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mardi, 01 mars 2022 07:59

Vatican, les femmes dans l’ombre des papes

Femmes de papesLe pape François tente de remédier à la longue invisibilisation des femmes au sein de l’Église catholique, en les nommant à des postes clés de la Curie romaine. Au fil de l’histoire, d’autres figures féminines, sans toujours attendre d’être sollicitées, se sont frayé un chemin jusqu’au Vatican, devenant de fidèles conseillères et amies de souverains pontifes. Une collaboration fructueuse, malgré les vents contraires d’une institution encore souvent misogyne.

Journaliste au Figaro, Bénédicte Lutaud est spécialiste de l’actualité des religions, de l’Église catholique et du Vatican. Elle est l’auteure de Femmes de papes (Cerf 2021). Voir son entretien avec Claire Guigou du 24 février 2021.

Le 18 février 2022, le pape François a nommé la théologienne Elmice Cuda secrétaire de la Commission pontificale pour l’Amérique latine. Quelques mois auparavant, le 4 novembre 2021, il avait nommé à la tête du gouvernorat de la Cité du Vatican une autre femme, la religieuse italienne Raffaella Petrini. Une première, ce poste clé du plus petit État du monde étant traditionnellement réservé aux hommes, a fortiori aux évêques! Ces nominations s’inscrivent dans une longue liste d’autres nominations visant à féminiser la Curie, le «gouvernement du Vatican», sous le pontificat de François.

En effet, très rares étaient auparavant les femmes (pourtant très compétentes) qui se voyaient confier des postes à haute responsabilité au sein de la Curie. Par ailleurs, leurs fonctions ne dépassaient pas le grade de sous-secrétaire, soit de «numéro 3». François avait déjà fait un pas supplémentaire, en août 2021, en nommant secrétaire (soit «numéro 2», mais ad interim!) du Dicastère pour le développement humain intégral la religieuse salésienne Alessandra Smerilli.

Six mois plus tôt, une autre nomination féminine marquait un tournant majeur: la religieuse française Nathalie Becquart était choisie comme sous-secrétaire du Synode des évêques. Aucune femme n’avait jusqu’alors occupé ce poste, la religieuse xavière devenant ainsi la première femme à obtenir le droit de vote au sein de cette assemblée chargée d’étudier les grandes questions doctrinales de l’Église catholique.

Volonté de changement

La question des femmes dans l’Église a agité les débats ces dernières années. Elle avait notamment été relancée par un religieux, le frère Hervé Jeanson, prieur des Petits Frères de Jésus, durant le Synode des jeunes de 2018. Il avait fait part de son «malaise»: alors que lui-même avait le titre de Père synodal (et donc le droit de vote) sans pour autant être ordonné, les religieuses, elles, ne pouvaient pas s’exprimer de la même manière, et il s’était enquis de savoir pourquoi.

Cette féminisation du gouvernement central de l’Église catholique -assortie d’autres réformes importantes, sur le plan de la liturgie ou de la théologie-[1] est la concrétisation du souhait de François. Soit de réfléchir «au rôle possible de la femme là où se prennent des décisions importantes» -comme il l’écrivait dès son exhortation apostolique Evangelii Gaudium de 2013, texte «programmatique» de son pontificat- en leur permettant d’accéder à des postes à responsabilité -comme il n’a eu de cesse depuis de le répéter. Et de préciser, pour anticiper la réponse connue (également en dehors de l’Église) selon laquelle on manquerait de «candidates», sa volonté de rendre plus visibles ces femmes déjà si actives au service de l’Église: des catéchistes aux théologiennes et biblistes, en passant par les mères supérieures de congrégations internationales et les religieuses accompagnant migrants ou prostituées sur le terrain.[2] Religieuses qui, rappelons-le, constituent les deux tiers des personnes consacrées dans la vie religieuse!

Une manière, également, de dépasser le seul prisme de la question controversée du sacerdoce féminin -des théologiennes ont ainsi pointé le risque du cléricalisme, à l’heure où François invite à faire davantage participer les laïcs à la vie de l’Église. Les femmes ne pourraient-elles pas, de multiples autres manières (droit de vote au synode, prédication, diaconat permanent, enseignement et conseils en séminaire, etc.), avoir davantage voix au chapitre?

Enfin, n’était-il pas temps de s’inscrire vraiment dans les pas du Christ, qui s’adresse de manière inédite aux femmes, en leur confiant des rôles très importants, à commencer celui de premières évangélisatrices?[3]

Dans les coulisses du Vatican

Dans les siècles passés, bien avant que leur présence soit officiellement admise par les papes du XXe siècle, plusieurs femmes ont su se frayer un chemin jusqu’au Vatican. Citons deux exemples. Hildegarde de Bingen (1098-1179), mystique du XIIe siècle, fondatrice de monastères, naturaliste, musicienne, peintre au savoir encyclopédique, fut sollicitée par le pape Eugène III pour ses conseils spirituels et prononça plus de septante homélies! Son érudition fut reconnue neuf siècles plus tard par Benoît XVI, qui la proclama «docteure de l’Église» en 2012. Catherine de Sienne (1347-1380), proclamée également docteure de l’Église par Paul VI, convainquit le pape Grégoire XI de renoncer à l’exil en Avignon pour revenir à Rome. Le Saint-Père l’envoya ensuite négocier la paix entre les Florentins et les États pontificaux. Plus tard, la religieuse mena de véritables campagnes épistolaires pour soutenir le pape Urbain VI, qui avait sollicité son aide dans le cadre du Grand Schisme d’Occident. Contestées, parfois controversées, ces femmes de renom firent à la fois l’objet d’admiration et de méfiance…

Les choses ont-elles vraiment changé au XXe et XXIe siècles? C’est la question que je me suis posée dans mon ouvrage Femmes de papes, qui narre les vies extraordinaires de cinq femmes ayant fait partie de l’entourage intime des papes, de Pie XI à François, jusqu’à devenir leurs amies, muses et fidèles conseillères. Aussi différents que soient leurs récits de vie, toutes sont liées par un même destin: c’est à leur contact que les héritiers du trône de Pierre ont changé leur regard sur le « sexe faible » et défendu, chacun à sa manière, leur rôle indispensable au cœur de la société. Or si ces femmes d’exception ont eu un accès privilégié au Vatican, elles ont toujours œuvré en coulisses. Par humilité ou bien contre leur gré. Sans elles, ces papes n’auraient sans doute jamais pris certaines décisions, ni écrit plusieurs de leurs plus grands textes. Pourtant, toutes durent affronter de véritables réticences de la part de la Curie, jalouse de la confiance que leur accordait le Saint-Père.

Cinq femmes d’exception

Juive, femme et non italienne au beau milieu des années 1930, l’Allemande Hermine Speier n’avait décidément aucune raison de faire un jour son entrée au Vatican! Pie XI décida pourtant d'engager cette brillante archéologue, persécutée par le régime nazi, afin de remettre en ordre les archives de la bibliothèque apostolique. Une manière discrète de la protéger? Pie XII, son successeur, choisira en tous cas de confirmer à son poste cette excellente employée et lui exprimera personnellement ses félicitations lorsqu’elle se convertira, librement, à la religion catholique. Hermine Speier marquera durablement l’histoire contemporaine des Musées du Vatican par une découverte archéologique spectaculaire, identifiant une tête de cheval venue du Parthénon. Elle ouvrira, la première, la voie aux femmes à des postes prestigieux au sein du petit État. Pourtant, elle devra affronter les pires attaques de certains cardinaux du Vatican aux liaisons sulfureuses avec le fascisme.

Pie XII, lui, fit entrer au Palais apostolique sa secrétaire et gouvernante Pascalina Lehnert. Surnommée «la papesse», celle qui deviendra une véritable mère de substitution pour le pontife dirigea d’une main de fer la maison papale, s’interposant entre son insigne patron et les cardinaux de la Curie, s’attirant ainsi de nombreux ennemis. Ce fut la première femme dans l’histoire à assister de l’intérieur à un conclave! Mais c’est aussi à elle que fut confiée, en pleine Seconde Guerre mondiale, une importante mission d’aide à des réfugiés juifs. À la mort de Pie XII, elle sera pourtant chassée sans cérémonie du Vatican.

Wanda Poltawska, résistante polonaise, passa quatre ans dans un camp de concentration, où elle fut soumise à de terribles expériences chirurgicales, avant de devenir psychiatre et l’amie de toute une vie de Karol Wojtyla. Devenu pape, son «frère», comme il se définit lui-même, lui confia des rôles clés dans les institutions vaticanes dédiées aux thèmes qu’ils avaient tous deux à cœur: la défense de la vie et de la famille. Elle lui inspira plusieurs de ses écrits sur les femmes et sa fameuse théologie du corps. Là encore, Wanda Poltawska dut faire face à de vives résistances de la part de deux autres conseillers officiels du pape: son secrétaire particulier le cardinal Dsiwiscz et le porte-parole du Saint-Siège Joaquin Navarro-Valls. Elle dut également supporter des rumeurs nauséabondes sur son amitié avec le pape… qui rappellent les rumeurs plus récentes sur l’invraisemblable liaison entre l’ancien archevêque de Paris et son amie théologienne, vierge consacrée, Laetitia Calmeyn.

Sœur Tekla Famiglietti, la mère supérieure la plus surveillée des services secrets américains, fut la meilleure alliée du pape polonais sur le terrain diplomatique: amie et protégée de Jean-Paul II qui admirait son audace, elle joua, en toute discrétion, un rôle déterminant lors de la visite du pontife à Cuba et de sa rencontre avec Fidel Castro… En dépit, là encore, des inimitiés et jalousies d’une partie de la Curie et du cardinal cubain Jaime Ortega, jaloux de son succès diplomatique.

Ancienne soixante-huitarde, Lucetta Scaraffia se convertit sur le tard au catholicisme. Cette historienne et journaliste a bénéficié du soutien explicite des deux derniers papes, devenant la référence incontestée du Vatican en matière de la place des femmes dans l’Église. C’est avec le soutien de Benoît XVI qu’elle créa, en 2012, un supplément féminin à l’Osservatore Romano, le quotidien officiel du Saint-Siège, où elle fit des propositions chocs pour donner davantage de place aux femmes dans l’Église. Le pape François l’encouragea personnellement à poursuivre son travail et lui confia l’approfondissement d’une «théologie de la femme». Déçue de sa participation au Synode des évêques sur la famille, elle est entrée en «rébellion» en révélant au grand jour les abus de membres du clergé sur les religieuses… Ce qui lui vaudra d’être poussée à la démission en mai 2019.

Toutes ces personnalités ont su résister, en s’affirmant non seulement en tant que femmes (célibataires, consacrées ou épouses et mères), mais aussi à travers leur foi enracinée. Refusant pour autant d’être cantonnées à leur seul sexe féminin et aux clichés qui lui étaient attribués (l’ignorance, l’hystérie, la séduction), elles ont fait valoir leurs seules compétences, spirituelles, intellectuelles, organisationnelles et pragmatiques. Cinq femmes, dont le Vatican a pour certaines délibérément tenté d’effacer la mémoire, qui devraient désormais, souhaitons-le, inspirer les femmes -et les hommes- de bonne volonté pour construire l’Église de demain! 

À lire
«Église, nom féminin»
dossier paru dans choisir n° 689, octobre-décembre 2018;
à commander à:

[1] Comme le fait de permettre aux femmes d’accéder aux ministères institués de lecteurs et acolytes en janvier 2021, d’insister sur l’élaboration d’une «théologie de la femme» en instituant la sainte Marie-Madeleine comme fête et non comme mémoire obligatoire, l’élevant ainsi au rang «d’apôtre des apôtres».
[2] Cf. Véronique Lecaros, Une force oubliée, in choisir n° 689, octobre-décembre 2018, et la recension de son livre Religieuses en Amérique latine à la p. 69 de ce numéro. Voir aussi la vidéo du pape François, Pour les religieuses et les consacrées, Rome, 1er février 2022. (n.d.l.r.)
[3] Pour reprendre le titre du livre de l’historienne et écrivaine Lucetta Scaraffia, Du dernier rang. Les femmes et l’Église, Paris, Salvator 2016, 166 p. Elle y narre sa déception en tant qu’auditrice du Synode pour la famille en 2015, et la manière dont les femmes ont été peu, voire pas du tout, impliquées dans ce processus de réflexion.

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