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lundi, 03 juin 2019 10:51

Les enracinements à l’épreuve de l’Histoire

Fête portugaise de la sardine, quartier des Grottes (Genève) © jjkphotos.chMalgré l’accélération des moyens de communication, la profusion des ondes et la circulation facilitée des marchandises, la terre d’origine semble extrêmement lointaine, inaccessible même, pour les émigrés déshérités du Sud, échoués dans nos contrées. Pour éviter le mal du pays, la ghettoïsation demeure une alternative.

Jean-Claude Métraux, psychiatre et psychothérapeute d’enfants et d’adolescents, est chargé du cours «Santé et migration» à l’Université de Lausanne. Il a orienté son travail de thérapeute vers les familles migrantes. Il a été directeur de l’association Appartenances de 1993 à 2001.

L’émigré -j’emploie à dessein un mot devenu désuet- a toujours eu besoin de maintenir un lien avec sa terre natale. Tant pour se nantir de points de repères propres à amortir le choc des pertes endurées, innombrables, que pour tisser un fil reliant son passé à son présent, s’assurer d’être le même en dépit du changement de décor.[1] Sinon tend-il à sombrer.

Le Heimweh, le «mal du pays», n’a en effet pas d’âge. Les mercenaires suisses, combattant à une époque désormais lointaine au sein d’armées étrangères, en souffraient déjà. C’est l’un des premiers «diagnostics» apposés à la souffrance des exilés. Il n’y avait point alors de smartphone ni d’e-mails. Le lien au pays d’origine était fort difficile à cultiver. L’absence des siens, le man-que d’un foyer, que tout étranger ressent un jour, ne pouvait qu’en être plus douloureux.

Contrairement aux Helvètes guerroyant en Italie, les Chinois, les Italiens, les Polonais et autres Irlandais émigrants naviguant vers l’Amérique avaient très peu de probabilités de revoir leurs villes ou campagnes. Leur voyage souvent s’annonçait sans retour. Mais ils étaient suffisamment nombreux pour pouvoir se retrouver, se rapprocher, pratiquer leurs langues, se remémorer leurs régions. Pour se sentir moins seuls, ils constituaient parfois des «ghettos». La présence de camarades, partageant une histoire commune susceptible d’être contée, assurait un semblant de continuité à leur existence.

Une question dès lors se pose: comment l’évolution de nos sociétés et l’histoire de nos mondes (nos migrations temporelles), du verrouillage de nos frontières terrestres et maritimes aux dénis de génocides, de l’apparition du téléphone portable aux vols low cost et à la circulation sans entraves des marchandises agissent-elles sur nos enracinements? Le bannissement de l’émigré et la promotion du migrant dans notre vocabulaire nous mettent la puce à l’oreille.

Des mobilités asymétriques

Au temps des mercenaires à croix blanche et des navires déversant hommes et femmes aux abords de New-York, la mobilité était avare (peu en bénéficiaient), lente (tout voyage durait longtemps), coûteuse (le commun des mortels y laissait toutes ses économies). Le retour était donc improbable, du moins détaché de son propre bon vouloir. Le cordon ombilical, irriguant l’émigré du sang de ses origines, menaçait en tout temps de s’assécher. Il fallait donc inventer des formes sociales propres à conjurer le Heimweh, telle la création de quartiers monoculturels, style Chinatown, tel aussi un rapide enracinement substitut dans le monde d’accueil (fraternité entre soldats, adhésion au mythe du cowboy au regard fixé sur la frontière de l’Ouest sans cesse à repousser).

Certes, il y avait déjà des inégalités: les aristocrates parisiens, dans leurs diligences, accédaient plus vite à leur château en Loire que la servante effectuant le même trajet. Néanmoins, si l’on divise entre eux les temps respectifs mis aujourd’hui par un mineur non accompagné érythréen pour atteindre la forteresse européenne, puis y pénétrer, et par un parlementaire suisse se rendant à Asmara en avion pour une poignée de jours, afin d’étayer son a priori d’un renvoi possible du premier dans son pays natal, le chiffre obtenu sera ô combien supérieur à une division opérée entre les durées de ce parcours effectué au XIXe siècle par un marchand italien et un cultivateur de l’est africain.

Pire, le parlementaire voyage quelques dizaines de fois plus vite que le commerçant vénitien d’alors, alors que l’herméticité croissante de nos frontières freine encore davantage le périple du «marathonien» érythréen. Nos gardes-frontières -et ceux qui les commandent, dirigeants et électeurs- hérissent de pics nos confins. Pour sceller l’entrée de nos territoires, certes, mais aussi, insondable paradoxe, pour en brider la sortie. Hommes, femmes et enfants en attente d’un improbable asile chez nous se voient refuser le droit de quitter le territoire.[2]

Ainsi le notable vaudois ou bernois désireux d’écourter son séjour peut monter dans n’importe quel long courrier à destination de Zurich ou Genève, alors que le requérant d’asile en Suisse se voit refuser le droit de franchir les frontières dans l’autre sens (à moins d’être expulsé manu militari). Certains conservent parfois pendant des années un statut précaire interdisant toute échappée : je connais un Bosnien en pareille situation depuis vingt-deux ans.[3]

Le pis-aller de la ghettoïsation

Et dire que seul celui qui se déplace à «pas d’escargots», condamné à cette piètre allure par un faisceau de conditions historiques, politiques et économiques, est qualifié de migrant, soit de personne perpétuellement en mouvement! Alors que l’expatrié, lui, galope de jet en jet, s’autorisant au moindre week-end prolongé une escapade dans son «coin de paradis». Le contre-sens est ahurissant, et colossale et injuste l’asymétrie entre les deux conditions.

Les liens des migrants avec les membres de la famille demeurés dans la région d’origine en souffrent inexorablement, d’autant plus que l’exigence de visas, selon la provenance, empêche leur visite. Il leur devient difficile dans ces circonstances de témoigner leur attachement. C’est ainsi que la ghettoïsation demeure, pour les damnés du Sud, un moyen de choix pour ravitailler leurs racines en humus originaire ; alors que les arrières-arrières-arrières-petits-ne-veux des Européens partis naguère outre-Atlantique, se mouvant à leur guise, ont mille autres façons de choyer leurs liens aux origines, un éventuel retour s’offrant même à eux sur un plateau.

Pour retrouver le goût du pays, les migrants se ravitaillent autrement et suivent d’autres chemins. Celui des mers et de leur ballet monotone des cargos de marchandises … qui ne souffrent pas des obstacles opposés aux canots pneumatiques bondés de naufragés. Les denrées alimentaires, entre autres, sillonnent les océans. Lorsque j’étais enfant, je voyais des bananes aux devantures, du girofle et du curry aux rayons d’épices. Mais point de mangues ou de fruits de la passion, ni de viande de kangourou ou d’autruche, du moins dans les magasins du quartier populaire où vivait ma famille. Même les travailleurs italiens durent attendre 1958 avant que ne s’ouvre à Lausanne la première pizzeria.

Aujourd’hui, dans la quasi-totalité des villes européennes, tout immigré (de Bosnie-Herzégovine ou du Kosovo, de Turquie, d’Irak, d’Afghanistan ou du Sri Lanka, d’Algérie ou d’Érythrée, de Colombie ou du Brésil, d’Australie ou du Japon) peut trouver les aliments nécessaires à la préparation des mets que ses grands-mères mijotaient au pays. Leurs odeurs, leurs couleurs, leurs goûts entretiennent durant les repas l’enracinement dans le monde d’origine, sans que cela ne nécessite beaucoup d’efforts. En d’autres termes, l’expression d’une loyauté culinaire au monde d’origine paraît désormais plus aisée. 

Les ondes, des pis à lait

Psychiatre travaillant depuis vingt-cinq ans auprès des déshérités d’ici et d’ailleurs, je rencontre fréquemment un jeune Guinéen parvenu en Suisse, presque par miracle, avant sa majorité. À chaque rencontre, il me montre des images de Conakry et de Mamou, sa ville: des vidéos en ligne filmées quelques heures plus tôt attestent des tensions sociales qui minent sa patrie mais sont absentes de notre presse. Il me passe parfois aussi son portable pour que je puisse saluer sa mère, sa sœur ou son frère. Par whatsapp et d’autres applications que j’ignore, c’est gratuit. Ainsi les ondes comblent-elles le chapelet d’absences et raccordent ses deux mondes.

Parfois, lorsque je regarde les enregistrements qu’il exhibe, je remonte dans le temps et me remémore mon voyage de six mois en Tanzanie. En 1978, un coup de fil y était hors de prix (plus ou moins le quart de mon budget mensuel pour trois minutes). Je me contentais du courrier que je recevais poste restante à Dar es Salam ou Arusha. Le parcours des lettres durait entre dix jours et deux semaines. La temporalité du lien s’est donc réduite un million de fois en quarante ans, influençant sans aucun doute nos modes d’enracinement.

Le psy que je suis devrait peut-être s’en réjouir. Les possibilités de s’abreuver aux sources de sa propre vie se sont incroyablement multipliées, y compris, une fois n’est pas coutume, pour les plus démunis. Des alternatives semblent donc s’offrir à la prolifération des ghettos. Mais cette temporalité de l’instantanéité, cette satisfaction virtuellement immédiate du désir de liens ont leurs effets secondaires. Le risque est grand de demeurer arrimé à l’instant présent, aux images des siens et des actualités du jour, au point d’anéantir toute projection dans le futur, dont le soin d’arroser et d’aguerrir les souches plantées, par nécessité, dans la terre aride du pays dit d’accueil.

Géopolitique

La grande Histoire contribue aussi au traçage des formes d’enracinement. L’odyssée des Arméniens est à cet égard exemplaire. Malmenés en Turquie, massacrés, ils se sont répandus sur la planète entière il y a plus d’un siècle. Et l’actuelle Arménie n’habite plus le même territoire que les aïeux occupaient. Le déni turc, centenaire, du génocide oblige les descendants à s’accrocher à une mémoire et à une langue pour revendiquer leur histoire commune. Le devoir d’enracinement se transmet de génération en génération plus impérativement que parmi d’autres populations d’immigrés. La reconnaissance du génocide -dont l’exigence cimente les diasporas- fragiliserait-il le lien aux origines? L’hypothèse est crédible.

Dans La migration comme métaphore,[4] j’avais rattaché la nature des enracinements pluriels du migrant (à son monde d’origine, à son monde d’accueil) à deux séries de facteurs: l’élaboration de ses deuils, individuels et collectifs, et la qualité de l’hospitalité offerte par la société d’accueil.[5] Une troisième catégorie de déterminants désormais s’impose: les transformations de nos mondes, dont émigrés et migrants ressentent les effets. 

[1] Jean-Claude Métraux, La migration comme métaphore, Paris, La Dispute 2011/2017, 260 p.; et Deuils collectifs et création sociale, Paris, La Dispute 2004, 316 p.
[2] C’est le cas en Suisse des personnes titulaires d’un permis N (requérant d’asile) ou F (admission provisoire).
[3] Il faudra voir à l’usage dans quelle mesure la récente refonte des procédures d’asile -début avril 2019- changera la donne.
[4] La migration comme métaphore, op. cit.
[5] Cf. Jean-Claude Métraux, Pour une thérapie de la reconnaissance, in choisir n° 683, avril-juin 2017, pp. 40-43. (n.d.l.r.)

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