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jeudi, 12 novembre 2015 09:53

L'Esprit de Dieu. Puissance créatrice

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La théologie contemporaine, un peu partout, est en pleine «redécouverte» de l’enseignement au sujet du Saint-Esprit. C’est l’un des bienfaits du mouvement oecuménique et du développement de la théologie chrétienne des religions.

L’enseignement théologique du Saint-Esprit est traversé par un immense effort de «ressourcement». Cela ne devrait pas nous surprendre, au moment où les vagues charismatique et pentecôtiste continuent d’être importantes.


Plusieurs facteurs expliquent ce regain d’intérêt. En théologie, on lit toujours plus d’auteurs débordant la tradition (y compris les « Pères » des premiers siècles, pour qui l’Esprit était vital). La « redécouverte » de l’Esprit s’explique aussi en raison du fort déclin, en Europe et ailleurs, de l’attachement aux institutions religieuses traditionnelles et de la montée, concomitante, des « spiritualités ». La théologie chrétienne des religions, enfin, a compris que la pneumatologie[1] permet de dépasser diverses tentations exclusivistes, voire fondamentalistes, tant catholiques (cf. le fameux adage « hors de l’Eglise point de salut », souvent mal compris) que protestantes (le mésusage de certains versets bibliques réputés infaillibles au détriment d’autres).

Identité de l’Esprit
La théologie chrétienne s’est donc remise à lire, par exemple, Basile de Césarée et son grand Traité du Saint- Esprit, rédigé en 374-375. Basile y écrit : « A quoi donc comparer la situation présente ? En toute vérité, elle ressemble un peu à un combat naval qu’ont engagé, pour de vieilles querelles, des gens belliqueux, rompus aux batailles sur mer et animés d’une grande colère les uns contre les autres. »[2] Le combat en question concernait l’identité de l’Esprit : est-il subordonné au Père, voire aussi au Fils ? permet-il de remonter au Père via le Fils, en un mouvement ascendant ?
Dans une prière de louange, au lieu du traditionnel « Gloire au Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit », Basile avait dit : « Gloire au Père, avec le Fils et avec le Saint-Esprit. » Ce petit mot avec suscita une controverse. Basile présupposait ainsi l’égalité de l’Esprit avec le Père et le Fils. Toute la question de l’« homo-ousie », c’est-à-dire de l’identité « con-substantielle » (égalité d’essence) de l’Esprit par rapport au Père et au Fils, était posée,[3] comme elle l’avait été cinquante ans plus tôt lors du concile de Nicée pour la personne du Fils. Au IVe siècle, la question tournait donc autour de l’identité de l’Esprit et de son « homo-timie » (Basile préfère ce terme, renonçant à parler d’« homo-ousie »), c’est-à-dire de l’« égale vénération » due à l’Esprit, au Fils et au Père. Cette formulation sera intégrée dans le Symbole de Nicée : « Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire », mais elle contribuera au schisme de 1054. La question se pose différemment aujourd’hui,[4] où l’on s’intéresse moins au « statut » de l’Esprit par rapport au Père.
Peu, en effet, cherchent à mettre en cause les grandes thèses de Basile. Et pourtant l’une des questions qui demeurent a trait à la relation de l’Esprit vis-à-vis du Fils. Que « fait » l’Esprit que ne font le Père ou le Fils ? N’est-il pas vrai que ce que fait l’Esprit, le Fils le fait lui aussi, et même « mieux » ?[5] Ou, pour reprendre l’image proposée par Irénée de Lyon, si le Fils et l’Esprit sont les « deux mains » du Père, quel est le rapport entre ces deux mains ? Y a-t-il une certaine indépendance entre elles, ou y a-t-il interdépendance ? S’il y a une coordination, de quel type est-elle ? L’action de l’Esprit est-elle parfaitement subordonnée et intégrée à celle du Fils ? Ou, au contraire, celle du Fils est-elle subordonnée à celle, plus vaste, de l’Esprit ?

Unité différenciée
Les conséquences de ces options divergentes sont importantes, notamment pour la théologie chrétienne des religions : d’un côté, l’action de l’Esprit, qui « souffle où il veut », est toujours simultanément l’action du Christ : l’Esprit n’est jamais sans le Fils, dont il dépend. De l’autre, le Fils lui-même dépend de l’Esprit, qui le dépasse et n’est donc pas toujours « lié » au Fils. Cela permet d’envisager une présence de l’Esprit dans le monde - y compris dans les diverses traditions religieuses - qui n’est pas forcément liée au Christ.
Cela suscitera l’approbation de celles et ceux qui se méfient de tout « impérialisme » religieux qui ne considère comme éléments de vérité chez l’autre que ce qui ressemble à « sa » propre tradition et qui parle de ces éléments de vérité comme d’une sorte de « préparation » à l’Evangile vers lequel toute saine tradition religieuse tend.
On voit bien les problèmes de cette dernière position, que beaucoup cherchent à dépasser. Il n’en reste pas moins que la question mérite d’être posée : peut-on de la sorte séparer les deux « mains » de Dieu et faire comme si elles avaient une réelle autonomie l’une par rapport à l’autre, et les deux par rapport au Père ? Ne vaut-il pas mieux penser le Fils et l’Esprit, en suivant la suggestion formulée à Chalcédoine en 451, sans les confondre ni les séparer, sans craindre donc de formuler, de manière forcément provisoire et jamais définitive, une théologie chrétienne des religions ?
Ne pas confondre les choses revient à accorder à l’Esprit une action propre, qui ne peut être simplement ramenée à l’œuvre du Christ. Mais ne pas séparer interdit toute autonomisation pure et simple de l’action de l’Esprit par rapport à celle du Christ.
Tant Basile que Calvin cherchaient à comprendre l’unité différenciée de l’acte de Dieu Père, Fils et Esprit. Il y a, selon Basile, « le Seigneur qui ordonne, la Parole qui crée, le Souffle qui affermit », autrement dit « le Père comme cause “principielle” de tout ce qui est fait, le Fils comme cause “démiurgique” [c’est-à-dire créatrice], l’Esprit comme cause “perfectionnante” ». C’est-à-dire : le Père « crée par le Fils et parfait dans l’Esprit ».[6]
Calvin écrira, de manière similaire, formulant une sorte de règle : « [...] au Père le commencement de toute action, et la source et origine de toutes choses est attribuée ; au Fils, la sagesse, le conseil et l’ordre de tout dis poser ; au Saint-Esprit, la vertu [c’est-à-dire la puissance] et efficace [l’efficacité] de toute action. »[7]

Créateur de vie
Ces affirmations rappellent qu’il est problématique d’attribuer la création au Père, la réconciliation au Fils et la rédemption finale à l’Esprit, comme le font souvent nos « symboles » ou crédos traditionnels. Le Fils et l’Esprit sont à l’œuvre dans l’acte créateur lui-même : « Par sa parole, le Seigneur a fait les cieux, et toute leur armée, par le souffle de sa bouche » (Ps 33/32,6). De même, dans l’œuvre de revivification de la création, la parole et le souffle vont de pair (Ez 37,5 et 9), suscitant la confiance, l’espérance et l’amour. Et dans la consommation finale (eschatologique), la parole et le souffle continueront d’agir, l’Esprit ayant un rôle prédominant dans la « réalisation » ultime du dessein de Dieu. Lui qui est source de « communion » (koinonia ; 2 Co 13,13) représente dans sa réalité même et dans son action l’intention originelle, ultime et toujours renouvelée de Dieu.
Dans toutes les étapes de l’histoire de Dieu et de la relation de Dieu avec l’univers, l’action du Père n’est pas sans celle de la Parole et du Souffle (l’Esprit).[8] Outre les quelques formules de type trinitaire dans le Nouveau Testament (Mt 28,19, 2 Co 13,13), c’est le grand texte de Paul sur l’Esprit (Rm 8,22-27 ; cf. aussi Ga 4,4-7) qui articule de manière particulièrement saisissante l’œuvre de l’Esprit en relation avec le Fils et le Père : « Et si l’Esprit de Celui [lire : le Père] qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous » (Rm 8,11 et 8,15-16).
L’Esprit est l’Esprit « de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts », l’Esprit de « Celui qui donne la vie » et par qui la vie est donnée et redonnée. Il atteste donc « à notre esprit » mais (re-)vivifie aussi nos corps. Il ne doit donc pas être compris indépendamment de la matière, du corps, même si lui-même n’est pas matériel. Il libère de l’esclavage et conduit vers la liberté et la vie : « Au souffle de tes narines, les eaux s’amoncelèrent, les flots se dressèrent comme une digue, les abîmes se figèrent au cœur de la mer. [...] Tu fis souffler ton vent, la mer les recouvrit. » (Ex 15,8 et 10).
Du récit créateur du second chapitre de la Genèse jusqu’à la tentative par Paul (1 Co 15) de parler de la résurrection des morts, et donc de ce qui vient à la fin, l’Esprit est présenté comme zoopoion, soit comme « créateur de vie ». C’est là d’ailleurs l’une des principales affirmations du Symbole de Nicée à propos de l’Esprit.

Le dessein de Dieu
La réflexion sur l’Esprit saint permet ainsi de réaliser que ce dont parle la foi chrétienne ne porte pas simplement sur des événements qui se sont déroulés il y a 2000 ans ou plus, mais qu’elle s’oriente vers Dieu qui se rend présent aujourd’hui, pour animer tout ce qui est et pour conduire sa création à son achèvement.
L’Esprit est la « puissance » à l’œuvre dans toute l’existence de Jésus : de son engendrement (Mt 1,20) à son baptême (Mt 3,16). Mais l’identité messianique accordée à Jésus via l’Esprit - comme il l’avait fait pour Saül et la figure messianique chez Esaïe (cf. 1 S 16,33, Es 58,6 et Lc 4,18) - n’a rien à voir avec une sorte de béatitude facile, de surface. Immédiatement après le récit du baptême, l’Esprit, en effet, conduit Jésus « au désert pour être tenté par le diable » (Mt 4,1).
Il est impossible de parler de Jésus de Nazareth et de son identité messianique sans parler, au même moment, de l’Esprit de Dieu qui l’envoie, qui repose sur lui, qui le relève et qui le rend présent, aujourd’hui encore, partout où Dieu se rend présent, dans et au-delà des Eglises.
L’Esprit vise la réalisation du dessein de Dieu, il oriente l’univers et notre monde vers cette réalisation. L’être humain craint-il de se perdre dans une telle communion ? Se pourrait-il qu’au contraire il se trouve lui-même dans cette communion avec Dieu, avec son prochain, avec la création tout entière et avec son propre être ?
L’Esprit relie non seulement le Père et le Fils, comme on le voit au baptême et à la résurrection de Jésus, mais il répand la vie de Dieu dans notre monde (Rm 5,5). Et comme il est lien d’amour et de solidarité, il n’y est pas question de fusion et de confusion des êtres ou des essences, mais d’une relation dans laquelle communion et altérité vont de pair, l’une ne supprimant pas l’autre. L’Esprit nous rappelle ce que nous ne voulons pas toujours savoir (et que la crise écologique nous redit avec force) : nous sommes tous reliés les uns aux autres. « Nul n’est une île » (John Donne, repris par Thomas Merton).
Vivre selon l’Esprit, c’est se savoir relié et vivre (plutôt que nier) cette relation à Dieu, au prochain, à la création et à soi. C’est donc quelque chose qui a à voir avec notre vie au quotidien, dans ses aspects les plus ordinaires. Le moindre souffle que nous respirons rappelle le lien qu’effectue l’Esprit : le souffle humain a part au souffle divin et dépend de lui.
Cette relation à Dieu sera un jour celle du « face à face » (1 Co 13,12). Mais cela, loin d’être déjà notre expérience, relève de notre espérance, de notre confiance et de notre amour. La « nouvelle création », suscitée par l’Esprit qui renouvelle toutes choses, n’arrive pas sans douleurs. Entre l’origine et le terme du dessein de Dieu, il y a la vie communautaire des chrétiens, le temps de l’espérance contre toute espérance, le temps de l’Eglise qui est appelée (ekklesia) à faire signe, de manière anticipatrice, vers la « communion » qu’est et que désire Dieu.

[1] • Etude du Souffle, de l’Esprit saint. (n.d.l.r.)
[2] • Début du ch. 30 ; Sources chrétiennes 17bis.
[3] • Cf. Michel Corbin, L’Esprit saint chez Basile de Césarée, Paris, Cerf 2010, 416 p.
[4] • Cf. les débats sur la procession de l’Esprit : procède-t-il du Père seul, comme le maintiennent les Orientaux, ou alors du Père et du Fils, comme l’ont soutenu les Latins dès Tertullien (IIIe et IVe siècles) ? Cf. A. Edward Siecienski, The Filioque. History of a Doctrinal Controversy, Oxford, Oxford University Press 2010, 368 p.
[5] • Eugene F. Rogers Jr. éd., The Holy Spirit. Classic and Contemporary Readings, Oxford, Wiley-Blackwell 2009, p. 1.
[6] • Basile, Traité du Saint-Esprit, ch. 16.
[7] • Jean Calvin, Institution de la religion chrestienne, t.1 (livre 1, ch. 13, section 18), Paris, Jean-Daniel Benoît/Vrin 1957, p. 167.
[8] • Ruah (souffle, en hébreu : mot féminin) et pneuma (souffle, en grec : mot neutre).

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