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mardi, 05 avril 2022 08:25

Entre prophétisme et pharisianisme: le wokisme

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© Philippe Lissac/GodongLe mot wokisme fait grincer de nombreuses dents, car il est devenu un fourre-tout englobant toutes les formes de luttes contre les inégalités, du racisme à l'écriture inclusive... Pourtant, si l'on part de son sens premier, ce mouvement ne peut laisser les Églises indifférentes. Qu’y a-t-il derrière cette revendication d’un monde plus juste et fraternel? Entre prophétisme biblique et risque de nouvelle religion, pasteurs et théologiens se positionnent pour la défense des marginalisés.

«Le terme wokisme est devenu un mot repoussoir car tous les ismes appellent une idéologie», constate Josiane Ngongang, conseillère presbytérale d’une Église réformée à Paris et enseignante d’un module de formation théologique sur les «injustices raciales et la libération des systèmes d’oppression». Bref: elle enseigne un contenu que d’aucuns qualifieraient de wokisme, même si elle n’emploie pas le terme. D’origine camerounaise et ingénieure, on lui demande parfois si elle est la femme de ménage, juste à cause de la couleur de sa peau. Pour elle, être woke, selon cette expression d’argot afro-américaine des années 1930, consiste à être «éveillé au fait qu’il y a des injustices raciales». Repris lors des mobilisations pour les droits civiques, le terme a par la suite intégré les luttes anti-sexistes et anti-homophobes.

Pour Josiane Ngongang, il s’agit de «débusquer et de dénoncer des inégalités installées dans les systèmes plutôt que dans les individus». Car il faut bien un système pour mettre en place «un lavage de cerveau sur plusieurs siècles qui vous retire toute notion de fierté de qui vous êtes, et toute humanité. Vous finissez par croire: "Je n’ai pas de valeur, je n’ai pas d’histoire. Mon corps, mes cheveux ne sont pas beaux, ma destinée est d’être asservi.» Puis un jour, on se réveille, on devient woke, raconte-t-elle. Mais on met du temps à «déconstruire et dénoncer les croyances dévalorisantes que l’on avait intériorisées».

Le cri des esclaves

Josiane Ngongang est soutenue dans sa démarche par le pasteur américain presbytérien Bob Ekblad, longtemps installé en Amérique latine où il s’est confronté aux théologies de la libération avant d’obtenir un doctorat de l’Institut protestant de théologie à Montpellier en France. Il est aujourd’hui pasteur d’une communauté composée de migrants et d’Amérindiens, baptisée Tierra Nueva, et aumônier de prison aux États-Unis.

Spécialiste du livre d’Esaïe, Bob Ekblad compare volontiers le wokisme au prophétisme biblique. «En Exode, Dieu entend le cri des esclaves et envoie Moïse comme agent de libération. Tous les prophètes, dont Esaïe, exposent les injustices de façon détaillée. Si elles ne sont pas mises en lumière, les opprimés peuvent penser qu’ils le sont par la volonté de Dieu. Le mouvement woke fait partie de ce jugement où les choses cachées sont mises en lumière.» Néanmoins, Bob Ekblad reconnaît que le wokisme «provoque de la honte» et que nombre de chrétiens préfèrent l’ignorer ou le discréditer plutôt que d’entrer dans un processus de repentance. Pourtant, pour Bob Ekblad, «Dieu est woke! Il ne dort pas. Il est le seul vrai éveillé: il voit toutes les injustices et définit ce qu’est la vraie justice. Il y a beaucoup de choses dont je ne suis pas encore conscient. Mais nous avons besoin d’être éveillés à l’injustice profonde qui affecte les gens marginalisés proches de nous.»

Églises et discriminations

Alain-Georges Nouga est pasteur d’une Église réformée dans l’ouest de la France. D’origine camerounaise, lui et sa famille ont vécu divers types de discrimination, à tel point que ses enfants ne voulaient plus aller au culte pour ne plus y subir les regards –ou les absences de regard– qu’ils y croisaient. Il n’avait jamais entendu le terme de wokisme, mais s’y retrouve pleinement. «Quand nous allons à l’église, l’objectif est d’être sensibilisé aux questions qui importent au Christ jusqu’à être transformé. La rencontre avec le Christ nous transforme de l’intérieur: si rien ne bouge dans ma vie, alors ce n’est que du théâtre!» C’est pourquoi, quand il était pasteur à Briançon, dans les Alpes, il a fait du bénévolat pour une association accueillant des migrants. «Certains marchaient pieds nus dans la neige pour franchir les cols et ont dû être amputés des membres!» raconte-t-il. Il y avait des Ivoiriens, des Nigérians, des Congolais, des Syriens, des Afghans, etc. Il se souvient particulièrement de cette femme enceinte brésilienne en couple avec un Érythréen. «Ils trouvaient bizarre qu’un pasteur vienne s’impliquer pour laver les toilettes et servir des repas.» Voilà ce qu’est, pour lui, le wokisme. «Tout être humain, face à sa propre finitude, se rend compte qu’il doit être sensibilisé aux questions de vulnérabilité.» D’un certain côté, l’élan de solidarité actuel pour les réfugiés ukrainiens «fait partie du wokisme», estime Alain-Georges Nouga. Citant Martin Luther King, il affirme: «Je rêve d’un monde où la fraternité serait réelle et non pas hypocrite et où la valeur d’un être humain ne serait jamais cotée en bourse.»

La justice n’est pas la vengeance

En même temps, Josiane Ngongang et Bob Ekblad reconnaissent des limites au wokisme. «Certaines tendances peuvent tomber dans une sorte de pharisianisme, devenir un nouveau légalisme, une religion», mais tout comme les mouvements anti-woke, estiment-ils. Pour Josiane Ngongang, «le camp du wokisme n’est pas le camp du Bien. Woke ou pas, nous sommes tous dans le camp du Mal… Certaines personnes woke voudraient renverser le système, tout détruire, y compris les oppresseurs. Alors que le Christ nous dit de baisser nos armes. Aux victimes, il dit: "J’ai été victime, lynché sur la croix, et je peux te faire ressusciter.. Aux oppresseurs, il dit: "Je t’invite à la repentance pour vivre une fraternité avec tous.»

Pour la jeune femme, le risque d’une sur-polarisation du débat est grand. «À force de chercher la justice, on finit par chercher la vengeance.» Alors, dans ses cours, elle tente de proposer une troisième voie, celle du Christ, un Évangile qui ne soit ni culpabilisant, ni condamnant, mais plutôt un «Évangile responsabilisant».

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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