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mercredi, 08 avril 2020 10:04

La chrétienté à l'heure de la maladie

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Église de St-Germain, Rugles (F), mars 2020. © Julian Kumar/GodongNotre monde est malade. Je ne fais pas seulement référence à la pandémie du coronavirus, mais à l’état de notre civilisation tel qu’il se révèle dans ce phénomène mondial. En termes bibliques: c’est un signe des temps. Quel genre de défi cette situation représente-t-elle pour le christianisme, pour l’Église, l’un des premiers «acteurs mondiaux», et pour la théologie?
L’an dernier, juste avant Pâques, la cathédrale Notre-Dame de Paris était en flammes. Cette année, pendant le Carême, il n’y a pas de services religieux dans des centaines de milliers d’églises sur plusieurs continents, ni dans les synagogues et les mosquées. En tant que prêtre et théologien, je réfléchis à ces églises vides ou fermées et j’y distingue un signe et un défi de Dieu. Le temps d'une réforme profonde, au-delà de la peur, n'est-il pas advenu?

Au début de ce temps de Carême inhabituel, nombre d’entre nous pensaient que cette épidémie allait provoquer une panne généralisée de courte durée, une rupture dans le fonctionnement habituel de la société, que nous allions surmonter d’une manière ou d’une autre, et que bientôt tout rentrerait dans l’ordre, c'est-à-dire tel qu’il était auparavant. Ce ne sera pas le cas. Et il ne serait pas bon de le faire. Après cette expérience globale, le monde ne sera plus le même qu’avant, et il ne devrait probablement plus l’être.

Lors de grandes calamités, il est naturel de se préoccuper d’abord des besoins matériels pour survivre, mais on ne vit pas que de pain. L’inévitable processus de la mondialisation semble avoir atteint son apogée: la vulnérabilité générale d’un monde global saute maintenant aux yeux. Le temps est venu d’examiner les implications plus profondes de ce coup porté à la sécurité de notre monde.

L’Église comme hôpital de campagne

Ce temps est aussi venu pour la chrétienté, pour l'Église et pour la théologie. L’Église devrait être un «hôpital de campagne», comme le pape François le propose. Par cette métaphore, le pape veut dire que l’Église, loin de rester à l’écart du monde dans un splendide isolement, doit plutôt se libérer de ses frontières et apporter de l’aide là où les gens sont physiquement, mentalement, socialement et spirituellement affligés. Oui, c’est ainsi que l’Église peut se repentir des blessures infligées par ses représentants aux plus faibles, encore récemment. Mais essayons de réfléchir plus profondément à cette métaphore et de la confronter à la vie réelle.

Si l’Église doit être un «hôpital», elle doit bien sûr offrir des services sanitaires, sociaux et caritatifs, ce qu’elle a fait dès l’aube de son histoire. Mais, comme tout bon hôpital, elle a aussi d’autres tâches à remplir: le diagnostic (en identifiant les «signes des temps»), la prévention (en créant un «système immunitaire» dans une société où sévissent les virus malins de la peur, de la haine, du populisme et du nationalisme) et la convalescence (en surmontant les traumatismes du passé par le pardon).

Des églises vides: un signe et un défi

Comprendre le langage de Dieu dans les évènements de notre monde exige l’art du discernement spirituel, qui à son tour appelle un détachement contemplatif de nos émotions exacerbées et de nos préjugés, ainsi que des projections de nos peurs et de nos désirs. Dans les moments de désastre, les «agents dormants d’un Dieu méchant et vengeur» répandent la peur et en tirent pour eux-mêmes un capital religieux (voir Michel Grandjean: Quand l'enfer habitait le Moyen Âge). Leur vision de Dieu a apporté de l’eau au moulin de l’athéisme pendant des siècles.

En temps de catastrophes, je ne perçois pas Dieu comme un metteur en scène plein de colère, installé dans les coulisses des évènements de notre monde, mais plutôt comme une source de force, opérant chez ceux qui font montre de solidarité et d’amour désintéressé dans de telles situations -y compris ceux qui n’agissent pas par «motivation religieuse». Dieu est amour humble et discret.

Pourtant, je ne puis m’empêcher de me demander si le temps des églises vides et fermées n’est pas une sorte de mise en garde au sujet de ce qui pourrait se passer dans un avenir assez proche: c’est à cela que pourrait ressembler dans quelques années une grande partie de notre monde. N’avons-nous pas déjà été avertis par ce qui se passe dans de nombreux pays, où de plus en plus d’églises, de monastères et de séminaires se vident et ferment leur porte? Pourquoi avons-nous pendant si longtemps attribué cette évolution à des influences externes («le tsunami séculier») au lieu de comprendre qu’un chapitre de l’histoire du christianisme arrive à son terme et qu’il est temps de se préparer pour celui qui vient?

Cette époque de vide dans les bâtiments d’église révèle peut-être symboliquement aux Églises leur vacuité cachée et l’avenir qui pourrait les attendre, si elles ne font pas un sérieux effort pour montrer au monde un visage du christianisme totalement différent.

Nous avons beaucoup trop cherché à convertir le monde («les autres»), et beaucoup moins à nous convertir nous-mêmes -non pas au travers d’une simple «amélioration», mais en opérant une transformation radicale de l’«être chrétien» statique en un «chrétien en devenir» dynamique.

Nous devrions peut-être accepter le jeûne actuel en matière de services religieux et du fonctionnement de l’Église comme un kairos, un temps donné pour nous arrêter et nous engager dans une réflexion approfondie devant Dieu et avec Dieu.

Quand l’Église médiévale a fait un usage excessif de l’interdit comme sanction et qu’à la suite de ces «grèves générales» de toute la machine ecclésiastique les services religieux étaient suspendus et les sacrements n’étaient plus administrés, les gens ont commencé à rechercher de plus en plus une relation personnelle avec Dieu, une «foi nue». Les fraternités laïques et le mysticisme ont connu un grand essor. Cet essor a sans aucun doute contribué à ouvrir la voie à la Réforme -non seulement celle de Luther et de Calvin, mais aussi la réforme catholique liée aux jésuites et au mysticisme espagnol. Peut-être qu’aujourd’hui, la redécouverte de la contemplation pourrait contribuer à compléter la «voie synodale» en vue d’un nouveau Concile réformateur.

Un appel à la réforme

Je suis convaincu que le temps est venu de réfléchir à la manière de poursuivre le mouvement de réforme que le pape François estime nécessaire: non des tentatives de retour à un monde qui n’existe plus, ni un recours à de simples réformes structurelles externes, mais plutôt un changement vers le cœur de l’Évangile, «un voyage dans les profondeurs».

France 2, "Jour du Seigneur". Retransmission de la messe des Rameaux pendant la semaine sainte 2020. © Fred de Noyelle/GodongJe ne vois pas en quoi des substituts artificiels, comme la télédiffusion de messes, seraient une bonne solution à l’heure où le culte public est interdit. Le passage à la «piété virtuelle», à la «communion à distance» et à la génuflexion devant un écran de télévision est vraiment quelque chose d’étrange. Peut-être devrions-nous plutôt tenter de vivre la vérité de la parole de Jésus: «Là ou deux trois personnes sont réunies en mon nom, je suis avec elles.»

Pensions nous vraiment répondre au manque de prêtres en Europe en important des «pièces de rechange» pour la machinerie de l’Église à partir des réserves apparemment inépuisables en Pologne, en Asie et en Afrique? (Voir Lucienne Bittar: Une route, de multiples croisements) Il nous faut bien sûr prendre au sérieux les propositions du Synode sur l’Amazonie, mais nous devons simultanément accorder plus de place au ministère des laïcs dans l’Église; n’oublions pas que, dans de nombreux territoires, l’Église a survécu sans clergé pendant des siècles entiers. Il se pourrait bien que cet «état d’urgence» soit un révélateur du nouveau visage de l’Église, dont il existe des précédents dans l’histoire.

Je suis persuadé que nos communautés chrétiennes, nos paroisses, nos congrégations, nos mouvements d’église et nos communautés monastiques devraient chercher à se rapprocher de l’idéal qui a donné naissance aux universités européenne: une communauté d’élèves et de professeurs, une école de sagesse, où la vérité est recherchée à travers le libre débat et aussi la profonde contemplation.

De tels îlots de spiritualité et de dialogue pourraient être la source d’une force de guérison pour un monde malade. À la veille de l’élection papale, le cardinal Bergoglio citait un passage de l’Apocalypse: le Christ se tient à la porte et frappe. Il a ajouté: aujourd’hui le Christ frappe de l’intérieur de l’Église et veut sortir. Peut-être est-ce ce qu’il vient de faire.

Où est la Galilée d’aujourd’hui?

Depuis des années je réfléchis au texte bien connu de Friedrich Nietzsche sur le «fou» (le bouffon qui est le seul autorisé à dire la vérité) proclamant «la mort de Dieu». À la fin de chapitre, le fou se rend à l’église pour chanter Requiem aeternam deo et demande: «Après tout que sont vraiment ces églises sinon les tombeaux et les sépulcres de Dieu?» Je dois avouer que, depuis longtemps, certains aspects de l’Église me font penser aux sépulcres splendides et froids d’un dieu mort.

Cette année, la plupart de nos églises seront probablement vides. C’est ailleurs que nous lirons les textes de l’Évangile sur le tombeau vide. Si le vide des églises évoque pour nous le tombeau vide, n’ignorons pas la voix venue d’en-haut: «Il n’est pas ici. Il est ressuscité. Il vous précède en Galilée.»

Une question peut stimuler notre méditation pendant cette Pâques étrange: où se trouve aujourd’hui la Galilée où nous pouvons rencontrer le Christ vivant?

Des recherches sociologiques indiquent que, dans le monde, le nombre de «résidents» (à la fois ceux qui s’identifient totalement avec la forme traditionnelle de la religion et ceux qui affirment un athéisme dogmatique) diminue alors que celui des «chercheurs» augmente. En outre, il y a bien sûr un nombre croissant d’«apathiques» (des gens que les questions de religion ou la réponse traditionnelle qu’on leur donne laissent indifférents). La principale ligne de démarcation n’est plus entre ceux qui se considèrent croyants et ceux qui se disent non-croyants. Il existe des chercheurs, tant parmi les croyants (ceux pour qui la foi n’est pas un héritage mais un chemin) que parmi les non-croyants qui, tout en rejetant les principes religieux proposés par leur entourage, éprouvent cependant le désir ardent d’une source susceptible d’étancher leur soif de sens.

Je suis convaincu que la Galilée d’aujourd’hui», où nous devons aller à la recherche du Dieu qui a traversé la mort, c’est le monde des «chercheurs».

La Théologie de la Libération nous a enseigné à chercher le Christ parmi ceux qui sont en marge de la société. Mais il est aussi nécessaire de le chercher chez les personnes marginalisées au sein même de l’Église, parmi ceux «qui ne nous suivent pas». Si nous voulons les rejoindre, comme disciples de Jésus, nous allons devoir abandonner beaucoup de choses.

À la recherche du Christ parmi les chercheurs

Il nous faut abandonner bon nombre de nos anciennes notions sur le Christ. Le Ressuscité est radicalement transformé par l’expérience de la mort. Comme nous le lisons dans les Évangiles, même ses proches et ses amis ne l’ont pas reconnu. Nous n’avons pas à prendre pour argent comptant tout ce qui nous est dit. Nous pouvons persister à vouloir toucher ses plaies. D’ailleurs, où pourrions-nous les trouver à coup sûr, sinon dans les blessures du monde et celles de l’Église, dans les blessures du corps qu’il a prises sur lui?

Nous devons abandonner nos intentions de prosélytisme. Nous n’entrons pas dans le monde des chercheurs pour les «convertir» le plus vite possible et les enfermer dans les limites institutionnelles et mentales existantes de nos Églises. Jésus lui-même, qui était à la recherche des «brebis égarées de la maison d’Israël», ne les a pas ramenées dans les structures du judaïsme de son époque. Il savait que le vin nouveau doit être versé dans des outres nouvelles.

Nous voulons tirer du trésor de la tradition qui nous a été confié des choses nouvelles et anciennes et les intégrer à un dialogue avec les chercheurs, dialogue dans lequel nous pouvons et devons apprendre les uns des autres. Nous devons apprendre à élargir radicalement les limites de notre compréhension de l’Église. Il ne nous suffit plus d’ouvrir magnanimement une «cour des gentils». Le Seigneur a déjà frappé à la porte «de l’intérieur» et il est sorti -et il nous appartient de le chercher et de le suivre. Le Christ a franchi la porte que nous avions verrouillée par peur des autres. Il a franchi le mur dont nous nous sommes entourés. Il a ouvert un espace dont l’ampleur et l’étendue nous donnent le vertige.

Au seuil même de son histoire, l’Église primitive des juifs et des païens a vécu la destruction du Temple dans lequel Jésus priait et enseignait à ses disciples. Les juifs de cette époque ont trouvé une solution courageuse et créative: ils ont remplacé l’autel du Temple détruit par la table familiale juive, et la pratique du sacrifice par celle de la prière privée et communautaire. Ils ont remplacé les holocaustes et les sacrifices de sang par le «sacrifice des lèvres»: réflexion, louange et étude des Écritures. À peu près à la même époque, le christianisme primitif, banni des synagogues, a cherché une nouvelle identité propre. Sur les décombres des traditions, juifs et chrétiens apprirent à lire la Loi et les prophètes et à les interpréter sur des bases nouvelles. Ne sommes-nous pas dans une situation similaire de nos jours?

Dieu en toutes choses

Quand Rome est tombée au début du Ve siècle, nombreux furent ceux qui se hâtèrent d’en donner une explication: les païens y ont vu un châtiment des dieux en raison de l’adoption du christianisme, tandis que les chrétiens y ont vu une punition de Dieu infligée à Rome, qui avait continué à être la putain de Babylone.

Eglise de Saint-Augustin de Canterbury, Londres. © Philippe Lissac/GodongSaint Augustin a rejeté ces deux explications. C’est à cette époque charnière qu’il a élaboré sa théologie du combat séculaire entre deux «villes» adverses, non pas entre les chrétiens et les païens, mais entre deux «amours» habitant le cœur de l’homme: l’amour de soi, fermé à la transcendance (amor sui usque ad contemptum Deum) et l’amour qui se donne et trouve ainsi Dieu (amor Dei usque ad contemptum sui). La période actuelle, où nous assistons à un changement de civilisation, n’appelle-t-elle pas une nouvelle théologie de l’histoire contemporaine et une nouvelle compréhension de l’Église?

«Nous savons où est l’Église, mais nous ne savons pas où elle n’est pas», nous a enseigné le théologien orthodoxe Evdokimov. Ce que le dernier Concile a dit sur la catholicité et l’œcuménisme doit peut-être acquérir un contenu plus profond. Le moment est venu d’élargir et d’approfondir l’œcuménisme, de «rechercher Dieu en toutes choses» de manière plus audacieuse.

Nous pouvons, bien sûr, accepter ce Carême avec ses églises vides et silencieuses comme une simple mesure temporaire, brève et bientôt oubliée. Mais nous pouvons aussi l’accueillir comme un kairos -un moment opportun «pour aller en eau plus profonde» et rechercher une nouvelle identité pour le christianisme dans un monde qui se transforme radicalement sous nos yeux. La pandémie actuelle n’est certainement pas la seule menace globale à laquelle notre monde va être confronté aujourd’hui et dans l’avenir.

Accueillons le temps pascal qui arrive comme un appel à rechercher à nouveau le Christ. Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts. Cherchons-le avec audace et ténacité, et ne soyons pas surpris s’il nous apparaît sous les traits un étranger. Nous le reconnaîtrons à ses plaies, à sa voix quand il nous parle dans l’intime, à son Esprit qui apporte la paix et bannit la peur.


Tomás Halik (né en 1948) est professeur de sociologie à l’Université Charles de Prague, président de l’Académie chrétienne tchèque et aumônier de l’université. Pendant le régime communiste, il a été actif dans l’«Église clandestine». Il est lauréat du Prix Templeton et docteur honoris causa de l’Université d’Oxford.

Cet article a été partagé par: Die Welt, America Magazine, Gazeta Wyborsza (Pologne), Deník N (Slovaquie), Vita e Pensiero (Italie), Criterio (Argentine)...

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