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lundi, 28 novembre 2016 09:31

Le concile panorthodoxe

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Le 18 juin 2016, veille de la Pentecôte orthodoxe, s’ouvrira en Crète le Saint et Grand concile de l’Eglise orthodoxe. Saint et Grand... Ces mots placent haut la barre à franchir pour l’orhodoxie. Il faut dire qu’on l’attend depuis un millénaire! Le concile panorthodoxe est une grâce, une chance à ne pas rater, mais aussi une épreuve.

Dès l’appel au concile, on se prête à rêver... les besoins ressentis sont si grands. Vient le temps de la préparation et de l’accommodation à la conciliarité. Puis le temps de la réunion, où l’on espère et l’on craint. Suivra celui de l’évaluation et de la réception par le corps de l’Eglise orthodoxe. Tel est le processus et le temps conciliaire. Plus long est ce temps, plus le processus est soumis aux convulsions de l’Histoire, aux défis et aux crises que subit l’Eglise. Et mieux sont perçus les signes - positifs ou négatifs - qu’émet le monde, plus le chemin s’éclaire ou se trouble. Le XXe siècle, qui a vu la préparation du Grand concile de l’Eglise orthodoxe, a été particulièrement cruel pour cette dernière. Mais de toute crise, on peut sortir amoindri ou grandi.

Dans la nature de l’Eglise
En annonçant le Concile, le 21 mars 2016, le patriarche Bartholomée Ier de Constantinople écrit : « L’Eglise orthodoxe est l’Eglise de la conciliarité. » La conciliarité n’est pas une organisation singulière à opposer à d’autres formes de gouvernance. Elle découle de la nature même de l’Eglise, communion ou communauté dont le visage et la vie sont donnés dans l’Eucharistie.
L’Eucharistie engendre un mode de relations : dans la verticalité, le Christ tête de l’Eglise ; dans l’horizontalité, les communautés eucharistiques. Cette ecclésiologie de communion structure l’Eglise locale que préside l’évêque. « Là où paraît l’évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l’Eglise catholique. » L’Eglise locale n’est pas une bulle fermée sur elle-même. Chaque évêque, au nom du Christ, assure et signifie l’unité du corps ecclésial. Il le fait en communion avec les autres évêques. « L’épiscopat est un, et chaque évêque en tient une partie en indivision (in solidum). L’Eglise est une, tout en devenant multitude quand elle s’élargit par la croissance que lui donne sa fécondité. » Telle est la conciliarité. Et la primauté. Le Christ est premier dans l’Eglise. Par délégation du Christ, l’évêque, président (proestôs) de l’Eucharistie et de l’Eglise locale, est au service de son unité. Les autres structures et primautés - territoriale, nationale ou universelle (avec patriarches et papes) - sont secondes.
Le concile est l’expression de l’unité de l’Eglise et de son autorité (les évêques y ont une place prépondérante), mais il peut réunir aussi les autres ordres de l’Eglise (prêtres, moines, laïcs). Ce fut le cas au concile de Moscou de 1917-1918, un concile régional exemplaire.

Malaise conciliaire
Alors que chaque Eglise territoriale a tenu ses propres conciles, l’orthodoxie a perdu l’usage du concile général, et même de la conciliarité. Depuis un millénaire, il n’y a plus eu de véritable concile panorthodoxe. Les contraintes de l’Histoire, de l’Empire ottoman à l’Empire soviétique, ont distendu les relations entre les Eglises. Pour survivre, elles se sont repliées sur elles-mêmes, exacerbant leur identité ethnique, en lien souvent avec l’indépendance des Etats/nations. Elles sont devenues « autocéphales », chaque Eglise ayant sa « propre tête ». Bel exemple d’autonomie, mais aussi source d’abus. La diaspora orthodoxe, nombreuse dans le monde, en est un symptôme : multipliant les juridictions parallèles, elle contredit l’exigence canonique « qu’il n’y ait pas deux évêques dans une ville ».
Par repli sur soi, les Eglises autocéphales sont devenues « autologales », chacune parlant d’elle-même, pour elle-même. L’identité de chaque Eglise a diminué le sens de l’altérité. L’autre est souvent devenu un étranger inconnu, voire un adversaire. La vérité de l’autre n’est plus discernable. Cela explique en partie les crispations du dialogue œcuménique.
Quand s’ajoute le syndrome du pouvoir, les hiérarques n’entendent plus la voix du peuple de l’Eglise. Malgré les appels de quelques évêques et de laïcs engagés, l’Eglise n’a jamais consulté les fidèles (clercs, moines, laïcs) durant les soixante ans de préparation du Grand concile. alors qu’ils devraient être partie prenante d’une démarche conciliaire. Et il a fallu attendre février 2016 pour que les documents préparatoires soient publiés. On comprend que certains milieux aujourd’hui soient poussés à réagir avec une grande vigueur, face à l’impression d’être devant un fait accompli.

Le temps de l’attente
Le mouvement vers un concile panorthodoxe commence au début du XXe siècle, avec des encycliques du Patriarcat œcuménique en 1902 et 1904. S’adressant aux Eglises orthodoxes locales, soucieux de leur unité, Joachim III de Constantinople leur propose une conférence commune « pour préparer le champ à un rapprochement régulier, réciproque et amical ». Cet effort est inséparable, dit-il, de celui qu’il faut mener avec toutes les Eglises chrétiennes ; unité orthodoxe et unité chrétienne ont une même visée, la communion (la koinônia) qui doit caractériser l’Eglise du Christ.
Dès 1951, le patriarche Athénagoras de Constantinople relance le projet, mais la véritable préparation du Concile ne commence qu’en 1961. En 1976, dix thèmes sont retenus. Ils concernent l’organisation interne de l’Eglise et la vie des fidèles, les relations avec les communautés chrétiennes « hétérodoxes », et les défis du monde actuel. La préparation traverse des hauts et des bas, des temps morts, avec une accélération - et peut-être trop de hâte - dès mars 2014.
Selon l’encyclique patriarcale du 21 mars 2016, le but premier du Concile est « d’enseigner que l’Eglise orthodoxe est l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique », et de manifester cette unité. Pour qui vit dans l’Eglise, cette unité est réelle et forte : quelle que soit leur Eglise autocéphale, les fidèles vivent de la même Parole de Dieu, du même enseignement dogmatique, de la même attention aux Pères de l’Eglise, de la même liturgie, de la même éthique, de la même ascèse, de la même vénération de la Mère de Dieu et des saints, du même respect des icônes. Le cœur de la foi est solide et vivant.
Mais dans un concile, il faut avoir le courage de passer des Eglises orthodoxes à l’Eglise orthodoxe, sans nier les particularités et les responsabilités régionales ou nationales : en manifestant cette unité non pas médiatiquement ou « pour la galerie », mais concrètement, dans de nouvelles relations entre les Eglises ; et en guérissant celles-ci des syndromes de division, par une procédure régulière de consultation et un mécanisme de médiation lorsqu’il y a un conflit entre elles. La résolution du chaos canonique de la diaspora sera un test.
L’isolement des Eglises, leur identification avec une culture ethnique, l’ignorance de l’autre rend quelques Eglises autocéphales incapables de saisir le langage du monde actuel et ses problèmes. Au-delà des murs des églises, des limites ecclésiastiques, elles peinent à élever un message évangélique pertinent et lisible. On sent leur méfiance envers les modes de pensée, les courants qui traversent les mœurs et les réseaux sociaux, les contestations qui dérangent - « Les temps sont mauvais ». Et les fidèles partagent souvent les mêmes peurs. Les Eglises doivent donc apprendre à parler au monde, sans se laisser modeler par lui, « à mettre à profit le temps présent, non comme des insensés, mais comme des sages » (Ep 5,15-16).

La réalisation
Dès 1961, toutes les Eglises furent associées à la préparation du Concile, au choix des thèmes, à l’élaboration des documents, par des commissions et des conférences, des délégations d’évêques, de quelques prêtres et de théologiens. La participation des Eglises fut active. Mais la consultation des fidèles fut oubliée, selon une vision sans doute inconsciente de « l’Eglise enseignante versus l’Eglise enseignée ».
Cette longue préparation fut chahutée par les événements du dernier demi-siècle, les changements à la tête des Eglises, les mutations dans les sociétés historiquement orthodoxes, les cultures transversales véhiculées par les moyens modernes de communication. Or pour des raisons historiques, le monde orthodoxe n’a pas participé à la formation de ce qu’on appelle la modernité et n’a pas engagé avec elle de dialogue critique. Cela explique l’indigence de certains documents préconciliaires. Et quand des documents - sur les relations œcuméniques et sur la mission de l’Eglise dans le monde contemporain - proposent quelques timides ouvertures, on assiste à une levée de boucliers dans les milieux conservateurs ; une opposition qui risque de bloquer le Concile.
Une autre contestation vise la composition et le fonctionnement prévus du Concile. Au lieu de réunir, en une véritable conciliarité, l’ensemble des évêques (entre 850 et 900), le Concile sera formé de délégations (ou de sélections) de 24 évêques et leur primat pour chacune des 14 Eglises autocéphales (soit 350 évêques au maximum). On a sûrement voulu éviter ainsi le poids excessif de certaines Eglises, et peut-être, disent de méchantes langues, écarter des voix discordantes. Mais est-il conciliaire de laisser la majorité des évêques sur le bord du chemin synodal ?
Les décisions, en outre, seront prises non par vote individuel, mais, comme le veut la règle « une Eglise, une voix », par consensus des quatorze Eglises. Ce qui permettra de dire : « l’Esprit saint et nous-mêmes avons décidé... » (Ac 15,28). Seuls seront soumis au vote les documents déjà approuvés par les Eglises, avec d’éventuels amendements.
Par défaut de culture du débat, le Concile risque d’être finalement une chambre d’enregistrement. Représentation déficiente du corps épiscopal, donc des Eglises locales, vote des Eglises autocéphales plutôt que vote des évêques, absence du peuple des fidèles fondent la crainte d’« un concile panorthodoxe sans les orthodoxes » . A moins que... l’Esprit pentecostal souffle en tempête sur la Crète !

L’espérance
L’humilité qui doit être la nôtre avant un tel événement cherche ailleurs les raisons d’espérer. Je les vois dans l’encyclique patriarcale du 16 mars 2016, avec l’aveu du patriarche Bartholomée : « Nous savons que le monde attend d’entendre la voix de l’Eglise orthodoxe au sujet de nombreux problèmes urgents qui préoccupent l’homme contemporain. Mais il a été jugé nécessaire que l’Eglise orthodoxe règle en premier lieu ses problèmes internes avant de parler ou de s’adresser au monde, ce qu’elle n’a pas cessé de considérer comme son devoir. »
Pour la première fois depuis mille ans, les Eglises orthodoxes vont se rencontrer dans un concile, non pas parfait, mais perfectible. Trop longtemps isolées, elles feront l’apprentissage du synode, mot grec équivalent du latin concile, en pratiquant un chemin commun, pour résoudre des situations qui compliquent la vie de l’Eglise et péjorent son message.
Reprenant un souhait exprimé par des hiérarques et des fidèles, Bartholomée Ier suggère un avenir conciliaire : « Le fait que, après tant de siècles, l’orthodoxie exprime sa conciliarité sur un niveau mondial, constitue le premier pas, décisif, dont on attend, par la grâce de Dieu, qu’il mène à la convocation, Dieu voulant, d’autres conciles panorthodoxes. » Le Concile de juin 2016 ne peut être que la première étape d’un chemin conciliaire de longue durée. Même si la modestie de ses résultats est prévisible, le fait qu’il ait lieu, que les évêques fassent ensemble ce chemin, qu’ils se parlent, qu’ils se reconnaissent de la même famille, qu’ils résolvent leurs conflits, qu’ils s’accordent à rencontrer l’autre, justifie sa tenue.
A la Pentecôte d’il y a 1985 ans, un violent coup de vent secoua la maison, des langues de feu se posèrent sur chacun des participants. C’est le miracle conciliaire espéré pour proclamer les merveilles de Dieu.
N. R.

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