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lundi, 16 mai 2022 16:30

La piété populaire, école de vie

Young woman tying a fita (wish) outside Our Lady of Bonfim church, Bahia, Brésil © Philippe Lissac / GodongPar ses premiers discours, le pape François, en brandissant la menace du Diable et en faisant la promotion de Marie qui dénoue les nœuds, a étonné de nombreux Européens mal outillés pour comprendre, à partir de leur culture sécularisée, un jésuite tout imprégné de dévotions populaires. Sans vouloir ni pouvoir aborder les convictions intimes du pape, il faut replacer ses réflexions et gestes dans le contexte culturel argentin où il s’est formé à une théologie non dénuée de paradoxes.

Véronique Lecaros est théologienne, professeure à l’Université pontificale catholique du Pérou (à Lima) et spécialiste du paysage religieux en Amérique latine. Ana Lourdes Suárez est professeure de sociologie à l’Université catholique d’Argentine (Buenos Aires). Ses recherches portent sur les questions de stratification sociale et de genre ainsi que sur les ordres religieux.

Selon le sociologue et philosophe mar­xiste franco-brésilien Michael Löwy, le christianisme de la libération latino-américain n’est pas une simple continuation de l’anticapitalisme traditionnel de l’Église ou de sa variante catholique de gauche française. C’est essentiellement la création d’une culture religieuse qui exprime les conditions spécifiques de l’Amérique latine: capitalisme dépendant, pauvreté massive, violence institutionnalisée et religiosité populaire.

La théologie du peuple (TP) fait partie des théologies libérationnistes latino-américaines. Elle part du même lieu, la misère sociale, et partage le même objectif, la libération des opprimés. Bien qu’en termes généraux la TP puisse être considérée comme un courant interne de la théologie de la libération, sa singularité con­cernant certains postulats la met en tension avec celle-ci, du moins avec ses lignes les plus radicales.

La théologie de la libération tend à concevoir les pauvres comme les victimes d’une injustice dont ils doivent être libérés (vision ancrée dans la constitution pastorale Gaudium et Spes, 1965). La théologie du peuple, par contre, conçoit les pauvres comme un modèle de ce que l’Église est appelée à être (vision ancrée dans le document conciliaire Lumen Gentium, 1964). Ces deux courants de pensée sont formulés et se développent après Vatican II, plus précisément entre 1968 et 1976.

On assiste alors au développement des approches libérationnistes du point de vue latino-américain par G. Gutierrez, J. L. Segundo, J. Comblin, J.C. Scannone, L. Gera, L. Boff, J. Sobrino, I. Ellacuria, etc. La TP connaît un développement particulier en Argentine sous l’impulsion de L. Gera, doyen de la Faculté de théologie de l’Université catholique d’Argentine (UCA) entre 1966 et 1985, J. O´ Farrell et R. Tello.

Jorge Mario Bergoglio, futur pape François, est alors un jeune séminariste, puis un jeune prêtre, qui a pour professeur le jésuite J.C. Scannone, un des principaux penseurs de la théologie du peuple (voir bibliographie p. 9). Aujourd’hui, le pape François se trouve être à la fois un disciple de Scannone et une figure de la TP qu’il a développée de manière personnelle et en lien avec ses tâ­ches pastorales.

Le peuple, cœur de la TP

Il faut revenir à ces années de développement du christianisme de la libération latino -qui accorde une place centrale aux communautés- pour comprendre comment la piété populaire a regagné ses lettres de noblesse dans l’Église. Les communautés ecclésiales de base (CEB: des groupes de catholiques se réunissant régulièrement) constituent alors l’espace de réflexion à partir duquel on tente de formuler les implications sociales de la théologie de la libération. Ces secteurs marginalisés, pense-t-on, joueront le rôle principal dans le changement sociopolitique perçu comme inévitable. Dans ce cadre-là, la piété populaire est acceptée, eu égard à sa traditionnelle importance dans l’expression de la foi. Certains leaders de la théologie de la libération gardent néanmoins une méfiance à son encontre, considérant que certaines croyances favorisent une attitude passive face à un Dieu tout puissant de qui on est en droit d’attendre une résolution des problèmes.

La TP, en revanche, met l’accent sur les expériences religieuses du «peu­ple», soulignant qu’il ne s’agit pas d’un chaos irrationnel, mais d’un ensemble symbolique cohérent. Une des images favorites du pape François pour exprimer les qualités du peuple est celle du polyèdre, c’est-à-dire d’une unité organisée qui n’exclut pas la diversité. Pour la TP, la piété populaire est dépositaire d’une sagesse formatrice pour le peuple, non pas d’un point de vue discursif mais plutôt en tant qu’école de vie. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre l’importance du sensus fidei (sens des fidèles) dans la réflexion et la gestion du pape François. La sagesse du peuple justifie les processus synodaux et ceux-ci permettent son expression.

Les peuples -selon cette variante net­tement plus culturaliste des thé­o­logies libérationnistes- ont un ensemble symbolique de rites, de fêtes et de coutumes à travers lesquels s’exprime leur façon de recher­cher le sacré et à partir desquels doit se tisser un engagement pour la cons­truction politico-communautaire. Se­­lon les termes de J.C. Scannone, «une caractéristique distinctive de la théologie du peuple est sa revalorisation théologique et pastorale de la religion du peuple, au point qu’elle en est arrivée à reconnaître une mystique populaire» (2017).

Consciente que la piété populaire canalise les expressions d’un peuple pauvre mais croyant, la TP a donc cherché à soutenir non pas tant les communautés ecclésiales de base, que les expressions de la religiosité populaire et la variété des rituels qui l’expriment. Il a promu les pèlerinages, les dévotions mariales, les sanctuaires populaires, etc.

Dans cette perspective, la catégorie «peuple» a la prééminence. Son noyau dur, les pauvres, permet de mettre le peuple dans son ensemble en harmonie avec le transcendant. Cet aspect théologique, qui s’accorde avec les approches des sciences humaines qui mettent l’accent sur la culture de la pauvreté, souligne les aspects positifs qui sont conservés et cultivés dans les secteurs populaires. Les expressions religieuses des secteurs populaires, selon ces approches, renferment une grande richesse qu’il est non seulement nécessaire de valoriser et de préserver, mais qui devrait être transmise à tous les secteurs sociaux. Dans leurs formulations initiales, tant L. Gera que R. Tello faisaient mention d’un ethos culturel incarné par les pauvres, courant ainsi le risque de tomber dans une vision singulière de la religiosité populaire conçue comme réservoir d’une identité chrétienne authentique et dépourvue des vices et de l’hypocrisie de la religiosité bourgeoise.

L’hommage nuancé de François

La revalorisation de la piété populaire, démarrée timidement après Vatican II, culmine en 2007 dans le document final de la Ve Conférence des évêques latino-américains et des Caraïbes (Aparecida). Son rédacteur principal est le cardinal Bergoglio, devenu depuis lors le pape François: «La piété populaire est une manière légitime de vivre la foi, une façon de se sentir partie prenante de l’Église et une forme d’être missionnaire. [...] La piété populaire continue à être une puissante confession du Dieu vivant qui agit dans l’histoire et un canal de transmission de la foi» (§ 264).

L’hommage à cette piété est toutefois nuancé quelques lignes plus tôt: le cardinal reconnaît qu’elle doit être «évangélisée et purifiée» (§ 262). En effet, les déviances ne manquent pas dans la piété populaire. Le dieu vengeur et courroucé qui habitait nos imaginaires, il y a une centaine d’années, continue à hanter certains rituels et dévotions latino-américains. Par ailleurs certaines croyances, malgré leur vernis chrétien, entrent en contradiction avec les évangiles: les protecteurs des prostituées et des voleurs comme l’argentin Gauchito Gil, la péruvienne Sarita Colonia et surtout la Sainte Mort qui, en une vingtaine d’année, a obtenu un succès foudroyant. Il s’agit d’un squelette habillé en femme, originaire du Mexique, très populaire entre autres parmi les trafiquants de dro­gue. Cette critique de la piété au nom de l’éthique est un des axes de la pensée du pape. Elle est à l’origine de sa décision d’excommunier les membres de la mafia, pourtant très généreux envers l’Église et le financement des rituels festifs.

La TP, comme toutes les théologies libérationnistes latino-américaines, ne se limite pas à promouvoir des dévotions. Elle s’est formée en tenant compte d’un projet social global, sur un continent où, paradoxalement, la foi chrétienne, l'éthique et la pratique se vivent souvent en contradiction avec l’Évangile.

Une approche holistique…

C’est ainsi que le pape François, formé dans la théologie du peuple, ne surprend pas seulement par ses quelques références sporadiques au Diable, mais par son style qui fait fi des catégories et des sphères étan­ches dans lesquelles nous avons tendance à couler nos pensées dans un univers sécularisé. La TP, fidèle à la cosmovision enchantée dans laquelle elle s’enracine, ne procède pas par registres. Elle ne sépare pas la théologie comme discipline intellectuelle de la pastorale comme formation spirituelle; elle ne réduit pas les sentiments et les émotions à la sphère privée, les dévotions aux moments consacrés au culte. Elle articule les différentes dimensions de l’être humain dans une recherche d’harmonie.

Ce que spontanément nous appellerions mélange de genres nous interpelle dans le comportement de François. Dans la relation avec les individus, il fait montre de chaleur humaine, voire de tendresse (il nous invite à temps et contretemps à ce qu’il appelle la «révolution de la tendresse»). Là où on attendrait un traité de théologie, son ton est pastoral et, dans un simple geste d’accueil, il remet subtilement en question des siècles de doctrine, par exemple dans la relation avec les peuples d’Amazonie ou les person­nes d’orientation homosexuelle.

…et pourtant dualiste

Sur un plan social et politique, la théologie du peuple est toutefois marquée par une polarisation des concepts. Tello, un des premiers penseurs du courant, proposait par exemple un changement de paradigme pastoral, dérivé d’une forte contestation des modèles issus de la culture éclairée et moderne et d’une réflexion théologico-pastorale décolonisée et «barbarisée»; l’idée était de retrouver une théologie «de» l’Argentine et non une simple transposition de modèles importés d’autres réalités. Cette critique de la modernité et de la culture éclairée, noyau dur du ca­tholicisme intégral, se conjuguait à la recherche d’un catholicisme «authentique» et «vrai» dont les élites s’étaient apparemment éloignées et qui pouvait se retrouver dans le sentiment religieux des masses populaires. Bien que «barbares», celles-ci étaient capables de manifester une expérience plus profonde du christianisme.

Cet appel à une sorte d’essence trans­formatrice dont le peuple serait porteur conduit à des perspectives dichotomiques. En fait, cette théologie se formule autour de con­cepts conçus comme antagoniques: nation/empire; peuple/anti peu­ple; culture populaire/culture éclairée; barbarie/civilisation; classe ouvrière/oligarchie; mouvement national de masse/élites minoritaires antinationales. Ce cadre dichotomique se prolonge dans une forme d’engagement politique. Le langage et la théologie libérationnistes issus du Document de Medellín (IIe Conférence des évê­ques latino-américains à Medellín, 1968) proclament l’étroite unité en­tre ces sphères. Paradoxalement, la dénonciation prophétique, méfiante et hostile au pouvoir, implique l’idée qu’il faut construire le royaume; c’est-à-dire entrer sur la scène politique dans le but d’ériger un nouvel ordre marqué par la libération.

La particularité de la TP se marque dans la rapidité avec laquelle elle a identifié la transformation politique avec la politique des partis. En Argentine, plusieurs adeptes de ce courant ont considéré que seul le péronisme était la tradition politique qui abritait le substrat du véritable christianisme, compris comme l’option pour les humbles. La libération est nationale et doit être dirigée par le peuple, identifié comme péroniste et catholique. L’idéalisation du peuple a conduit presque naturellement à l’option pour le péronisme. Les affinités entre la TP et le péronisme constituent, peut-être, une des raisons de l’ajournement d’une visite en Argentine du pape François, peu désireux de susciter des tensions partisanes qui occulteraient un message universel.

Le paradoxe du néo-cléricalisme

Dans la gouvernance de l’Église, la TP inspire certainement l’actuel renouveau synodal en tant qu’ouverture au peuple de Dieu - sans que cela n’implique une forme de démocratie, comme l’a plusieurs fois souligné le pape François. Pourtant, paradoxalement, la TP favorise aussi, bien malgré elle, une forme de néo-cléricalisme. Le cléricalisme que ce courant avait initialement critiqué a resurgi, mais sous des traits différents.

Tout d’abord, les prêtres qui ont rejoint la TP ont visé un travail pastoral où l’assistance et la promotion étaient prédominantes. N’oublions pas que nombre d’entre eux se dévouent pour venir en aide aux habitants des villas, les quartiers pauvres de Buenos Aires - on les appelle du reste curas villeros. Progressivement, l’attachement des secteurs populaires à certaines manifestations d’une religiosité populaire axée sur le rite et sur une conception plus traditionnelle du rôle sacerdotal a conduit certains prêtres à revaloriser ces éléments qu’ils avaient eux-mêmes, initialement, sous-estimés.

En fait, tant selon les normes de l’Église que selon la culture populaire, les célébrations, les bénédictions et les rituels importants ne sont légitimement célébrés que par des prêtres. Ceux-ci, en devenant des accompagnateurs et des leaders du peuple selon la logique de la TP, se retrouvent chargés de conduire les principales activités du culte dans et hors les églises, depuis les sacrements jusqu’au rituel des fêtes patronales et des diverses dévotions; il leur incombe aussi de répandre la grâce divine, en bénissant commerce, entreprises, machines, maisons... Ils se transforment en véhicules de «sacralisation» pour les besoins du peuple et ils deviennent donc, eux-mêmes, comme «sacralisés» par leur sacerdoce.

Ces croyances, qui restent profondément enracinées dans le «peuple», aboutissent à la formation d’un néo-cléricalisme, un cléricalisme tiraillé entre la tradition et l’ouverture aux signes des temps, luttant contre un ennemi redéfini, rejetant aussi l’autonomisation de la religion et de la politique promue par Vatican II. Ce néo-cléricalisme, moins autoritaire, plus chaleureux, plus populaire, voire populiste, freine malgré tout l’installation du renouveau ecclésial que, par ailleurs, promeut le pape François, un renouveau qui implique une gestion plus collégiale de l’Église et suscite la coresponsabilité des laïques. Mais dans ces circonstances, quel laïc oserait critiquer un prêtre divinisé qui répand ses bénédictions et son assistance alimentaire?


Bibliographie

Michael Löwy, La guerre des dieux. Politique et religion en Amérique latine, Paris, du Félin 1998, 222 p.
Maurice Cheza, Luis Martinez Saavedra et Pierre Sauvage (eds), Dictionnaire historique de la théologie de la libération, Namur/Paris, Lessius 2017, 655 p.
Juan Carlos Scannone, Le pape du peuple. Bergoglio raconté par son confrère théologien, jésuite et argentin, Paris, Cerf 2015, 172 p.
Juan Carlos Scannone, La théologie du peuple. Racines théologiques du pape François, Namur /Paris, Lessius 2017, 272 p.

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