela devienne public ou fières de mon courage? Finalement, j’ai signé et j’ai activement participé aux Assises l’année suivante.

Quelques années plus tard, dans le cadre de ma candidature au Conseil national, j’ai décidé de répondre aux questions d’une journaliste du magazine 360°,[1] afin que l’information devienne réellement manifeste. Il me semblait que c’était la meilleure façon de ne pas prêter le flanc aux possibles attaques et de maîtriser l’information. Comme souvent, je me suis dit que la vérité et la franchise, la cohérence entre ce que l’on dit et ce que l'on fait est plus simple à porter!

Sur un fil

Paradoxalement, les pires attaques que j’ai vécues en politique n’ont pas été liées à mon orientation sexuelle. J’ai plus souvent vécu le harcèlement (plus ou moins «délicat») d’hommes politiques parfois avinés en fin de soirée! À l’instar de l’alcool qui désinhibe les plus «courageux», les réseaux sociaux donnent aussi une fausse impression d’impunité à certain(e)s. Les femmes politiques, les féministes et les homosexuel(le)s sont hélas encore trop souvent la cible de cet univers décomplexé, héritage d’une culture patriarcale et sexiste, qui «donne le droit» aux hommes de siffler une femme dans la rue ou de la «punir» quand elle franchit cette barrière invisible -de plus en plus ténue- entre espace public et espace privé. Si nous voulons rester qui nous sommes, oser porter nos idées à l’instar des hommes, ne pas nous autocensurer, il ne nous faut pas pour autant oublier ce danger.

La carrière politique d’une femme se fait sur un fil, à l’image d’un équilibriste. L’égalité sera réelle le jour où nous aurons les mêmes droits, la même insouciance que les hommes dans l’espace public, qu’il soit physique ou virtuel!

[1] Magazine LGBT de Suisse, Genève. (n.d.l.r.)

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