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jeudi, 02 juin 2022 09:10

Des secrétaires d’État britanniques aux Colonies

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Visite du roi George VI dans le protectorat du Bechuanaland (Botswana), en 1947. Derrière lui, on peut voir la reine mère Élizabeth Bowes-Lyon, les princesses Élisabeth et Margaret et le colonel Peter Townsend. © Mirrorpix / Alamy Banque d’imagesLes 70 ans de règne de la reine Elizabeth II seront célébrés par quatre jours de festivités dans tout le Royaume-Uni du 2 au 5 juin 2022. Durant quatre saisons, la série The Crown nous a raconté la vie de cette femme exceptionnelle et de la famille royale britannique On pouvait y voir notamment les voyages de ces derniers dans les colonies et dans les pays membres du Commonwealth, souvent à bord du yacht Britannia. Moins connus, mais tout aussi importants, furent les déplacements des secrétaires d’État aux Colonies britanniques, visant à contrer les velléités indépendantistes ou à préserver avec les jeunes États des rapports privilégiés.

Cet article est paru dans notre dossier Le voyage et son récit, (n° 699, avril 2021).

L'historienne Naïma Maggetti est chargée d’enseignement suppléante au Département d’histoire de l’Université de Genève. Elle a soutenu l’an passé une thèse de doctorat sur la relégitimation du projet impérial britannique à l’époque de la décolonisation (1945-1957).

Les visites royales dans l’Empire colonial britannique sont une invention de l’État du XIXe siècle qui cherchait, à travers elles, à inspirer obéissance et loyauté aux sujets de la reine et impératrice Victoria.[1]Ces tournées exerçaient plusieurs autres fonctions: elles affirmaient la légitimité, le statut et les privilèges des dynasties qui proclamaient des protectorats ou «ouvraient» des pays étrangers au commerce et à la civilisation occiden­tale; elles promouvaient des relations personnelles entre les sujets souverains et coloniaux ; elles montraient la puissance et la majesté de la monarchie et témoignaient de l’uni­fication de territoires disparates en une seule colonie, et de colonies variées en un seul grand Empire.[2]

Peu étudiés en comparaison avec les visites de membres de la famille royale à l’intérieur de l’Empire,[3]les voyages des secrétaires d’État aux Colonies (les ministres responsables de l’administration coloniale britannique) dans les territoires coloniaux devinrent pourtant très fréquents après la Seconde Guerre mondiale et jouèrent un rôle important dans la transmission du discours colonial.[4]

Le Colonial Office à l’œuvre

Entre 1946 et 1959, on en dénombre dix-sept. Ces voyages, qui durent en moyenne entre quelques jours et un mois et demi, sont organisés dans le détail par les fonctionnaires du Colonial Office (le Ministère britannique des colonies) qui en définis­sent l’itinéraire, les rencontres et s’occupent de la logistique des déplacements. Mis à part les îles du Pacifique, les visites s’effectuent dans toutes les parties de l’Empire (Asie, Caraïbes, ainsi que les îles méditerranéennes), mais surtout sur le con­tinent africain. Cette concentration géographique s’explique par l’importance accrue de l’Empire colonial africain dans le contexte de l’après-guerre et par la situation po­litique interne dans ces colonies.[5]

Bien que dépourvues de la symboli­que et de la majesté caractéristiques des tournées royales, les visites des secrétaires d’État aux Colonies poursuivent des objectifs similaires. Tout d’abord, l’envoi du responsable de la politique coloniale britannique dans les territoires coloniaux démontre de manière concrète l’intérêt de Londres pour ces derniers. Ensuite, ces voyages sont un «outil de travail» pour les responsables de la politique coloniale. Ils leur sont indispensables pour se faire une idée de la situation politique et sociale des territoires et des aspirations des différentes communautés in loco. Or une meilleure connaissance des réalités dans les colonies permet d’améliorer la collaboration entre le Colonial Office et les gouvernements indigènes, ainsi que d’adapter, le cas échéant, les politiques mises en place.

Enfin, ces visites sont de véritables instruments politiques, diplomati­ques et de propagande. Elles réaffirment, à travers la figure du secrétaire d’État, l’autorité de la métropole sur les colonies et l’intérêt qu’elle leur porte. Et pour les secrétaires d’État, elles sont des exercices de diplomatie appliquée, visant à contenter et à rassurer les différentes communautés, afin de maintenir ou de rétablir l’ordre et la stabilité dans les territoires coloniaux pour y permet­tre le développement.

Le choix des destinations est donc déterminé par la situation politique ou sociale dans les colonies, et le déroulé des séjours reflète les crises, les problématiques et les préoccu­pa­tions du moment dans les territoires coloniaux. Les voyages d’Arthur Creech Jones en Afrique cen­trale et de l’Est, en 1946 et 1949, visent à réconcilier les trois communautés (européenne, africaine et asiatique) et à montrer la politique coloniale britannique sous une lumière impar­tiale. Les années d’Oliver Lyttelton au Colonial Office (1951-1954) sont caractérisées pour leur part par l’émergence de la révolte des Mau Mau au Kenya [n.d.l.r.: d’une partie du peuple Kikuyu] contre l’Empire britannique, la mise en place de la Central African Federation,[6]ainsi que par l’insurrection communiste en Malaisie britannique.

Lord Lennox-Boyd, 7 février 1936. Photo : Bassano Ltd, © Wikimedia/CCLes visées de Lennox-Boyd

Les visites entreprises à son tour par Alan Lennox-Boyd reflètent soit des intérêts stratégiques, comme dans le cas des îles méditerranéennes de Chypre et de Malte, soit des préoccupations politiques, comme dans le cas des tournées en Afrique de l’Est, dans les territoires du Kenya, de l’Ouganda et du Tanganyika en 1954, et en Afrique centrale, dans les deux Rhodésie et au Nyassaland en 1957. Ce dernier voyage comprend une étape au Ghana, la première d’un secrétaire d’État après l’indépendance de l’ancienne colonie britannique de la Gold Coast, et a lieu sur invitation du Premier ministre Kwame Nkrumah.[7]

Si les informations sur les voyages de Lennox-Boyd en Méditerranée et en Afrique centrale sont très fragmentaires, les comptes rendus de son séjour en Afrique de l’Est, du 1er au 18 octobre 1954, fournissent plus de détails, en particulier sur l’étape kényane. Les raisons qui se cachent derrière cette visite sont expliquées dans une lettre que le secrétaire d’État adresse au Premier ministre Winston Churchill trois semaines avant son départ.[8]

Lennox-Boyd souligne l’importance de s’informer de première main sur les affaires au Kenya,avant qu’elles ne soient discutées au parlement, puis de se rendre en Ouganda, pays natal du Kabaka (roi) déposé. Au moment de la rédaction de la lettre, le Kenya, en effet, est toujours confronté à l’insurrection des Mau Mau, et Mutesa, le Kabaka du Buganda, la province la plus importante du protectorat britannique de l’Ouganda, a été exilé à Londres suite à son opposition au projet unitaire conçu par le gouverneur Andrew Cohen.

Le discours prononcé par Lennox-Boyd devant la Chambre des communes le 26 octobre 1954, soit après son retour d’Afrique, se concentre ainsi sur sa visite au Kenya.[9]Le secrétaire d’État aux Colonies déclare: «J’ai conçu mon devoir comme étant d’aider à restaurer la confiance au Kenya. J’ai constaté que les Africains craignaient beaucoup que ceux qui avaient favorisé un règne de terreur soient autorisés à retourner une fois de plus dans la région où vivent les loyaux Kikuyu. Les mesures qui se sont avérées nécessaires pour faire face à l’urgence comprennent la détention d’un grand nombre de Kikuyu, Embu et Meru.»[10]

Comme Lyttelton à son retour de Malaisie, Lennox-Boyd utilise, quand il se réfère aux insurgés, un langage très dur et rempli de pathos. Cette analogie entre les discours est due à la similitude des situations entre les colonies. Dans ces deux cas, les Britanniques font face à une insurrection armée et se retrouvent engagés dans une contre-insurrection difficile, prolongée et souvent brutale. Tout au long de son discours au parlement, Lennox-Boyd évoque le «règne de la terreur», l’«infection létale», les «terroristes», la «barbarie Mau Mau» ou encore les «gangs de criminels». Cette rhétorique lui permet de justifier les mesures de répression brutale contre les insurgés mises en place par le gouvernement kenyan -incarcérations massives, torture, camps de détention-, qu’il juge «nécessaires» pour un re­tour à «une perspective saine et civilisée».[11]

Cette dure rhétorique à l’encontre des insurgés vise aussi à s’attacher, voire à restaurer, la confiance de la partie de la population du Kenya loyale à son gouvernement. De même que Creech Jones lors de ses voyages africains, Lennox-Boyd a la tâche de rassurer les différentes communautés africaine, européenne et asiati­que qui composent la population du Kenya et plus largement d’Afrique de l’Est. Dans son intervention au parlement, il se soumet ainsi au même exercice diplomatique que son prédécesseur travailliste lors de ses visi­tes en Afrique de 1946 et 1949. D’une part, il rassure la population euro­­pé­enne sur sa place permanente dans la société kenyane; de l’autre, il loue l’attitude constructive de la communauté asiatique et la loyauté des Africains qui s’opposent à l’insurrection.

Cet exemple montre bien que même si les voyages des secrétaires d’État ne revêtent pas la solennité des tour­­nées coloniales de la famille royale, leur importance politique n’est pas des moindres. «Outil de travail» d’un côté, et instrument politique, diplomatique et de propagande de l’autre, ils s’inscrivent clairement dans la volonté britannique de maintenir l’Empire colonial. 

[1] Charles V. Reed, Royal Tourists, Colonial Subjects and the Making of a British World, 1860-1911, Manchester, Manchester University Press 2016, p. xvii.

[2] Robert Aldrich, Cindy McCreery (eds.), Royals on Tour: Politics, Pageantry and Colonialism, Manchester, Manchester University Press 2018, pp. 6-7.

[3] Il existe une importante littérature sur ce sujet, les trois ouvrages les plus récents sont  les deux ouvrages déjà cités, ainsi que Robert Aldrich, Cindy McCreery (eds.), Crowns and Colonies: European Monarchies and Overseas Empires, Manchester, Manchester University Press 2016.

[4] Quatre secrétaires d’État se succèdent entre 1946 et 1959: les travaillistes Arthur Creech Jones (1946-1950) et James Griffiths (1950-1951), puis les conservateurs Oliver Lyttelton (1951-1954) et Alan Lennox-Boyd (1954-1959).

[5] L’Inde britannique, le «joyau de la couronne», obtient l’indépendance en 1947.

[6] La Fédération d'Afrique centrale regroupait les colonies du Nyassaland, de Rhodésie du Nord et de Rhodésie du Sud et visait à faire contrepoids à l’Union d’Afrique du Sud dirigée par des Afrikaners hostiles aux intérêts britanniques. (n.d.l.r.)

[7] Cf. le dossier: PREM 11/1959, Visit of Colonial Secretary to Countries in Africa, 1957.

[8] The National Archives, PREM 11/707, Letter from A. Lennox-Boyd to the Prime Minister, 8th September 1954.

[9] The National Archives, PREM 11/707, Statement by A. Lennox-Boyd to the House of Commons, 26th October 1954.

[10] Idem.

[11] Cf. l’ouvrage de Catherine Elkins, Britain’s Gulag: The Brutal End of Empire in Kenya, London, Jonathan Cape 2005.

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Michel Gounot Godong

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