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vendredi, 17 mars 2017 09:42

À l’origine des nations. Migrations et dons

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Commencer une réflexion sur le problème brûlant de la migration en ouvrant une Bible, est-ce plus qu’un rituel pour une revue chrétienne? Tout dépend de ce que nous attendons de la Bible. Dans une perspective théologique, l’Écriture est prise comme Parole de Dieu. Elle peut aider à comprendre ce que le Seigneur nous dit face aux populations en marche.

Adrian Schenker est professeur émérite à la Faculté de théologie de Fribourg. Ses travaux portent sur l’histoire du droit, la théologie et l’histoire du texte biblique. Il est l’auteur notamment de Une Bible archétype? Les parallèles de Samuel-Rois et des Chroniques (Paris, Cerf 2013, 208 p.).

Même ceux qui ne connaissent pas bien les Écritures savent que l’événement central raconté par la Bible juive (qui est en même temps la première partie de la Bible chrétienne, l’Ancien Testament) est la migration du peuple d’Israël au début de son existence. Pentateuque, prophètes, psaumes en sont l’écho rebondissant.

Le Nouveau Testament n’est pas moins imprégné de ce récit fondateur. Chaque année, la fête de Pâques rappelle, et rend présent, le départ de la migration d’Israël, dans le Pessah juif et dans la Pâque chrétienne. On ne peut se dire croyant juif ou chrétien sans se rattacher à la migration de ce peuple. Ces deux religions sœurs donnent à cet événement valeur de source pour leur foi en Dieu.[1]

La place que l’Écriture sainte donne à la migration du peuple d’Israël dans ses origines surprend, d’autant plus qu’elle ne correspond pas à l’histoire réelle : Israël n’a pas émigré d’Égypte dans son ensemble, comme une seule nation. Pourtant, ce récit n’a cessé de croître en importance dans les traditions religieuses et les souvenirs du passé.

La question est donc inévitable : d’où vient le besoin de mettre tout le poids sur une migration à l’origine ? Car à n’en pas douter, la transmigration israélite de l’Égypte vers la terre promise avait quelque chose d’un aimant qui attirait la mémoire des peuples d’Israël et de Juda, porteurs de la foi israélite. Qu’est-ce qui a donné cet attrait, à ce « mythe » d’un peuple quittant un pays pour en chercher un autre ? « Mythe » signifie ici l’image la plus adéquate dans laquelle la Bible veut regarder l’origine ; celle qui dit au mieux ce que les Israélites, au nord, et les Judéens, au sud, sont et veulent être. Car l’origine des choses révèle ce qu’elles sont...

Fondement du droit des peuples

Le prophète Amos suggère une raison. Il le fait dans une parole qui peut bien être authentique. En ce cas, elle remonterait à 750 environ av. J.-C. Amos est un Judéen, mais il s’adresse aux Israélites qui croient, tout comme les Judéens leurs frères, en le Dieu qui a fait émigrer l’ensemble du peuple d’Égypte au début de son histoire. Il communique cela comme parole de Dieu, dans le sanctuaire de Samarie dans le royaume d’Israël : « Pour moi n’êtes-vous pas comme des fils de Nubiens, fils d’Israël ? - oracle du Seigneur - N’ai-je pas fait monter Israël du pays d’Égypte, les Philistins de Kaftor et Aram de Qir ? » (Am 9,7, TOB).

La Parole que le prophète transmet est une cascade de questions. Or les questions ont ceci de particulier qu’elles obligent un interlocuteur à prendre position et à répondre. Les Israélites à Samarie sont placés en face d’une évidence. Le Seigneur n’a pas seulement commencé l’histoire d’Israël par une migration. De la même manière, il a fait migrer d’autres peuples, voisins d’Israël, au début de leur existence. Kaftor est peut-être la Crète d’où les Philistins sont partis pour occuper la plaine côtière au sud de la Palestine, Qir est une ville en basse Mésopotamie, comme Our, d’où Abraham avait émigré selon la tradition rapportée (Gn 11,32). De là-bas, les Araméens sont partis eux aussi, au début, vers la Syrie, leur nouvelle patrie. Et les Nubiens habitent au sud de la haute Égypte.

La perspective est donc universelle. Israël n’est pas seul à avoir gagné sa terre au terme d’une marche. Tous les peu-ples sont dans ce cas, et les trois exemples donnés par Amos sont représentatifs pour l’ensemble des nations. Aucune d’entre elles n’a possédé sa patrie dès le début. Chacune a dû y être conduite par le Seigneur.

Mais comment les nations peuvent-elles réclamer un droit de propriété sur les terres qu’elles occupent ? Qui les y autorise? Le Dieu universel, celui de toutes les nations et de toute la terre. C’est lui qui, dans un deuxième temps, leur attribue le lot qui sera le leur. Le droit sur le pays est fondé dans ce don du Créateur du monde. Pour y entrer, il faut y aller.

Les territoires, dons divins

Au début les peuples n’ont donc pas de place propre dans le monde. Le Maître de la terre doit montrer à chacun d’entre eux la portion qui deviendra leur patrimoine, au milieu des autres patrimoines. La migration vers le pays assigné par Dieu leur apprend qu’ils vont recevoir leur lieu. La route vers un pays promis, qui est ailleurs, est le signe pour un peuple que ce pays ne fait pas partie de sa nature, mais qu’il lui reviendra plus tard - en termes théologiques, par don. La grâce du don du pays fonde son droit de possession, mais c’est un droit relatif, non absolu.

Dans l’Écrit sacerdotal il existe un parallèle : ici le Seigneur autorise l’humanité nouvellement créée à prendre possession de l’ensemble de la terre : « ... remplissez la terre et soumettez-la. ... Voici, je vous donne toute herbe qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence ; ce sera votre nourriture » (Gn 1,28-29). De même, selon le prophète Amos et le Deutéronome (Dt 32,8), le Seigneur assigne des territoires aux nations. Le chant de Moïse (Dt 32,7-8) est important dans la Bible, car c’est le passage qui évoque la création des nations : « Quand le Très-Haut donna aux nations leur patrimoine, quand il regroupa les humains (en nations), il fixa le territoire des peuples... »

D’une part Dieu autorise donc l’humanité dans son ensemble à prendre légitimement possession de la terre avec tous ses produits (elle appartient au Créateur), et d’autre part il divise la terre en territoires pour chaque peuple qui en prendra légitimement possession. Dans les deux cas, le Seigneur autorise l’humanité et les peuples à pren-dre possession de la terre et des terri-toires nationaux. Dieu reste cependant le propriétaire ultime puisqu’il en est le Créateur et en assure l’existence durable. La terre et les patrimoines des peuples n’appartiennent ni aux hommes ni aux autres êtres vivants par nature. Ils les reçoivent en possession. La migration des peu-ples, conduits par le Dieu de toute la terre (Amos) à leur place dans le monde, est ainsi l’expression concrète du don du territoire que chaque nation prendra en possession légitime (Moïse dans le Deutéronome).

Condition au bonheur

C’est là que les peuples ont, de plein droit, la possibilité de vivre. Personne ne peut leur contester la possession de ce lieu puisque c’est Dieu qui les y a installés. Ils y sont libres, contrairement aux étrangers résidant dans un pays qui n’est pas le leur, et qui, pour y être tolérés, doivent payer leur « taxe » de séjour par des travaux de corvée. De plus, la terre qu’un peuple possède en propre est le socle économique de sa vie. Il tire subsistance et richesse de cette terre.

Ce n’est pas tout encore. La communauté nationale est aussi une communauté religieuse. Dans son pays, un peuple a des sanctuaires où ses dieux descendent pour les rendez-vous avec les fidèles qui leur apportent offrandes et prières. Sans patrimoine propre, les peuples ne pourraient pas rejoindre leurs divinités et seraient ainsi privés de dons, de protection et de bénédictions. Ils seraient dans la misère et le malheur.
Il est donc évident que le patrimoine d’un pays, qui appartient à une nation en propre, est la condition indispensable pour le bonheur, pour une vie hu-maine, collective et individuelle, digne de ce nom.

Migrants individuels

La Bible raconte en outre, à profusion, des migrations individuelles. C’est un sujet narratif de prédilection. Comme pour le peuple, ces migrations sont rapportées au sujet d’ancêtres. Elles se sont inscrites dans l’origine des familles. À la racine d’un lignage se trouvent très sou-vent des parents obligés de quitter leur patrie.

L’exemple le plus connu est bien sûr celui d’Abraham, parti d’Our en Chaldée (Basse Mésopotamie) pour Harran dans la vallée du Habar, au nord-est de l’Euphrate, et ensuite, appelé par le Seigneur, reparti pour la Palestine. Où une famine le contraindra à émigrer en Égypte (Gn 12,10-20). Son petit-fils Jacob devra quitter les siens pour rejoindre un cousin ou un oncle en Mésopotamie, afin d’échapper à la vengeance de son frère, cruellement lésé dans ses droits (Gn 27-33). Joseph, fils de Jacob, vendu par ses frères, émigrera comme esclave en Égypte, où ses frères se rendront par deux fois, eux aussi, poussés par la disette (Gn 37-45). Moïse, recherché par la police suite à un meurtre, s’enfuira à Madian, loin de l’Égypte où il avait été élevé comme fils adoptif d’une princesse (Ex 2).

Dans les livres historiques (Josué, Juges, Ruth, 1-2 Samuel, 1-2 Rois), les migrations sont aussi un thème récurrent. Noémi, belle-mère de Ruth, et Ruth elle-même sont des exemples émouvants. David lui-même doit émigrer deux fois : jeune sous le roi Saül qui en veut à sa vie (1 S 26,19) et vieux devant son fils Absalom qui se soulève contre lui (2 S 15). Le roi usurpateur Jéroboam revient de l’exil où il a dû s’abriter devant Salomon, pour s’emparer du pouvoir royal (1 R 12). Le prophète Élie ne voit pas d’autre salut devant la haine de la reine Jézabel que la fuite (1 R 19). Un autre prophète s’était enfui en Égypte pour échapper à la vindicte du roi
Yehoyaqîm (Joachim), mais kidnappé par ordre du roi, il est traîné à Jérusalem et assassiné là-bas par le roi lui-même (Jr 26,21-23).

Le livre de Tobie est un très beau récit sur une famille déportée, comme il y en a eu tant dans les guerres en Israël et Judée. L’histoire d’Esther en est un autre, beaucoup plus sombre et dramatique. Les déportations étaient (et sont) des migrations forcées terribles. On peut citer aussi un drame spirituel abou-tissant à une émigration insolite par mer : le prophète Jonas, un homme pris de panique devant l’appel de Dieu. On devrait encore mentionner la fuite en Égypte des parents de Jésus, au début de sa vie sur terre : une migration à l’origine du Nouveau Testament.

Et il y a encore bien d’autres cas d’émigration, de fuite, de déportation, d’éjection du milieu d’origine racontés par la Bible. Cette succession de récits montre à l’évidence que c’est là un sort qui accompagna toute l’histoire d’Israël, collectivement et individuellement. La détresse jetait alors les gens pêle-mêle sur les routes, sans distinction entre réfugiés politiques et économiques...

Un modèle commun

La pensée biblique, esquissée ici à grands traits autour du modèle de la migration, s’exprime en récits variés. L’utilité du mo-dèle est qu’il ramène une réalité complexe à ses structures essentielles les plus simples. À ne regarder que la multiplicité des situations concrètes, la diversité infinie des réalités apparentes, grand est le risque de ne plus voir leurs structures fondamentales communes. La migration, à ce titre, est un symbole et modèle dans la Bible. Elle révèle quel-que chose sur l’existence humaine.

Le modèle de la migration originelle d’Israël - et de celle de tous les peuples selon le prophète Amos - est celui d’une humanité en quête d’un patrimoine, d’un lieu qui soit le sien. Cela est indispensable tant pour les collectivités que pour les individus - pour les familles, en termes plus bibliques, puisque pour l’Ancien Testament les individus purement individuels sont une abstraction. Sans Dieu qui attribue les territoires, aucun bonheur humain n’est possible. Et ces lieux ne se trouvent qu’au terme d’une marche. Ils doivent être accueillis suite à un déplacement, à l’expérience du dépaysement, après les angoisses de l’attente.

Les efforts individuels et collectifs, c’est-à-dire politiques, pour créer un patrimoine pour les hommes, à la lumière de la foi biblique, doivent tenir compte de ce modèle s’ils veulent prétendre au label juif ou chrétien.

Pour terminer sur une illustration personnelle, je dirais que c’est la politique courageuse d’Angela Merkel qui répond le mieux actuellement à cette don-née biblique : en effet, la chancelière allemande relativise quelque peu la concentration sur son propre pays, en ouvrant une parcelle du patrimoine national à d’autres qui n’ont pas de terre. Ce n’est pas sans risque, puisqu’on va vers une inconnue, mais c’est aussi prometteur. En effet, d’une migration peut émerger un nouveau patrimoine commun à ceux qui viennent et ceux qui accueillent.

[1] En comparaison, l’Islam n’intègre pas cette migration du peuple dans le Coran ; à sa place, il se rattache à l’exil, la « fuite » ou l’hégire, de son fondateur.

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