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mercredi, 10 août 2016 14:45

Terre sainte

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Se montrer solidaire avec les chrétiens de Syrie est une évidence pour Mgr Georges Bacouni, qui a connu la guerre au Liban et a vécu les premières heures du conflit syrien. Car pour obtenir la paix, il faut commencer par améliorer les conditions de vie des populations. Une expérience confirmée par ses nouvelles fonctions en Terre Sainte, et confiée lors de son récent passage en Suisse.

La convivialité, la paix et l’unité sont au cœur des propos de Mgr Georges Bacouni.[1] Archevêque catholique-melkite de Saint-Jean d’Acre et de toute la Galilée depuis l’été 2014, il est à la tête d’un diocèse en Israël, composé de 33 paroisses, 36 prêtres et environ 76 000 fidèles. C’est la communauté chrétienne la plus nombreuse de Galilée.

Bernadette Bitar : Mgr Georges Bacouni, vous étiez en Syrie au début de la guerre, vous connaissez bien ce pays. Comment vivez-vous ce conflit qui embrase le Proche-Orient ?
Mgr Georges Bacouni : « J’ai fait l’expérience de la guerre au Liban (1975-1990). J’en ai subi les impacts. Et quand la guerre a débuté en Syrie, en 2011, j’y étais en effet, en tant qu’administrateur patriarcal du diocèse de Homs, Hama et Yabroud. Pour moi, il n’y a qu’une seule voie à suivre, c’est celle de la paix par le dialogue. On ne résout rien par la force : cela fait des milliers de morts, de réfugiés, d’orphelins, de veuves... et pour finir, tout le monde doit quand même s’asseoir à la même table pour parler...
» En Galilée, nous n’avons pas de réfugiés qui viennent de Syrie, mais nous avons organisé une collecte à Noël pour les chrétiens syriens qui souffrent de la guerre, pour leur montrer notre solidarité. Pour leur dire que nous sommes à leurs côtés. J’ai été très surpris par la somme que nous avons collectée : environ 66 000 euros (74 000 francs suisses) ! C’est beaucoup pour un diocèse comme le nôtre. Les chrétiens de Galilée ne sont plus actuellement dans une démarche de demande d’aide systématique ; ils comprennent qu’il y a plus malheureux qu’eux, et ils donnent volontiers ... lorsqu’ils savent où va leur argent. Nous avons envoyé cet argent à des ONG chrétiennes en Allemagne et en France, car nous ne pouvons pas transférer l’argent directement en Syrie. »

Vous aviez toujours vécu au Liban. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en arrivant en Galilée ?
« C’est de découvrir des Arabes différents. Les Arabes israéliens n’ont pas la même mentalité que les autres Arabes. Ils sont plus occidentalisés, même s’ils ont gardé de nombreuses traditions moyen-orientales. »

A Tyr, vous viviez dans un milieu principalement musulman. A Haïfa, vous évoluez dans une société majoritairement juive. En Israël, les chrétiens sont une minorité dans la minorité arabe. Comment abordez-vous cette situation ?
« Je sais ce que c’est que de vivre dans une minorité et quelle attitude particulière il faut adopter. Je constate que les gens qui font partie des minorités ont de la peine à prendre conscience de cette réalité. Dans une démocratie, quand on appartient à une minorité, on doit accepter de ne pas être toujours représenté. Et c’est pour cela que j’ai dit, lors de la réception organisée en mon honneur à Tyr avant mon départ pour Haïfa : “Je pars et je vais apporter là-bas la culture de la convivialité”. »

Les violences entre communautés sont fréquentes en Israël. Les chrétiens de Galilée ont-ils peur d’un embrasement ?
« Non, et il n’y a pas de crainte à avoir. A Haïfa, les relations sont très bonnes entre les communautés. D’ailleurs, en Galilée en général, les choses sont plus calmes que dans la région de Jérusalem. Les violences sont plus fortes dans les zones plus pauvres. En arabe, on dit : “La pauvreté est le carburant de la guerre”. Pour avoir la paix, il faut améliorer les conditions de vie. »

La cohabitation entre les différentes communautés chrétiennes en Terre Sainte est-elle sereine ?
« Je crois pour cela qu’il nous faudrait insister davantage sur ce qui nous unit entre chrétiens et moins sur nos différences, car nous sommes en train de présenter une fausse image aux non-chrétiens. L’autre jour, nous étions invités par le président de l’Etat d’Israël à l’occasion de Noël et du Nouvel An. “Je vous souhaite un Joyeux Noël, a-t-il dit mais seulement à une partie d’entre vous, car les autres n’ont pas encore célébré Noël...”[2] Cette déclaration illustre bien les perceptions erronées que nous induisons. Nous aurions vraiment besoin de sacrifier nos petites différences pour le bien de l’unité. Il nous faudrait davantage de théologie œcuménique sur l’amour du prochain, de réflexion sur comment s’aimer et comment être Un. »

Existe-t-il un dialogue interreligieux en Israël ?
« Nous vivons tous ensemble au quotidien et il existe un dialogue au sein de certaines universités. Mais il n’y a pas de dialogue institutionnalisé au niveau des dirigeants des diverses religions présentes, en tout cas pas en Galilée. »

Vous êtes connu pour vos visites dans les familles de votre diocèse. Comment êtes-vous accueilli ?
« Je crois que ces visites sont ce je fais de mieux en Galilée. Je rencontre des croyants, des pratiquants, des indifférents et même des personnes hostiles aux prêtres. Et tout se passe bien, car ce que les gens désirent surtout, c’est être écoutés. Ce rôle de pasteur à l’écoute de ce que disent les chrétiens est très important. Lorsque j’ai participé au Synode sur la famille en octobre dernier à Rome, j’ai constaté que parmi les évêques, il y avait malheureusement plus de personnalités “académiques” que de véritables pasteurs. Jésus n’est pas venu seulement pour ceux qui font du bien, mais aussi pour les pécheurs. »

Quels sont vos liens avec les pèlerins qui viennent en Terre Sainte. Sont-ils nombreux en Galilée ?
« Il le sont à Nazareth et près du lac de Tibériade, à Capharnaüm,[3] mais ils viennent très rarement à Haïfa, même si le Mont Carmel s’y trouve. Je rencontre donc peu de pèlerins. Mais il y a tout de même des groupes, comme les Amis de la Galilée chez qui j’étais en Belgique, qui cherchent à rencontrer des chrétiens de Terre Sainte. Ceux-ci reviennent plusieurs fois en Galilée et restent en contact avec les familles. Un groupe de pèlerins suisses va d’ailleurs passer à Haïfa ce printemps et me rencontrera à cette occasion ; une visite qui a pu s’organiser grâce aux contacts que j’ai eus à Fribourg en ce mois de janvier. »

Il y a quelques mois, deux Palestiniennes ont été canonisées à Rome : les catholiques de Terre Sainte en sont-ils fiers ?
« Oui, la fierté des chrétiens de Terre Sainte pour ces deux nouvelles saintes est très forte, particulièrement dans leurs villages d’origine. Il est vrai cependant que les chrétiens de Terre Sainte, où Jésus a vécu et où se trouvent tant de lieux sacrés, sont moins sensibles aux saints que ceux d’autres parties du monde. Personnellement, je pense que ces canonisations ont eu lieu en réaction à tout ce qui se passe maintenant au Moyen-Orient. Elles visent sans doute à encourager les chrétiens, à leur envoyer un signe du ciel : “Je suis avec vous, vous n’êtes pas seuls”. »

[1] Né au Liban, en 1962, Mgr Georges Bacouni est entré au séminaire en 1990, après des études d’économie. Après quelques années de travail dans le secteur bancaire, il rejoint l’Institut de Saint-Paul à Harissa et est ordonné prêtre en 1995. De 2005 à 2014, il est évêque de Tyr, au Liban, et entre 2010 et 2011, vicaire patriarcal pour le diocèse de Homs, Hama et Yabroud en Syrie.
[2] La rencontre avec le président d'Israël a eu lieu après le Noël catholique (25 décembre), mais avant le Noël orthodoxe (6 janvier).
[3] En une année, la Terre Sainte a néanmoins perdu plus de la moitié de ses pèlerins, estime Ibrahim Faltas, de la Custodie de Terre Sainte, interrogé par Radio Vatican, le 23 janvier 2016. (n.d.l.r.)

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