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mercredi, 21 janvier 2015 01:00

Rendez-vous avec la vie

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Le chemin de construction intérieure et de foi emprunte divers visages. Pour Michel Gentil, ce fut dès son jeune âge celui de la montagne. Celle-ci s'est imposée à lui comme une nécessité, un don, qui ne cesse de l'émerveiller et de l'emplir de reconnaissance. Témoignage.

Il existe des rendez-vous invisibles et puissants, qui nous sont mystérieusement offerts et que l'on saisit ou pas. Sont-ils à l'origine d'un souffle d'aventure ou est-ce nous qui, en nous en emparant, déclenchons inconsciemment le point de départ de quelque chose d'infiniment prenant ? Je n'ai pas la réponse. Mais ces instants témoignent du mouvement intérieur plein d'espérance qui se développe en tout être.
Pour ma part, c'est dans les cimes que je ressens tout particulièrement le sentiment d'exister. La montagne a marqué une très grande partie de mon vécu d'adolescent, puis de jeune homme. Elle a été pour moi un de ces repères incontournables qui façonnent le caractère et l'identité. Ainsi m'a- t-elle aidé à faire un bout de chemin, d'abord sur moi-même, puis dans la vie.
Enfant, je grimpais partout, aucun mur n'était trop vertical, aucun arbre trop haut... J'étais habité à la fois par un calme intérieur manifeste et, paradoxalement, par une énergie débordante, accompagnée d'une insatiable envie d'espaces et d'aventures. J'aimais m'ébattre à l'extérieur, au point d'en oublier de manger ou de rentrer à la nuit tombante... Les bancs d'école ne me retenaient jamais plus que de raison ! L'attirance secrète de mes aspirations profondes prenait le pas sur la préoccupation des « bonnes notes ». Je voulais vivre, tout simplement, et je questionnais l'existence au travers de ce don qui, inconsciemment, se développait en moi au long de mes années. C'était comme scellé en moi.
C'est ainsi que des circonstances apparemment anodines se sont régulièrement transformées en carrefours. Des défis se sont présentés, des prises de risques m'ont attiré là où je les recherchais.

Une grâce...
Plus j'avance en âge, plus la reconnaissance m'envahit. Bon nombre d'êtres humains, alors qu'ils regardent dans le rétroviseur de leur parcours, parlent de chance. Mais la chance élimine la beauté divine, vole la perspective du merveilleux, l'étincelle du futur céleste ! Plus tristement encore, elle nous place dans une solitude sans fond, avec cette crainte de ne plus la sentir au rendez-vous, de ne plus la voir nous sourire.
Dans mon cheminement, et humblement car sans mérite, j'ai apprivoisé la grâce. Elle m'est apparue telle une lumière dans l'immensité de ma terrifiante fragilité d'adolescent. Grâce vertigineuse qui enveloppe tout ; grâce derrière laquelle Quelqu'un est à découvrir, à rencontrer et à aimer. Ainsi la montagne a été pour moi une sorte de « tremplin spirituel », un lieu qui a pris la forme d'une quête intérieure fantastique.

...et un apprentissage
L'alpinisme, en été comme en hiver, est prenant, tout à la fois exigeant et rude. L'homme se mesure à très grand, et ne gagne jamais vraiment car il lui reste toujours plus grand à vaincre. L'alpiniste relève le défi, triomphe d'une voie, mais l'immensité et l'austérité des lieux le poussent toujours à rentrer chez lui, à espérer la maison, la fin du combat. Ce mouvement est comme un retour en soi.
Ce retour, beaucoup le souhaitent et l'appréhendent à la fois, car ils savent par expérience combien ils ne le supporteront pas. Je ne le supportais pas ! Si la maison, le confort avaient le pouvoir de retenir l'aventurier, il ne repartirait plus ! Car la grande peur est peut-être justement de guérir, de ne plus avoir envie de repartir. De ne plus « vivre »... Mais la vie n'est-elle vraie, intense, que dans ces passions ambivalentes qui nous gagnent et finissent par nous enfermer, nous priver de notre liberté ? Petit à petit, au fil des ans et par la foi, j'ai découvert en Christ la dimension de notre vraie demeure, de notre vrai retour, de notre vraie « liberté ». Etape après étape, cette demeure est devenue mienne et l'aventure de la montagne a radicalement changé de visage, sans perdre de son attrait. L'exploit n'est plus pour moi une nécessité, voire un tyran, et la fierté n'est plus une part d'orgueil mal placé et destructeur. La montagne m'a révélé une part de Dieu, et ce dernier m'a placé devant mes fuites, mes questionnements fondamentaux. J'ai pu ainsi affronter mes peurs, notamment celle de ne pas vivre « à fond », de ne pas réussir ma vie.
La montagne m'a aussi appris à ne pas tricher. Là-haut, on ne le doit pas ! Quand un alpiniste se prépare sérieusement et s'entraîne en vue de l'objectif qu'il s'est fixé, il peut espérer atteindre ses rêves. Mais s'il joue, tôt ou tard l'illusion s'évaporera comme les brumes du matin et la déception sera grande et blessante. Le meilleur matériel ne compense pas l'absence de lucidité.

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Enfant, mes parents m'emmenaient l'été en montagne. Chaque année le printemps réveillait en moi le désir caché d'y retourner. J'attendais, fébrilement, que mon père nous parle à table des billets de train qu'il avait commandés au chef de gare du village. Mon imagination anticipait cet événement majeur, qui correspondait à la fin de l'année scolaire, à la fin de l'enfermement.
J'ai commencé mes ascensions dans les livres des héros de l'époque : Cassin, Bonatti, Rébuffat, Messner, Edlinger... Je rêvais tout éveillé ! Sur les photos, j'observais leurs gestes, suivais leurs conseils techniques et appliquais leurs méthode. Je faisais « corps » avec eux.
Puis j'ai économisé pour acheter du matériel, j'ai bivouaqué sur le balcon et dans le jardin, j'ai préparé minutieusement mon sac tout neuf. Et un jour, avec des amis chers tout aussi motivés que moi, et à qui je dois beaucoup, nous nous sommes attaqués à des « petites » ascensions, puis, au fil du temps, à de plus grandes.
Le terme « petit » me gêne, car il n'y a pas de « petits sommets » ou de « petites voies » ! Tous sont à gravir, tous méritent le respect et tous, même les plus faciles, peuvent nous ravir le meilleur, le plus précieux de nous-même : notre vie ! Aucun manuel technique ne peut nous protéger de l'accident. La montagne nous apprend que le danger n'est pas « que sur l'Alpe », mais bien plus présent qu'on veut bien l'admettre. La vie, la mort se côtoient au quotidien, et nos « demains » n'appartiennent à personne, pas même aux plus sédentaires.
Aujourd'hui, quand je pars en montagne, je me sens en visite : je ne suis pas « chez moi », je suis « chez Lui ». La beauté toujours si variée et constamment renouvelée me tire régulièrement les larmes. Là-haut, je loue le Seigneur dans une grande sincérité, je suis saisi, non plus par la montagne seulement, mais par sa Grandeur infinie et transcendante.
J'aime partager ma joie et mon expérience. Elles m'habitent et sont à offrir. J'aime contempler les regards des autres briller dans les reflets du ciel, les entendre espérer « réussir » l'ascension prévue. Les amis me communiquent ce que je sais déjà : l'être humain n'est pas fait pour passer sa vie entière devant un écran d'ordinateur. Il n'est pas fait pour aller dormir sans avoir le sentiment d'avoir vécu une expérience enrichissante, d'avoir joué un rôle significatif pour quelqu'un d'autre.
Le sportif n'est pas à proprement parler le style de croyant le plus recherché par les Eglises... Le musicien obtient davantage de suffrages et est moins sujet à critique : ne prenant pas de risques, il ne tente pas le Seigneur ! Comme pasteur et comme guide de montagne, j'ai réconcilié les deux sans gêne ni culpabilité. Certes la montagne est dangereuse, mais la vie ne l'est pas moins !
N'est-il pas de la responsabilité de chacun et de chacune de vivre cette existence confiée dans le cadre des dons reçus ? On ne peut pas plus tricher avec la montagne qu'avec son potentiel : il est là, c'est un fait. J'en - courage toujours l'autre à développer et à mettre au service de Dieu le meilleur de lui-même. Il n'y a pas de « grands et de petits » individus. Nous sommes tous à l'image du Créateur et objets de son amour, nous sommes tous appelés à retrouver sa proximité.
Dans « mon » Eglise, à Neuchâtel, j'ai le bonheur d'être accueilli et encouragé. Chaque hiver, un programme de randonnées à ski se déroule au gré des conditions météorologiques. Beaucoup attendent avec impatience ces quelques samedis de « vadrouille » comme autant d'opportunités pour vivre un ressourcement du corps, de l'âme et de l'esprit. Belle école de vie, où la préparation et l'effort sont autant de leçons utiles et parlantes.

Le Guide
Dans mon cœur, je pense très souvent à Jésus, le Guide parfait qui ouvre la voie de l'éternité. Je suis paisible en lui, ne pouvant concevoir la vie sans une suite ! C'est aussi ça être guide et pasteur, conduire humblement son prochain sur la voie d'un renoncement extraordinaire, où l'être s'efface devant l'œuvre fantastique de la résurrection où il retrouve toute son identité, toute sa valeur.
Les jours passent, la vie suit son cours avec ses joies et ses peines, ses défis merveilleux et ses frustrations, mais l'espérance dans la foi demeure résolument intacte. Paul nous dit que « toute la création attend la délivrance de sa condition actuelle » (Rm 8,19). Le Christ m'aide à relativiser et surtout il me conduit sur le chemin d'une plus grande satisfaction. Ce que je ne pourrai faire ici-bas, je le poursuivrai plus tard en sa présence et dans des dimensions inimaginables.
La montagne se transforme tour à tour pour moi en terrain de prière, en lieu de solitude ou de rencontre. Régulièrement, je pars seul de bon matin, surtout l'hiver. J'aime ce manteau neigeux qui a, comme par miracle, tout purifié. Aucune marque, aucune présence, aucune dégradation frappante, tout est « neuf ». J'aime faire « ma » trace dans cet espace immaculé de blancheur. Le sentiment de marcher sur les eaux...
Nul besoin d'aller loin, d'aller haut. Une simple course dans les Préalpes au lever du jour suffit pour vivre l'enchantement, la reconnaissance débordante, la joie d'être ! Le froid mordant n'enlève rien au charme de l'aventure, la neige brille de toutes ses facettes alors que le soleil montre son regard sur la crête voisine. Cette neige qui crisse sous l'appui des bâtons... C'est à peine si j'ose les planter tant c'est beau et fragile ! Demain le vent aura effacé ma trace, la nature aura repris ses droits. Heureusement.
Parfois, alors que je précède un groupe à la recherche de l'itinéraire le plus sûr, je prends 20, 30 mètres de distance, juste pour goûter, pour capter cet environnement qui m'inonde d'émotions. C'est un bonheur sans prix et qui ne coûte rien !
Instants de vie sublime et d'une immense intensité. Dieu est là et moi aussi : c'est là ma principale Eglise. Le monde est le « Temple » du Tout-Puissant, à la fois son lieu saint et notre champ de bataille ! Pour chacun d'entre nous, les deux sont appelés à se rencontrer, que ce soit en montagne ou ailleurs, l'important étant de trouver l'apaisement, la réconciliation (2 Co 5,17-18).
La montagne n'est pas tout, et parce qu'elle n'est pas indispensable, je comprends qu'elle puisse être incomprise. Puissent ces lignes permettre à certains, le temps de leur lecture, d'entrevoir un petit bout de la magie de cette création sublime, radieuse, authentique, qui rend au centuple à celui qui apprend à la respecter et à la comprendre.

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