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lundi, 08 octobre 2018 11:43

La fraternité, vue par le rabbin Philippe Haddad

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HaddadPhilippe HaddadLe rabbin parisien Philippe Haddad, écrivain et conférencier, est engagé dans le dialogue interreligieux, qui relève, selon lui, d’une démarche spirituelle et éthique. Dans son dernier ouvrage publié à compte d'auteur, "Fraternité ou la révolution du pardon", il montre combien ce thème de la fraternité est central et fondateur dans la Torah et dans la vie quotidienne. Il parle de la rivalité et de la jalousie au sein de la fratrie, mais aussi de la possibilité d’entamer une prise de conscience et de choisir le pardon. Son cheminement biblique, mais aussi évangélique, nous invite à constituer la fraternité universelle comme projet de société: un idéal à bâtir. Interview.


Vous dites que la fraternité est un thème central dans la Torah et dans la vie quotidienne. Qu’entendez-vous par là?

«La relation fraternelle n'est jamais anodine. Elle ouvre à la relation avec son prochain, elle nous renvoie à celle avec nos parents, nos géniteurs. La place que chacun occupe dans la fratrie joue un rôle important et peut avoir des conséquences sur le long terme. Cette relation fraternelle est d'ailleurs souvent posée comme un modèle de "bonne" relation humaine et de nombreux romans et films la prennent pour thème central. Pourtant les grands mythes, ceux-là mêmes qui parfois mettent en scène une forte affection et solidarité entre frères, peuvent aussi donner lieu à des conflits très violents, comme en témoigne l’histoire de Rémus et Romulus.

Dans la Bible, le sujet de la fraternité inaugure l’histoire. En lisant en continu le livre de la Genèse, soit cinquante chapitres, on se rend compte de la prégnance du thème. La première histoire débute par Caïn et Abel, ensuite Isaac et Ismaël, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères et encore Myriam, Aaron et Moïse. Ces histoires, traitées dans mon ouvrage, nous enseignent que toute proximité est dangereuse; il s’agit d’une remise en cause et d’une réflexion sur notre existence. La Genèse pose le principe que la fraternité ne va pas de soi, qu’elle reste un idéal à bâtir.»

Expliquez-nous les racines hébraïques de la notion de fraternité.

«Frère se dit a’h en hébreu. Ce mot offre des variations de sens hautement significatives. Il possède ainsi une seconde signification: «l’âtre» de la cheminée, un lien de chaleur autant que de combustion.

Selon la chronologie alphabétique, le mot a’h signifie: e’had (un), a’ho (coudre, rapiécer, raccommoder), a’haz (tenir, saisir, un pourcentage, une poignée), l’hel (souhaiter), a’har (après), a’her (autre, qui vient après) et enfin aharayot (responsabilité). Bibliquement (et idéalement), la fraternité devrait se vivre d’abord comme unité de la famille, avant d’espérer l’unité des peuples au nom de l’unité de Dieu. Cette unité invite à coudre du lien, plutôt qu’à en découdre avec son frère (ce qui sera souvent le cas dans la Genèse). La fraternité propose la chaleur d’un bon feu, l’âtre permettant le partage, afin que chacun puisse saisir sa part d’héritage matériel ou d’enseignement des parents.

En principe, dans toute relation humaine, il y a moi et l’autre; et l’autre, c’est le frère. La fratrie ouvre au souhait d’un avenir avec l’autre, ce qui exprime bien le principe de responsabilité. La responsabilité, en effet, consiste à penser à l’autre dans la notion d’après, car, psychologiquement, l’autre vient toujours après moi. Le je restant toujours premier dans toute relation au monde, notre responsabilité est de penser à l’autre et d’être vigilant envers autrui dans le temps qui passe.»

Pourquoi y a-t-il tant de rivalité et de jalousie dans la fraternité? Pouvez-vous nous donner des exemples bibliques?

«La fraternité en tant que projet biblique revêt une image positive, comme le dit ce verset (Ps 133,1): "Comme il est bon et agréable lorsque des frères vivent ensemble." En réalité, elle est souvent mise en échec. Fondamentalement, l’homme n’est pas un être de raison mais un être de passion et il est capable d’une barbarie extrême. Le désir de l’homme et la jalousie sont mentionnés dans la Torah comme quelques-uns des moteurs majeurs de l’action de l’être humain.

Quand nous essayons d’analyser les raisons des conflits, nous obtenons des principes assez simples mais très dangereux: soit la recherche des honneurs, soit la jalousie. En ce sens, la Bible parle d’une nature humaine partagée entre "un cœur mauvais" (Gn 8, 21) et une "image divine", qu’il s’agit de cultiver jusqu’au "tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Lv 19,18). De ce fait, nous ne sommes pas des anges programmés pour ne faire que le bien, sans le mal. En réalité, l’être humain possède plusieurs passions et il doit faire un choix.

Les hasidim (juifs orthodoxes) disent "là où il y a beaucoup d’obscurité, il y a beaucoup de lumière", c’est-à-dire que s’il y a autant de barbarie chez l’homme, il y a aussi la passion (dans le sens positif), le désintéressement, des aspirations spirituelles et bien sûr l’amour qui peut avoir le dessus. Comme cet amour gratuit et inconditionnel de Dieu.

Par exemple, dans la première histoire de fraternité biblique, celle de Caïn et Abel, Caïn ne supporte pas que l’offrande d’Abel (son frère) soit favorisée par Dieu. Il s’irrite et sa jalousie le conduit à tuer son frère (Genèse 4,3-8): "Au bout de quelque temps, Caïn fit à l’Éternel une offrande des fruits de la terre, et Abel, de son côté, en fit une des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. L’Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande, mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu. Et l’Éternel dit à Caïn: Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu? Certainement, si tu agis bien, tu relèveras ton visage, et si tu agis mal, le péché se couche à la porte... Cependant, Caïn adressa la parole à son frère Abel, mais comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua."

Un autre exemple de jalousie fraternelle est relaté dans l’histoire de Joseph et de ses frères (Genèse 37,3-4): "Israël aimait Joseph plus que tous ses autres fils, parce qu’il l’avait eu dans sa vieillesse, et il lui fit une tunique de plusieurs couleurs. Ses frères virent que leur père l’aimait plus qu’eux tous, et ils le prirent en haine. Ils ne pouvaient lui parler avec amitié." Cet exemple décrit le mécanisme qui mène à la jalousie.»

Quel est le rôle des parents dans la relation de la fratrie?

«Dans la Bible, la fratrie ne peut pas être isolée de la relation filiale; la fraternité s’inscrit dans l’histoire d’une famille, dans l’histoire d’un engendrement. Autrement dit, il y a Dieu, le père/la mère ensuite, le fils (le premier) et le frère (le second). Bien que la fraternité nous renvoie à une relation horizontale, la question se pose aussi au niveau vertical: le choix de Dieu, le choix du père/de la mère. Le rôle de Dieu/parent est donc essentiel. À chaque fois, la fraternité se construit ou échoue conséquemment au choix (justifié ou non) des géniteurs, car ceux-ci, étonnamment, expriment des élections affectives qui créent des tensions haineuses. Nous le voyons bien dans l’histoire de Joseph, où Jacob, le père, commet une grave erreur pédagogique en montrant un amour privilégié pour le fils cadet.

En conséquence, le rôle du parent est celui d’éducateur, de maître et même parfois de diplomate quand il s’agit de calmer les conflits, d’envisager la paix ou, du moins, de proposer des concessions. La sagesse de la pédagogie est de viser la réconciliation.»

La révolution du pardon: quel message avez-vous voulu transmettre dans ce chapitre qui conclut votre livre?

Avant tout, un message d’espérance: il n’y a pas de fatalité. Ensuite, je souhaite inviter les lecteurs à agir en faveur de la fraternité, ce qui n’est pas toujours facile, et à méditer sur les textes bibliques, en essayant de les traduire dans leur vie quotidienne pour arriver à une meilleure prise de conscience. Pour moi, le dialogue interreligieux est un des piliers de la paix de demain. Les récits bibliques et l’enseignement de Jésus racontent que le pardon ne nous abaisse pas, il nous élève. Il ne nous enferme pas, il nous libère. Le pardon engendre bien être, harmonie et paix intérieure, apportant la guérison au monde entier (TB Yoma 86 a).

Philippe Haddad
Fraternité ou la révolution du pardon
Histoires de fraternité. De la Genèse aux enseignements de Jésus
Copymedia février 2018, 158 p.

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