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vendredi, 15 septembre 2017 00:06

Jésus, un insurgé millénariste?

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Rome, bas relief central de l'arc de triomphe de Titus, célébrant sa victoire sur les Juifs: prise de chandelier du Temple de JérusalemJésus cherchait-il la révolution? Ne dites pas trop vite non. Car ses paroles, ses gestes, sa prédication menèrent certains à penser: avec lui commence le Grand Soir! La seule façon de répondre à la question est de comparer Jésus aux révolutionnaires de son temps.

Ancien pasteur, professeur honoraire de Nouveau Testament à l’Université de Lausanne, Daniel Marguerat est un spécialiste des débuts du christianisme et a dirigé des collections éditoriales, dont Comprendre le christianisme et avancer en spiritualité (chez Cabédita). Parmi ses nombreux livres, notons ses remarqués commentaires des Actes des apôtres (Genève, Labor et Fides 2015).

Ancien pasteur, professeur honoraire de Nouveau Testament à l’Université de Lausanne, Daniel Marguerat est un spécialiste des débuts du christianisme et a dirigé des collections éditoriales, dont Comprendre le christianisme et avancer en spiritualité (chez Cabédita). Parmi ses nombreux livres, notons ses remarqués commentaires des Actes des apôtres (Genève, Labor et Fides

En plaçant au centre de son message l’annonce du Royaume de Dieu, Jésus utilisait un terme explosif, dont le parfum de poudre n’échappait à personne. Ce n’est pas un hasard si Pontius Pilatus, le préfet de Judée, n’hésita pas beaucoup avant de condamner celui que les autorités religieuses de Jérusalem présentaient comme un dangereux agitateur. Était-ce vraiment le cas?

Le zélote

En 2013, Reza Aslan publiait Zealot,[1] un livre qui fit immédiatement scandale aux États-Unis. Aslan déclarait révéler la «vraie vie» de Jésus. Son idée: Jésus fut un révolutionnaire zélote, un insurgé il­lettré, voué à la seule cause des Juifs, partisan d’une extermination des Romains. Les évangéliques américains ont vertement reproché à l’auteur musulman -converti un temps à la foi chrétienne puis revenu à sa religion d’origine- de vouloir miner le christianisme en dénigrant son fondateur. Faire de Jésus un agitateur politique revient, disaient-ils, à considérer les Évangiles com­me une vaste fumisterie, un camou­flage religieux de la réalité.
Le livre de Reza Aslan a effectivement de quoi faire bondir les lecteurs des Évangiles. Mais au-delà de la provocation, que dit-il? Il rappelle qu’annoncer le Royaume de Dieu, le malkout hachamayim (Royaume des cieux), n’était pas un acte politiquement anodin. C’était annoncer la venue d’un temps où Dieu serait le souverain incontesté du monde, où les hommes glorifieraient son nom, où la souffrance aurait disparu. N’est-ce pas la prière que Jésus a apprise à ses disciples: «Que ton nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel…»?

Une vague protestataire

Depuis des siècles, cet espoir était véhiculé par les prophètes d’Israël (Amos, Osée, Esaïe, Jérémie). Mais au temps de Jésus, l’attente était devenue brûlante. La pression du malheur et la frustration étaient, pour beaucoup, intolérables. La raison : l’occupation politique romaine en Palestine. Les souverains locaux (la dynastie d’Hérode) et les préfets romains tentaient de plier la Palestine au nouvel ordre romain, à sa culture, à ses lois économiques et à ses dieux. L’histoire de la Judée témoigne d’un combat à la fois culturel et religieux, dont l’enjeu pour la population était de conserver son identité juive. Cette crise d’intégration mettait en jeu la survie des tra­ditions religieuses d’Israël. Elle provoqua l’effervescence d’une piété messianique, surtout auprès des masses populaires, tandis que l’aristocratie judéenne et galiléenne s’affiliait plutôt aux valeurs du pouvoir.La virulence de ce conflit est signalée par l’émergence, au long du premier siècle, d’une série de figures prophétiques au message protestataire. Leur prédication millénariste enflammait des partisans, au nom d’un idéal de restauration de la sainteté du pays, enfin débarrassé de la présence des impies. Les uns prêchaient la violence, d’autres pas.
Le plus connu est Jean le Baptiseur, qui rassemblait ses disciples au désert (Mc 1,4-8; Lc 3,1-14). Il y en eut bien d’au­tres.[2] À la mort d’Hérode le Grand (4 av. J.-C.), le vide du pouvoir en effet fit surgir de nombreux prétendants messianiques au trône. Au cours de cette guer­re des brigands, Athrongès, un ber­ger, se proclama roi et tint conseil, entouré de ses partisans armés. Un ancien esclave d’Hérode, Simon, ceignit lui aussi le diadème royal et entraîna ses fidèles à incendier les résidences royales et à les piller. Un certain Judas fils d’Ezéchias prit d’assaut, à la tête d’une foule de miséreux, le palais royal à Sepphoris.
L’idéal qui animait ces éruptions populaires était théocratique: Dieu allait prendre le pouvoir! Les rebelles se comprenaient comme l’avant-garde armée de ce Dieu vengeur: quand la bataille serait engagée, Dieu entrerait en lice et écraserait les armées impies. Nationalisme anti-romain et ferveur messiani­que allaient ainsi de pair et couvaient ensemble dans la piété populaire. La rhétorique enflammée d’un leader charismatique suffisait à les pousser jusqu’à l’incandescence.
Dix ans plus tard, un autre Judas, le Galiléen, déclenchait une campagne de refus de l’impôt. On le voit comme l’initiateur du mouvement zélote. Judas se dressait contre Rome au nom d’une théologie de l’appartenance de la terre au Dieu d’Israël: si le pays appartient à Dieu, les Juifs n’ont d’obligation qu’envers lui; payer les redevances à l’empereur viole le premier des dix commandements. Cet idéal théocratique enflamma nombre de partisans, mais son issue en fut la répression romaine et un bain de sang.
Quelques années après la mort de Jésus, éclatait l’affaire du mont Garizim. Un pro­phète samaritain y entraîna une fou­le d’adeptes, avec la promesse de leur faire voir la vaisselle sacrée que Moïse y avait enterrée. Pilate les réprima si cruel­lement que l’empereur le révoqua de son poste. Un autre leader, l’Égyptien (Ac 21,38), rameuta une foule au Mont des oliviers, prédisant qu’on pourrait voir de là les murs de Jérusalem s’écrou­ler comme au temps de Jéricho.
Ces figures prophétiques avaient en com­mun avec Jean le Baptiseur de protester contre la souillure du pays par l’occupation romaine. Mais là où Jean instituait un rite de purification et prônait un retour à l’ordre moral, ces prophètes messianiques guettaient l’avènement du «signe» qui marquerait l’in­tervention de Dieu ou de son Messie. Ces convulsions annonçaient le soulèvement de tout le peuple, qui éclatera en 66 et déclenchera la première Guerre juive.

Des accents si proches

Cette toile de fond permet de poser à nouveaux frais la question de la visibilité sociale du mouvement de Jésus. L’homme de Nazareth a-t-il été assimilé par le peu­ple à ce messianisme révolutionnaire ? Une lecture attentive des Évangiles fait apparaître des indices. Plus d’un épisode de la vie de Jésus reçoit en effet de ce contexte un relief singulier. Son discours sur l’imminente venue du Règne de Dieu le rangeait d’emblée dans la nébuleuse des prophètes protestataires.
Ses guérisons et ses exorcismes pouvaient être compris comme anticipant la libération à venir. L’étrange miracle des pains (Mc 6,35-44), offert aux foules en un «lieu désert», faisait penser à un nou­vel exode. La question du versement de l’impôt à César, brûlante depuis l’insurrection de Judas le Galiléen, lui fut posée (Mc 12,13-17): était-il dans le camp des zélotes ou dans celui des opposants? Son «heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous» et le «malheur à vous les riches» (Lc 6,20-24) consonaient avec les accents populaires des leaders de la révolution religieuse.
Bref, ces indices -et à coup sûr d’autres qui nous échappent aujourd’hui- attes­tent que la fièvre messianique de ses contemporains a conduit nombre d’en­tre eux à s’intéresser de près à ce prophète galiléen. Ses paraboles du trésor et de la perle (Mt 13,44-46) ne pouvaient que retenir leur attention. Que disaient-elles? La première, que le Royau­me est comme un trésor caché dans un champ qu’un homme découvre ; il vend tout ce qu’il a pour acheter ce champ et acquérir le trésor. La seconde livre le même message: un marchand de perles en déniche une d’une valeur exceptionnelle; il va tout mettre en œuvre pour l’acquérir. Cet appel à s’engager, à tout investir pour gagner le Royaume ne pouvait que séduire les impatients du Grand Soir messianique. Nul doute qu’ils ont dû écouter, de très près, l’enseignement de ce nouveau prophète.

Des prises de distance

On a aussi demandé à Jésus «un signe qui vienne du ciel» (Mc 8,11). Dans le contexte qui vient d’être décrit, ce «signe» ne pouvait être que le signal annonciateur de la venue fracassante de Dieu ou de son Messie. Or Jésus refuse, prenant là ses distances avec un mouvement protestataire qui présente, apparemment, tant de parentés avec son propre projet.
À la différence des prophètes révolutionnaires, l’homme de Nazareth ne liera jamais ses actes à une perspective de reconquête du pays, ni l’avènement du Royaume à la restauration de la liberté d’Israël. La prédication de Jésus n’offre aucune prise à un messianisme nationaliste. Au contraire. On lit chez Matthieu (8,10-12) cette déclaration admirative sur la foi d’un non-juif : «En vérité, je vous le déclare, chez personne en Israël je n’ai trouvé une telle foi. Aussi, je vous le dis, beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux, tandis que les héritiers du Royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors : là seront les pleurs et les grincements de dents.»
Cette annonce, sans nul doute, a fait hurler les partisans du Grand Soir messianique. Car dans l’Israël du premier siècle, l’espérance est nationaliste ou elle n’est pas. Jésus brise ce tabou. Il érige un païen -un de ces impies dont on attend l’extermination- en modèle de foi pour Israël. C’est le monde à l’envers. En France occupée, durant la Second Guerre mondiale, on l’aurait suspecté de collusion avec l’ennemi. Mais Jésus transgresse ces clôtures nationalistes.

Non-violence

Deuxième différence, Jésus retire toute légitimité à l’usage de la violence.[3] Le mouvement zélote justifiait la violence par sa finalité: restaurer la sainteté du pays. Jésus coupe, et de manière radicale, avec ce moyen. Il va jusqu’à rom­pre avec la logique du talion, à abroger cette loi reçue comme divine. «Vous avez appris qu’il a été dit : œil pour œil et dent pour dent…» (Mt 5,38 et s.).
Cette règle fondamentale est formulée à plus d’une reprise dans la Bible hébraïque.[4] Les premières traces sont repérables dans le code babylonien d’Ham­mourabi, qui légifère sur les réparations financières ou physiques suite à un dommage subi. Le talion cherche à réguler la vengeance en imposant une règle de proportionnalité entre le mal subi et le mal infligé: l’œil pour un œil, la dent pour une dent. Socialement, la loi du talion fonctionne dans un grand nombre de sociétés antiques en tant que régulateur de l’agressivité, pour évi­ter la surenchère de la vendetta; elle fon­de la légitime défense. Mais la règle est ambiguë: d’une part, elle concède quelque chose à la violence; d’autre part, elle refuse quelque chose à cette même violence: le débordement.
À cette loi, Jésus substitue une règle négative: «Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant.» Jésus requiert la non-résistance au méchant, ce qui revient à tolérer l’injustice. Quelques exemples sont donnés (Mt 5,39-42): ne pas répondre à la gifle, mais tendre l’autre joue; ne pas résister à la demande de l’autre qui vous fait un procès, mais lui donner plus qu’il n’exige; répondre au-delà de la demande d’autrui, même si elle fait du tort. Jésus fait apparaître un autre ordre de valeurs, où autrui est accueilli au nom d’un Dieu dont l’amour ne s’arrête pas aux différences. En réalité, la loi du talion s’en trouve totalement inversée: au lieu d’une régulation limitant le besoin de revanche, Jésus invite à répondre démesurément aux demandes de l’autre.
Cette injonction indique un choix de non-violence. Quelle que soit la situation, rendre le mal pour le mal n’est plus une option. Sur ce point, les auditeurs zélotes ont dû ressentir une cruelle déception: même sacrée, même vouée à défendre l’honneur de Dieu, la violence est bannie. Lors de la Guerre juive, où s’embrasera le fanatisme religieux qui jettera des milliers de juifs contre les légions romaines, les chrétiens se souviendront de la non-violence de Jésus et ne s’engageront pas; ils seront considérés comme des traîtres à la cause juive et devront sauver leur vie en fuyant vers la Syrie.

Le Dieu de tous et de chacun

Une troisième différence sépare Jésus des révolutionnaires zélotes: son image de Dieu. Toute révolution orchestre la revanche des uns contre les autres, celle des exploités contre les exploiteurs. Malheur aux riches quand la révo­lution est conduite par les pauvres! Malheur aux croyants quand la révolution est animée par des athées! L’action de Jésus est habitée par une tout autre conviction: son Dieu est le Dieu de tous et de chacun. C’est le Père qui «fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes» (Mt 5,45). Dieu agit sans partialité, sans exclusion, sans barrières.
Être enfant de ce Dieu engage à aimer autrui sans partage et sans exclusion. «Vous avez appris qu’il a été dit: ‹Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi›. Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent» (Mt 5,43-44). Jésus ne pouvait pas contredire plus frontalement l’idéologie zélote: chacun est di­gne d’être aimé, y compris l’ennemi religieux. Le programme zélote prônait l’inverse: l’impie doit être terrassé. Depuis le Sermon sur la montagne, toute guerre, fût-elle déclarée sainte, est illégitime. Confisquer Dieu pour un programme de violence n’est plus admissible.

L’insurrection de l’Évangile

S’il est devenu évident que Jésus coupait avec la rébellion armée, peut-on parler de l’Évangile comme d’une «révolution des cœurs» ? Jésus voulait-il instiller une révolution spirituelle ? C’est ainsi que l’a compris, dans l’histoire, la tradition chrétienne majoritaire: l’espérance du Royaume a été résorbée en une piété de l’intériorité. La déclaration de Jésus à Pilate «Mon Royaume n’est pas de ce monde» (Jn 18,36) a été brandie pour déconnecter le message de Jésus de toute réalité sociale et politique. Or le Nazaréen ne visait par là qu’à se distancer des roitelets messianiques autoproclamés. Spiritualiser l’Évan­gile, c’est oublier sa dimension protestataire, disons même insurrectionnelle. Elle aussi a résonné ici ou là dans l’histoire.
On ne peut réciter la béatitude des pau­vres (Lc 6,20) sans dénoncer les violences économiques dont ils meurent aujourd’hui. On ne peut prier «Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour» (Mt 6,11) sans réaliser la dimension collective de ce «nous». On ne peut répéter «Aimez vos ennemis» (Mt 5,43) sans protester contre les politiques discriminatoires alimentant la haine de l’étranger. On ne peut chanter avec Marie «Il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles» (Lc 1,52) sans épier les dérives totalitaires des pouvoirs.
La lecture de l’Évangile nous alerte, page après page, sur les chances et les risques de notre vivre-ensemble. Dégagés de la morale intériorisante dans laquelle ils ont été enfouis par des siècles de lecture, les mots de Jésus retrouvent une actualité percutante. Non, l’Évangile n’est pas derrière nous, comme le témoignage d’une épopée révolue, il est devant nous, comme un programme à réaliser. Son potentiel d’éveil des consciences demeure intact, deux millénaires après.

 

[1] Reza Aslan, Le Zélote, Paris, Les arènes 2014, 368 p.

[2] Ces temps troublés nous sont connu par la chronique de l’historien juif Flavius Josèphe dans son ouvrage: Antiquités juives, livre 17.

[3] Sur le rapport de Jésus à la violence, voir Daniel Marguerat, «Jésus et Matthieu. À la recherche du Jésus de l’histoire», in Le Monde de la Bible n° 70, Genève/Paris, Labor et Fides/Bayard 2016, pp. 69-88.

[4] Ex 21,23-25 ; Lv 24,19-20 ; Dt 19,21.

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