banner religion 2016
mercredi, 02 mai 2018 10:34

Abus sexuels: les conclusions de la Commission australienne

Écrit par

Mensaje article abusChili avril18Décembre 2017: le ministre de la Justice Peter McCellan et le gouverneur général, pendant la signature du rapport.Jésuite chilien, le Père Agustín Moreira Hudson vient de signer -dans la revue jésuite Mensaje de mars-avril 2018- un article sur les conclusions de la Commission australienne sur les abus sexuels rendues en décembre dernier qui proposent notamment des actions visant à décentraliser le pouvoir, à mieux inclure la population laïque, à avoir un système participatif lors de la sélection des évêques, à plus de travail dans la formation des prêtres et à réformer le Code de droit canonique de manière à faciliter les investigations et les sanctions. Mensaje a aimablement autorisé choisir a publier ci-dessous la traduction française de cet article.

Ce mercredi 3 mai, le cardinal australien George Pell, secrétaire pour l’Économie du Vatican «en congé», affronte dans son pays, l’Australie, un jury pour répondre d’agressions sexuelles sur des mineurs. Hier, le religieux de 76 ans a choisi de plaider non coupable. La procédure durera probablement de nombreux mois. Face au scandale, l’Église catholique fait profil bas. Sans doute se souvient-elle des vives critiques qu’avaient suscité les propos du pape lors de l’affaire du prêtre pédophile Fernando Karadima. Le 8 avril, François avait fait amende honorable dans une lettre envoyée aux évêques chiliens, reconnaissant avoir commis de «graves erreurs d’évaluation et de perception, notamment en raison d’un manque d’information véridique et équilibrée». Le pontife qui recevait, en outre le week-end dernier, trois victimes d’abus sexuels commis par le clergé au Chili pour leur demander pardon et leur exprimer «sa honte». Analyse du Père Agustin Moreira Hudson sj.

Une étape importante vers des mesures plus appropriées de réparation et de justice pour les victimes d'abus, ainsi que vers un renouveau de l'Église catholique. Voici de quoi traite le rapport rendu le 15 décembre 2017 par la Commission royale en charge des réponses institutionnelles à la question des abus sexuels sur mineurs en Australie. Il s'agit de la réponse formulée par l'État face aux nombreuses dénonciations enregistrées depuis quelques années dans ce domaine et qui s'inscrit dans le cadre de ce que propose la loi et qui vise à convoquer une «Commission royale» pour traiter des sujets d'intérêt national.

Ce pays, le septième plus grand du monde avec ses 7,7 millions de kilomètres carrés et ses quelque 24 millions d'habitants, compte 22,6 % de catholiques. Ces dernières décennies, cette population a été secouée par des révélations d'abus sexuels sur mineurs qui ont conduit, le 12 novembre 2012, la Première ministre de l'époque, Julia Gillard, à convoquer une «Commission royale» afin d'examiner, analyser et faire des propositions sur ce sujet.

Six commissaires de grande renommée et au parcours reconnu auprès du service public ont été chargés de mener à bien cette mission. En un peu plus de cinq années de travail intense et approfondi, la Commission a reçu 42’000 appels, a réalisé plus de 8000 sessions privées d'écoute et a recensé, de 1950 à 2017, 6875 mineurs victimes d'abus sexuels, dont 2489 suivaient des études au sein d'institutions liées à l'Église catholique.

Une étude complète et approfondie a été réalisée à propos de l’institution religieuse. Dans son rapport final, 926 pages sont consacrées à sa structure et son fonctionnement, avec des propositions d'amélioration importantes pour la protection des enfants. En Australie, les institutions en lien avec l'Église accueillent un enfant sur cinq en âge d'être scolarisé. La Commission a révélé que 36 % des victimes d'abus sexuels sur mineurs étaient en lien avec elle. L'Église catholique recense 1880 agresseurs sur mineurs, dont 96 % sont des hommes. Parmi eux des prêtres, des frères religieux, des laïques et des bénévoles. L'âge moyen du premier abus sexuel est d'environ 10 ans, c'est le cas pour 74 % des victimes de sexe masculin. Le délai moyen entre l'abus et sa dénonciation est de 33 ans.

Premières étapes
Depuis 1940, on parle de la propension des agresseurs à répéter ce comportement. Le fait que les évêques et les supérieurs religieux pouvaient réitérer ce comportement plusieurs fois avant d'être dénoncés est dû à la possibilité de leur transfert au sein de diverses paroisses ou collèges. On est resté longtemps sans comprendre la pédophilie, ni savoir que faire avec un pédophile. On ne savait pas qu'il s'agissait d'un comportement souvent compulsif, répétitif et addictif. On considérait cela comme une faute morale. On la dissimulait, on gardait le silence pour éviter tout scandale. Jusqu'en 1984, la croyance était répandue que les désordres sexuels entre membres du clergé pouvaient se soigner grâce à des traitements psychologiques, des thérapies et un soutien spirituel.

À partir de 1988, la question des abus sexuels sur mineurs commença à être abordée au sein de la Conférence des évêques australiens. Ils proposèrent alors plusieurs initiatives, nous en avons sélectionné quelques-unes. En 1990, on élabora un «protocole de prévention». Ce fut une bonne initiative, même si tout était trop concentré sur la défense de l'Église et son clergé, au détriment des victimes. En 1992, il y eut une lettre pastorale sur le sujet.

Un point de rupture par rapport aux anciennes pratiques fut marqué par l'initiative Towards Healing (Vers la guérison) de 1996. On institua dès lors que tout comportement sexuel impliquant un mineur était un crime et était immoral. L'Église s'engagea à plus de vérité et de transparence, à réparer le préjudice causé aux victimes et à aider les personnes affectées. Elle s'engagea à apporter une réponse efficace face aux accusés et coupables, et à améliorer les méthodes de prévention. À leur tour, chaque diocèse ou congrégation devait avoir un Profetional Standards Resource Group (Groupe de ressource professionnel standard) qui devait aborder la question sous toutes ses formes.

Depuis 2000
Les Australiens estiment que le Saint-Siège a 20 ans de retard sur la question des abus sexuels sur mineurs. En 2000, les membres de la Conférence des évêques australiens et les membres du Saint-Siège se sont réunis à Rome pour régler les conflits.

C'est une vaste question à traiter que celle de la prescription et du lien entre le droit civil et le droit canonique. Les 570 évêques présents à Rome ont donc demandé à ce que l'on prenne en compte le droit civil en cas d'abus sur mineurs. En 2001, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF), à travers le document Sacramentorum sanctitatis tutela, s’est réservé le droit d'examiner et de sanctionner l'ensemble des cas.

On est resté longtemps sans comprendre la pédophilie
ni savoir que faire avec un pédophile.
On ignorait qu'elle pouvait être compulsive,
répétitive et addictive.
On considérait cela comme une faute morale.
On la dissimulait et on gardait le silence pour éviter tout scandale.

Qu’est-ce qui contribue aux abus au sein de l’Église?
Tout porte à croire que la question des abus sexuel sur mineurs est un vaste problème au sein de l'Église catholique. Il y a des éléments individuels et sociaux, théologiques, sur la structure hiérarchique de cette institution, sur la formation des prêtres et sur la culture cléricale. Je développerai plus loin certains de ces facteurs.

Il y a parmi les agresseurs d'enfants ceux qui font une fixation permanente, les agresseurs opportunistes et les agresseurs atypiques. Les facteurs de risque individuels qui peuvent prédisposer à ces abus sont: une confusion dans l'orientation sexuelle, des intérêts puériles, une absence de liens avec des homologues, des expériences sexuelles extrêmes, une expérience d'abus, une personnalité passive dépendante et une immaturité psycho-sexuelle.

Le cléricalisme a été largement signalé comme étant un facteur contribuant aux abus sexuels sur mineurs. Il s'agit de l'idéalisation du sacerdoce et de l'institution qu'est l'Église catholique. Il se caractérise par un commandement autoritaire, une vision rigide et hiérarchique du monde, et le caractère sacré de l'état sacerdotal avec un sentiment de supériorité. Ce caractère sacré des prêtres, qui assument le rôle de Dieu, fait d'eux des symboles de confiance et d'autorité démesurés, et certains en ont profité pour abuser de mineurs. Avec les pouvoirs et les privilèges, le service du peuple de Dieu a été négligé. Auparavant, on participait à une culture cléricale qui cherchait à éviter le scandale et à protéger la réputation de l'Église à travers le silence et la dissimulation, en faisant plus preuve d'empathie envers les agresseurs qu’envers les victimes. Pendant longtemps,la pédophilie a été considérée comme une faute morale et non un crime.

Au niveau de la structure organisationnelle, l'Église s'apparente à une monarchie absolue. Le pouvoir est concentré autour du pape, puis autour des évêques ou des supérieurs religieux, qui gouvernent leur diocèse ou leur congrégation de manière quasi autonome et sans les contrôles et contrepoids propres aux organisations civiles. On le constate avec une présence très importante de religieux par rapport aux laïques et aux femmes au sein des organes de pouvoir et décisionnels. Il y a une insuffisance nette de commandement au niveau des évêques comme au niveau des supérieurs religieux, et un manque de préparation et de formation lorsqu'il s'agit de conduite et de prise de décision. À son tour, le niveau de responsabilité, le fait de rendre des comptes de manière responsable de ses décisions et de sa gestion, est très réduit. Tous ces éléments ont rendu possible le secret, le manque de transparence et la répétition des erreurs.

En ce qui concerne le droit, l'Église catholique est régie par le Code du droit canonique de 1983, qui considère les abus sexuels sur mineurs comme une faute morale et non un délit. Le secret qui protège l'agresseur prévaut et permet d'éviter un scandale (présent au sein de 24 canons). Le délai de prescription du délit a été un facteur rendant difficile le travail de la justice. Il a été modifié ces dernières années. Il est évident que les éléments constitutifs du Code de droit canonique sont moins importants que ceux du droit civil de nombreux pays. En 2016, le cardinal Sean O´Malley a affirmé, en citant le pape François, que les crimes contre les mineurs ne pouvaient plus continuer à être un secret et qu'il existait une obligation morale de dénonciation à l'autorité civile.

Il a également beaucoup été question de la conséquence du célibat sur les abus sexuels sur mineurs. Il convient de rappeler que la majorité des cas d'abus sexuels intervient dans le cercle familial. Il n'y a aucun lien direct entre le célibat et la propension à abuser de mineurs. Cependant, lorsqu'il y a des facteurs de risque déjà existants, en plus desquels on rajoute l'obligation de célibat, le risque d'abus sur mineurs est alors potentiellement augmenté.

Une mauvaise théologie du corps
Suite à l'analyse du scandale des abus sexuels, on peut conclure qu'il y a une mauvaise théologie du corps et de la sexualité au sein de l'enseignement de l'Église catholique et de la formation des religieux. On constate une certaine immaturité et une certaine répression du vécu de la sexualité. Pour de nombreux prêtres, le célibat imposé est un martyre silencieux et ils estiment qu'il devrait être facultatif.

À la lumière des informations que nous avons aujourd'hui, il parait évident qu'avant 1970 les processus de sélection, la formation initiale, l'accompagnement et la préparation à une vie de célibataire et de travail pastoral n'étaient pas appropriés aux domaines de la sexualité, aux limites, à l'intimité et à la communication. Ils étaient intégrés dès l'âge de douze ans à un système d'internat où le développement émotionnel et psycho-sexuel était quasi inexistant, malsain et dysfonctionnel. Les séminaires étaient isolés et suivaient un modèle monastique dont la formation était rigide, l'accent était mis sur l'intellectuel, la dévotion et l'obéissance aux règles.

Il était fréquent que des prêtres nouvellement ordonnés et des frères soient assignés à des paroisses ou des collèges sans aucune préparation pastorale préalable. Beaucoup vécurent la solitude, l'isolement, une mauvaise vie communautaire sans intimité, avec de rares amitiés, du stress, de l'immaturité sexuelle et émotive, une surcharge de travail, un manque de supervision et de soutien.

Que ce soit individuellement ou conjointement, les facteurs mentionnés augmentèrent le risque d'abus sexuels sur mineurs.

Le fait de confesser ces abus sexuels sur mineurs, aussi bien du côté des victimes que des agresseurs faisant appel au sacrement de la réconciliation, laissa ce délit dans le secret et l'empêcha de quitter la sphère privée. Ceci augmenta le risque d'abus. Nous avons mentionné que, durant longtemps, les abus sexuels sur mineurs étaient considérés comme un pêché et non comme un crime. Ils furent traités à travers le sacrement de la confession et plus de prières, sans être dénoncés à la police. La confession est un procédé qui a permis aux agresseurs de continuer leurs actes. Une jeune fille raconta que son père était très assidu à la confession et un agresseur permanent.

Proposition de prévention

ainsi3Image tirée de la série "Ainsi soient-ils"La Commission critique la concentration des pouvoirs au sein de la hiérarchie de l'Église catholique. Elle plaide en faveur de l'intégration de personnes laïques, en particulier des femmes, tant au sein des structures de gestion que pour la prise de décisions. Elle propose que la sélection des prêtres soit un processus intégrant une plus grande participation de laïques, et mené avec davantage de transparence et avec une responsabilité assumée face à la communauté du peuple de Dieu, et qu'il permette d'éviter les titres honorifiques. Pour la bonne gestion d'un diocèse, on invite à la mise en place régulière de synodes diocésains, telle une instance participative de consultation, de dialogue et d'écoute.

En ce qui concerne le choix des candidats à la vie sacerdotale et religieuse, la Commission recommande une approche multidisciplinaire, comprenant les dimensions suivantes: médicale, psychologique, spirituelle et sociale. Il convient d'avoir recours à des examens spécifiques réalisés par des professionnels qualifiés avant d'accepter un candidat. Elle recommande également une consultation approfondie avant l'ordination sacerdotale et un contrôle d'aptitudes au travail avec des enfants.

Étant donné que toute relation pastorale implique un déséquilibre des pouvoirs, on insiste sur l'importance d'une formation permanente incluant des cours obligatoires sur la déontologie du Ministère, les limites dans la sexualité, le soin aux enfants, la confidentialité et l'exercice responsable du pouvoir. On insiste également sur le besoin d'une supervision professionnelle des activités en lien avec le soin aux personnes, et sur celui de rendre compte à la communauté de la gestion administrative et pastorale (responsabilité), avec notamment des processus officiels d'évaluation.

La Commission recommande que soient dénoncés à la justice civile compétente les délits d'abus sexuels sur mineurs et que l'identité de la victime puisse rester confidentielle. Elle plaide en faveur de la modification du Code de droit canonique de 1983, notamment en ce qui concerne la dissimulation, et elle propose que les abus sexuels sur mineurs bénéficient d'un délai imprescriptible. Elle suggère que la Congrégation pour la doctrine de la foi ait des tribunaux locaux pour faire avancer ces processus judiciaires in situ.

La Commission a reçu de nombreux éléments mettant en avant le célibat imposé et assumé telle une charge et impliquant un nombre élevé de cas d'isolation émotionnelle, de solitude, de dépression et de maladie mentale. Elle recommande que le célibat soit facultatif.

Si, lors du sacrement de la réconciliation, un mineur confesse qu'il a été abusé sexuellement ou si une personne confesse qu'elle a abusé un mineur, le prêtre doit persuader la personne d'en parler, hors du devoir de secret, à des personnes adéquates pour gérer ce délit. Il est recommandé que la pratique du sacrement de réconciliation avec des mineurs ait lieu dans des espaces ouverts et sous la surveillance d'autres personnes majeures.

Trouver une église accueillante
Les abus sexuels sur mineurs sont largement parvenus à la connaissance du public dans plusieurs pays, provoquant énervement et scandale. L'Église catholique a été très touchée puisque même certains de ses ministres et adeptes ont été impliqués dans ces crimes.

La Commission australienne a étudié en profondeur le problème dans son pays, ainsi que la réalité structurelle et le fonctionnement de l'Église catholique. Ce fut un travail objectif et de qualité pour lequel nous, jésuites chiliens, nous sentons profondément reconnaissants.

Elle a révélé la violence de ce crime et le préjudice énorme causé aux victimes et aux familles. La Commission nous incite à trouver des moyens justes de réparation pour les victimes, ainsi qu'un renouveau et des changements dont l'Église a besoin, aussi bien au niveau de la structure de gestion que dans son mode de fonctionnement, afin d'être l'Église de Jésus, accueillante pour tous et en particulier pour les plus faibles.

Traduction de l’espagnol en français
par Marion Legeay

Lu 206 fois