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lundi, 03 juin 2019 11:46

Le tourisme, pour le pire et le meilleur

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Nouvelle forme de religiosité, le tourisme transforme les paysages et les cultures. C’est sa profonde ambiguïté qu’il faut explorer, avant de tenter de comprendre le risque spirituel dont elle est le symptôme. Car si le touriste est souvent « moralement » en vacance, irresponsable, un danger plus grand le guette encore : le désabusement nihiliste.

Professeur de théologie et d’éthique à la Faculté de théologie protestante de Montpellier, Olivier Abel a enseigné auparavant au Tchad, à Istanbul et à Paris. Élève de Paul Ricœur, il lui a consacré divers ouvrages et vient de publier Le vertige de l’Europe (Genève, Labor et Fides 2019, 184 p.), dans lequel il commente plusieurs de ses textes.

Nous voici ailleurs, en vacances, du moins pour ceux d’entre nous qui en ont les moyens. Nous participons ainsi d’un phénomène qui est devenu la première activité économique de la planète. Le tourisme, qui déplace des populations sous la forme de colonies temporaires, touche à l’image que les sociétés se font les unes des autres. Il nous offre un dépaysement sans doute nécessaire pour mieux goûter nos vies ordinaires, mais qui transforme tous les pays qu’il touche en «paysages» touristiques. Avec la hausse saisonnière des prix, le tourisme peut briser un village saisi par l’ivresse du gain. Il peut aussi développer la curiosité pour d’autres cultures, ingérer des observateurs dans les affaires intérieures d’un pays qui croyait que les touristes n’étaient que des marchandises parmi d’autres.

Cette ambivalence induit nombre de questions. Comment faire pour que le tourisme ne soit pas un feu de paille laissant derrière lui un paysage ruiné? Quel est le seuil de développement d’une région à partir duquel le tourisme ne crée pas des réseaux purement parasites? Quelles instances seraient capables d’évaluer les «capacités de charge» des milieux humains et des sites physiques?

Un retour vers soi

Temps sacré de notre calendrier binaire (la dépense festive après l’ordre productif), le tourisme développe un imaginaire spécifique, celui de l’évasion ou du retour vers des paradis perdus. Car en vacances, à quel monde rêvons-nous? Souvent le décalage économique induit dans les pays visités un «retard» d’équipement tel, que nous nous croyons arrivés au pays de notre enfance. Ce sentiment redouble quand il s’agit de pays mythiques qui ont bercé nos cultures (la Grèce ou la Terre sainte). Comme l’écrivait la théologienne Françoise Smyth-Florentin à propos des voyages organisés, «le groupe part retrouver quelque chose, au moins autant qu’il part, comme il le pense, découvrir quelque chose. Il part rarement à la rencontre d’autrui».[1]

Dans cette terre des origines, tout déplacement est un pèlerinage. Même les gestes archéologiques deviennent l’expérience immédiate de l’origine, sans effort linguistique, sans curiosité pour la géographie actuelle ni pour l’histoire réelle. Cela montre bien que le touriste n’est pas venu là pour rencontrer autrui, mais pour revenir chez-soi, et se dépayser… dans son propre imaginaire. Il ne s’aperçoit pas qu’il transporte avec lui sa bulle d’habitudes (jusqu’à la douche quotidienne dans des contrées où l’eau est rare et précieuse).

Le déplacement intérieur

Nous éprouvons tous le besoin de traverser des frontières, de changer de vie, de voir le monde vu d’ailleurs, d’éprouver des différences. Il est inutile cependant de multiplier les voyages si nous n’avons pas cherché d’abord en nous-mêmes pourquoi nous voyageons, ce que nous cherchons. Comme le notait Emerson, «voyager est le paradis des sots […] je me réveille à Naples, et là, à mes côtés, se trouve l’austère réalité: le triste moi, implacable, celui-là même que j’avais fui».[2]

La mondialisation des techniques et des marchés, qui a véhiculé des rationalités à valeur universelle, a aussi produit une uniformisation des modes de vie que seule compense sa structure profondément inégalitaire. Le tourisme est contemporain de cette situation: il exprime la nostalgie de paysages perdus et l’aspiration à des formes de vie pas encore laminées par l’uniformité du marché ; mais dans le même temps, il nourrit le marché par ces différences, lui ouvre un nouvel espace d’échanges à exploiter, et table sans cesse sur les inégalités mondiales qu’il renforce souvent. Le tourisme est un formidable accélérateur d’échanges, mais aussi du brassage qui menace la diversité des cultures, lesquelles se referment alors dans ce qu’elles ont d’inéchangeable, d’incommunicable.

Puisque le problème réside dans une accélération excessive des communications, une solution serait de développer tout ce que le tourisme comporte de ralentissement. En faire une machine à retarder! Pourquoi ne pas proposer aux touristes des villages de vacances, des cités estivales qui seraient en même temps des formes de vie expérimentales? Des quasi-monastères, des lieux pour changer d’habitudes, de rythmes et recréer ensemble un autre imaginaire? De telles tentatives d’ailleurs ont déjà cours.

Cela implique de ne plus croire qu’on puisse s’installer dans un cosmopolitisme facile: tout vrai dépaysement est aussi un déchirement, un bouleversement dans nos manières de vivre. Loin de se déplacer avec sa «bulle» d’habitudes, le voyageur apprendrait la diversité des formes de vie, des styles, des manières de cohabiter. Il enrichirait par d’autres «possibles» sa propre capacité à habiter. En tant qu’hôte, il apprendrait à habiter pour autrui, à se sentir assez «chez soi» pour accueillir autrui; et, voyageur, à accepter d’être «par autrui», chez autrui. Cela n’irait pas sans un nouvel ordre économique, puisqu’il faudrait compenser l’universalité technique du marché planétaire par la pluralisation des formes de vie toujours locales. Loin d’exploiter les quelques différences encore résiduelles, en les transformant en inégalités économiques brutes, un tel tourisme les cultiverait.

Scepticisme et nihilisme

Mais la question est plus radicale encore et touche à «une maladie spirituelle» de notre temps. Je voudrais évoquer un article de Paul Ricœur paru dans la revue Esprit en 1961, qui parle du tourisme d’une manière très originale, surtout pour l’époque. Intitulé Civilisation planétaire et cultures nationales,[3] il partait de ce paradoxe civilisationnel où nous voyons se déployer en même temps un progrès technique et rationnel de la civilisation planétaire, et une menace anthropologique à l’encontre de la diversité des cultures, avec la subtile destruction de ce qu’il appelle leurs «noyaux éthico-mythiques». La question de Ricœur est celle du solipsisme, un scepticisme sournois qui porte sur la possibilité de comprendre l’autre, de le rencontrer, et qui table sur l’impuissance à sortir de soi ; mais aussi, inversement et simultanément, celle de l’impuissance à avoir un soi dans un monde où il n’y a « plus que des autres ». Ricœur estime ce scepticisme planétaire comme au moins aussi dangereux que la bombe atomique.

Il écrit: «Il n’est pas aisé de rester soi-même et de pratiquer la tolérance à l’égard des autres civilisations (...) la découverte de la pluralité des cultures n’est jamais un exercice inoffensif; le détachement désabusé à l’égard de notre propre passé, voire le ressentiment contre nous-mêmes qui peuvent nourrir cet exotisme révèlent assez bien la nature du danger subtil qui nous menace. Au moment où nous découvrons qu’il y a des cultures et non pas une culture, au moment par conséquent où nous faisons l’aveu de la fin d’une sorte de monopole culturel, illusoire ou réel, nous sommes menacés de destruction par notre propre découverte; il devient soudain possible qu’il n’y ait plus que des autres, que nous soyons nous-mêmes un autre parmi les autres ; toute signification et tout but ayant disparu, il devient possible de se promener parmi les civilisations comme à travers des vestiges ou des ruines ; l’humanité entière devient une sorte de musée imaginaire: où irons-nous ce week-end? visiter les ruines d’Angkor ou faire un tour au Tivoli de Copenhague? Nous pouvons très bien nous représenter un temps qui est proche où n’importe quel humain moyennement fortuné pourra se dépayser indéfiniment et goûter sa propre mort sous les espèces d’un interminable voyage sans but (...) ce serait le scepticisme planétaire, le nihilisme absolu dans le triomphe du bien-être. Il faut avouer que ce péril est au moins égal et peut-être plus probable que celui de la destruction atomique.»

Être modestement soi-même

Cette menace appelle une riposte, que Ricœur formule ainsi: «Pour rencontrer un autre que soi, il faut avoir un soi». Il faut modestement mais fermement accepter d’avoir un soi pour rencontrer et recevoir un autre que soi. Mais dans le même temps, pour reprendre une autre de ses formules: «Autrui est le plus court chemin de soi à soi». C’est en accueillant vraiment un autre que soi que le soi se découvre, ou en éprouvant le dépaysement de ne plus être chez soi que l’on découvre sa propre et relative «étroitesse», tout ce par quoi nous demeurons attachés à des lieux, à notre «coin» de naissance, à notre langue « maternelle », à notre époque -et l’arrogance qu’il y a à se croire détachés de toute condition.

Ricœur écrivait en 1946: «J’appartiens à ma civilisation comme je suis lié à mon corps. Je suis en-situation-de-civilisation et il ne dépend pas plus de moi d’avoir une autre histoire que d’avoir un autre corps.»[4]

Face à la menace sceptique et nihiliste, identifiée comme étant la menace principale de notre temps, il faut revenir courageusement à notre condition dans la conversation des cultures. Ricœur propose alors: «Seule une culture vivante, à la fois fidèle à ses origines et en état de créativité sur le plan de l’art, de la littérature, de la philosophie, de la spiritualité, est capable de supporter la rencontre des autres cultures, non seulement de la supporter, mais de donner un sens à cette rencontre. Lorsque la rencontre est une confrontation d’impulsions créatrices, une confrontation d’élans, elle est elle-même créatrice. Je crois que, de création à création, il existe une sorte de consonance, en l’absence de tout accord (…). C’est ainsi que je comprends le très beau théorème de Spinoza: ‹plus nous connaissons de choses singulières, plus nous connaissons Dieu›. C’est lorsqu’on est allé jusqu’au fond de la singularité, que l’on sent qu’elle consonne avec toute autre, d’une certaine façon qu’on ne peut pas dire, d’une façon qu’on ne peut pas inscrire dans un discours.»

L’Europe et les autres

Cette réflexion est essentielle pour notre sujet, mais aussi pour notre époque. Il est impossible qu’une culture soit créatrice et hospitalière, si elle n’a pas le désir d’exister. Si elle n’a pas la confiance en soi, l’intelligence critique et la force imaginative de «se dépayser dans ses propres origines» - selon le mot de Heidegger. Nous ne pouvons nous dépayser qu’en nous enracinant plus profondément, plus radicalement. C’est valable pour notre culture d’Européens face aux emprises des imaginaires américain, arabe ou chinois notamment qui veulent, de manière légitime jusqu’à un certain point, prendre leur revanche sur notre long quasi-monopole. C’est modestement que l’Europe doit reprendre et poursuivre son cheminement en tant qu’une culture parmi d’autres, portant dans son identité une altérité et une pluralité originaires. Il s’agit de retrouver un rapport vivant à la diversité de nos propres sources et racines, qui sont nombreuses.

Le rappel de l'Histoire

Là aussi Ricœur écrivait: «Un retour au pur idéal de l’Aufklärung [les Lumières] ne paraît plus aujourd’hui suffisant. Pour libérer cet héritage de ses perversions, il faut le relativiser, c’est-à-dire le replacer sur la trajectoire d’une plus longue histoire, enracinée d’une part dans la Torah hébraïque et l’Évangile de l’Église primitive, d’autre part dans l’éthique grecque des Vertus et la philosophie politique qui lui est appropriée. Autrement dit, il faut savoir faire mémoire de toutes les traditions qui se sont sédimentées sur leur socle.»[5] 

[1] Françoise Smyth-Florentin, «Israël, Palestine et tourisme en Terre sainte», Autres Temps n°18, 1988, pp. 51-54.
[2] Ralph Waldo Emerson, La confiance en soi, Paris, Rivage poche 2000, p. 120.
[3] Paul Ricœur, «Civilisation planétaire et cultures nationales», texte repris in Histoire et Vérité, Paris, Seuil 1964. Les citations suivantes sont reprises de l’édition de poche, pp. 330-337.
[4] Paul Ricœur, «Le chrétien et la civilisation occidentale», in La revue du christianisme social n° 54, 1946, pp. 423-436.
[5] Paul Ricœur, «Langage politique et rhétorique», Lectures 1, Paris, Seuil 1991, p. 173.

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