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mardi, 30 octobre 2018 10:34

Judaisme, Pittsburgh attise les fractures

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PittsburghJournal de la RTS, capture d'écran, 27.10.18Le discours de l’unité du peuple juif face à l’antisémitisme, prononcé suite à l’attaque de samedi dans une synagogue de Pittsburgh, ne suffit pas à masquer les profondes divergences entre juifs américains et gouvernement israélien. Les larmes n’ont pas fait oublier les divisions. Dimanche, dans une interview à un journal orthodoxe israélien, le grand-rabbin ashkénaze d’Israël David Lau refusait de qualifier de «synagogue» le lieu de prière où a eu lieu l’attaque de Pittsburgh. La raison? Les juifs qui s’y réunissent forment une congrégation non-orthodoxe. (Voir l'article ci-dessous d'Aline Jacottet.)

Les réseaux sociaux se sont aussi agités contre le vice-président américain Mike Pence. Son tort: avoir invité le rabbin Loren Jacobs à prier pour les victimes alors qu’il est un juif messianique, un “Juif pour Jésus”, explique de son côté Jacques Berset, de cath.ch. (À lire plus bas.)

Comme 18% des juifs américains, ils sont massorti, c’est-à-dire qu’ils ont une lecture évolutive de la loi juive, tout en conservant un cadre traditionnel. Une position non-orthodoxe méprisée par le rabbinat israélien, lié à l’État et conservateur, alors que plus de la moitié des juifs vivant aux États-Unis appartiennent à des mouvements non-orthodoxes (contre 8% des Israéliens). Plusieurs heures plus tard, certes, le Premier ministre Netanyahou a désavoué publiquement le rabbin Lau, mais le mal était fait. «Ce mépris envers les juifs qui ne sont pas dans l’orthodoxie, c’est un vrai autogoal», relève Daniel Hoz, Israélien d’origine américaine qui vit à Rehovot, une petite ville au sud de Tel-Aviv.

Les propos de David Lau montrent en tout cas l’écart entre la diaspora américaine et les orthodoxes formant la coalition de Benjamin Netanyahou, qu’il soigne pour gagner les prochaines élections.

Un désamour croissant

Au cours des derniers mois, les polémiques n’ont pas manqué. Il y a eu l’acceptation de la loi sur l’État-nation, affaiblissant potentiellement la pluralité religieuse juive en Israël. L’affaire du Mur des Lamentations: les courants non orthodoxes de la diaspora souhaitaient un espace mixte; or cette demande a été rejetée en juin par le Cabinet (42% seulement des Israéliens y étaient favorables, contre 73% des juifs américains). On se rappelle aussi le scandale de la liste noire des rabbins de la diaspora, qui permet au rabbinat israélien de remettre en cause les conversions effectuées par eux et de garder ainsi la mainmise sur la définition de qui est juif.
De façon plus anecdotique, il y a eu l’arrestation, brève mais très remarquée, d’un rabbin non-orthodoxe en Israël, soupçonné en juillet d’avoir célébré un mariage non-casher. Cerise sur le gâteau: les propos de la vice-ministre des Affaires étrangères Tzipi Hotolevy, selon laquelle les juifs américains qui «n’ont jamais envoyé leurs enfants se battre pour leur pays» ont des «vies assez confortables». On ne s’étonnera donc pas que la conférence annuelle qui réunit l’establishment juif américain pour des discussions avec le gratin israélien avait pour titre cette fois: «Il faut qu’on parle».

«La majorité des Israéliens n’a aucun problème avec les mouvements juifs non-orthodoxes. Le problème, c’est l’investissement des ultra-orthodoxes dans la sphère politique», relève Shuki Friedman, directeur du centre d’études Religion, Nation et État au Centre israélien pour la démocratie. Les relations avec la diaspora juive ne sont cependant pas facilitées par l’attitude des Israéliens, affirme-t-il. «La plupart ne la comprennent pas vraiment et ne s’y intéressent pas tellement, à vrai dire. La situation économique et sécuritaire d’Israël les passionne nettement plus.»

Côté américain, «il est toujours plus difficile d’insuffler l’amour d’Israël à des congrégations qui savent qu’elles sont méprisées par le rabbinat et le gouvernement», tacle le rabbin Andrew Sacks, directeur de l’assemblée rabbinique du mouvement massorti en Israël. «Les condoléances, les paroles de réconfort, c’est très bien, mais on veut des actes. Voyez le ministre de l’Éducation Naftali Bennett, qui fait de grands discours à la communauté massorti de Pittsburgh: en réalité, il fait partie des orthodoxes de droite qui nous sont les plus farouchement opposés», affirme-t-il avec colère.

Trump, un autre problème

La religion n’est pas le seul objet de conflit dans les relations entre de nombreux juifs américains et l’État d’Israël. Il y a un autre problème: Donald Trump. Contrairement aux Israéliens, majoritairement à droite, qui lui sont favorables, les juifs américains votent principalement à gauche, pour le Parti démocrate. En juin, 71% des juifs américains désapprouvaient l’action de leur président, selon un sondage réalisé par l’American Jewish Committee. L’indulgence du président américain envers l’extrême-droite, très remarquée après Charlottesville où il avait qualifié des suprémacistes blancs de «gens très bien», est considérée par de nombreux analystes comme ayant facilité un acte comme celui de samedi. Dimanche, un groupe de dirigeants juifs libéraux de Pittsburgh a écrit une lettre ouverte à Donald Trump affirmant qu’il portait une responsabilité dans l’attaque et lui signifiant qu’à ce titre, il n’était pas le bienvenu.

Le judaïsme non-orthodoxe en jeu

Et les Américains juifs qui vivent en Israël, comment se situent-ils? Une partie, très à droite, s’investit pleinement dans l’entreprise de colonisation des territoires palestiniens de Cisjordanie et se félicite d’événements comme le déplacement de l’ambassade américaine. Mais il existe aussi des juifs comme Hila Ratzabi, poétesse et éditrice, qui a grandi entre Philadelphie et New York et ne sait plus trop à quel rabbin se vouer dans ce contexte tourmenté. «L’Amérique est une terre de liberté. J’y ai appris un judaïsme empreint de justice sociale, qui avait pour but d’aider les oppressés, un judaïsme tolérant et libéral. En Israël, je me sens bien moins acceptée dans mes différences», affirme-t-elle. Cependant, elle n’envisage pas de revenir aux États-Unis «où des massacres comme celui de samedi peuvent survenir n’importe où à cause de la loi sur les armes».

Menacés par un antisémitisme qui augmente aux États-Unis, rejetés pour leur libéralisme religieux en Israël, l’avenir des juifs américains non-orthodoxes n’a jamais été aussi incertain. Pourtant, c’est une partie du destin du judaïsme qui se joue à travers eux. En 2018, les États-Unis comptaient au moins autant de juifs qu’Israël.


Vives critiques après l'hommage d'un rabbin "juif messianique" aux victimes de Pittsburgh
par Jacques Berset, cath.ch

Au lendemain de la tuerie du 27 octobre 2018 à Pittsburgh, dans l’État de Pennsylvanie, qui a causé la mort de 11 juifs en prière, les réseaux sociaux s’agitent contre le vice-président américain Mike Pence. Son tort: avoir invité le rabbin Loren Jacobs à prier pour les victimes alors qu’il est un juif messianique, un “Juif pour Jésus”. Ainsi le journaliste Jeet Heer, du journal The New Republic, déplore que Mike Pence, en faisant campagne le 29 octobre dans le Michigan pour soutenir Lena Epstein, candidate républicaine à la Chambre des représentants –elle-même de confession juive– ait invité Loren Jacobs. Le but principal de ce “Juif pour Jésus” est “de faire du prosélytisme auprès des juifs et de les convertir au christianisme”.

Un choix insultant

Le vice-président américain a invité Loren Jacobs, de la congrégation messianique Shema Yisrael de Bloomfield Hills, à le rejoindre à la tribune pour prier pour les victimes juives de Pittsburgh lors d’un rassemblement de campagne électorale pour le Parti Républicain. Enveloppé dans un talith, le traditionnel châle de prière, Loren Jacobs a invoqué le “Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, Dieu et père de mon seigneur et sauveur Yeshua, Jésus le messie, et mon Dieu et mon père aussi”. Le fait d’avoir invoqué “Jésus le messie” a suscité l’opprobre dans les milieux juifs au-delà des États-Unis.

Lors de ce meeting électoral dans le comté de Waterford, dans la banlieue de Detroit, Mike Pence, qui est lui-même proche de la droite évangélique, a qualifié Loren Jacobs de “dirigeant de la communauté juive du Michigan”, ce qui a notamment provoqué la colère du rabbin Jason Miller, de Detroit. Il a écrit sur Facebook qu’il y avait au moins 60 rabbins officiant dans le Michigan. Et de déplorer que “le seul qu’on ait pu trouver pour diriger la prière en mémoire des 11 victimes juives de Pittsburgh au rassemblement de Mike Pence était un rabbin des ‘Juifs pour Jésus’ ? C’est pathétique !” “Le ‘judaïsme’ messianique est une branche du christianisme insultante pour la communauté juive. Lena Epstein le savait, comme Pence et son équipe. Ce n’était pas œcuménique, mais un coup politique insultant”, écrit le rabbin Jason Miller.

Accusé de “prosélytisme”

Sur leur site, les Juifs pour Jésus affirment qu’ils n’ont jamais renoncé à leur héritage, ni à la foi de leurs ancêtres, mais qu'“ils ont simplement trouvé en Jésus l’accomplissement de leur foi et la présence dans leur vie d’un Dieu réel et personnel”. Leurs détracteurs affirment que le “judaïsme messianique” cherche à convertir au christianisme les juifs, qui ne considèrent pas Jésus comme le Messie. Ce mouvement est fortement soutenu par les chrétiens évangéliques qui forment l’une des bases de l’électorat de Donald Trump.

Selon le site internet juifspourjesus.org, il y aurait entre 100’000 et 200’000 juifs messianiques dispersés aux quatre coins de la terre, en Israël et dans la Diaspora. Le “judaïsme messianique” combine les traditions juives avec l’idée que Jésus Christ est le Messie à venir et certains membres des “Juifs pour Jésus” voudraient que le mouvement soit accepté comme un courant du judaïsme. Les courants juifs traditionnels rejettent catégoriquement cette idée, affirmant que l’idéologie prônée par ce mouvement est en contradiction avec la foi juive.

Les “Juifs pour Jésus” n’ont certainement pas grande chance d’obtenir une reconnaissance de la part des courants du judaïsme traditionnel, alors que les ultra-orthodoxes ne reconnaissent même pas ces courants, majoritaires dans la diaspora, mais pas en Israël. Le grand-rabbin ashkénaze d’Israël David Lau –un ennemi juré des courants libéraux du judaïsme– a certes condamné l’attentat contre la synagogue Tree of Life de Pittsburgh, appartenant au courant massorti (appelé Conservative Judaism aux États-Unis et au Canada). Mais il n’a cependant pas pu se résoudre à qualifier le lieu de culte de synagogue. Il a défini la synagogue Tree of Life comme “un lieu à caractère juif marqué”, étant donné le “profond désaccord idéologique avec eux, au sujet du judaïsme, sur son passé et sur les conséquences pour le futur du peuple juif pour les générations à venir”, peut-on lire dans l’édition du 29 octobre 2018 du journal Times of Israel.

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Dernier de Aline Jaccottet, Protestinfo