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vendredi, 28 décembre 2018 10:01

L’avenir passe par la mer

Écrit par

mer2© L. BittarLe Père Guy Pasquier est un marin du Havre. Il a été durant 15 ans prêtre navigant (l’équivalent des prêtres ouvriers) dans le cadre de la Mission de la mer dont il était l’aumônier national. Il visite toujours aujourd'hui les marins sur leurs bateaux à quai. Une réflexion sur la mer et les océans, pour accompagner notre nouveau dossier sur l'eau qui vient de paraître.

Avec 10 milliards d’habitants à l’horizon 2050, la Terre ne suffira probablement plus à nourrir l’humanité. Avons-nous seulement conscience de l’importance des mers et des océans qui occupent 70% de la surface du globe?

Grands régulateurs du climat, ils sont aussi notre avenir en termes de nourriture et même d’eau potable, de médicaments, d’énergies, de métaux rares. Mais résisteront-ils à la convoitise de ceux qui y voient une source de profit considérable? Resteront-ils ce bien commun de l’humanité, charge pour elle de le gérer pour le préserver?

«Les trésors du futur sont en mer, qu’il s’agisse d’aliments tirés des algues, de molécules prometteuses pour nous soigner, de minerais rares pour accompagner les progrès technologiques, ou encore de sources quasiment inépuisables d’énergies renouvelables et respectueuses de l’environnement», pouvait-on lire dans un numéro spécial d’Ouest France, titré Préserver les océans pour sauver la terre, publié en juin 2015. C’est chose entendue: la banquise de l’océan Arctique pourrait totalement disparaître en 2030 du fait du réchauffement climatique. En fondant, les icebergs d’eau douce font monter le niveau des mers, qui attaquent certaines zones littorales. Au Havre, l’élévation du niveau de l’eau mesuré depuis 1880 est de 3,2 mm (1,2 dû à la fonte des eaux, et 2 mm à l’expansion thermique). Cette montée des eaux provoque déjà des ravages dans certains archipels d’îles du Pacifique (Tuvalu, Kiribati…) et dans le Golfe du Bengale, obligeant les populations à migrer.

Un cercle vicieux

Cet apport d’eau douce perturbe les grands courants océaniques, comme le Gulf Stream qui tempère nos régions. Ce qui engendre une rupture avec le climat actuel de la Terre qui repose sur un équilibre entre la chaleur des tropiques et le froid des pôles. Déjà les cyclones deviennent plus violents dans l’arc Antillais et dans le Pacifique, comme l’atteste cette année 2018 record en termes de typhons. Pire, l’augmentation des températures de l’eau de mer contribue elle-même au réchauffement climatique. Plus les eaux sont chaudes, plus leur évaporation est importante, or la vapeur d’eau est un gaz à effet de serre…

Le réchauffement climatique aurait également une incidence sur l’oxygénation des océans: plus l’eau est chaude, moins il y a d’oxygène. Les scientifiques de l'Ifremer (Institut Français de recherche pour l’exploitation de la mer) ont relevé par exemple une hausse de la température des eaux européennes d'un degré. Les conséquences sont l’asphyxie de la biodiversité marine, la limitation de son habitat, et donc des changements d’habitudes de vie de la faune aquatique. Les pêcheurs de Boulogne sur Mer attrapent maintenant des rougets barbets, des calamars et des seiches, tandis que les cabillauds sont montés plus au nord, en Norvège. Plus dramatique, dans les zones tropicales, les ressources en poissons pourraient diminuer de 40% d’ici à 2050. Comment les populations locales subsisteront-elles à cette perte brute? Pensons aux petits pêcheurs Africains qui ne trouveront plus de nourritures dans les eaux côtières qui leur sont accessibles en pirogues: ils seront contraints de chercher du travail en ville ou se porteront candidats à l’immigration.

Pollution des océans

La mer souffre aussi des pollutions venant de la terre. Les grands fleuves y drainent pesticides et métaux lourds. Il y a aussi ces fameux «continents» de plastique, dérivant au gré des courants océaniques. Les UV rongent ces plastiques, et les infimes matières résultant de cette dégradation se fixent sur le phytoplancton qui est mangé par les petites crevettes, qui sont elles-mêmes mangées par les poissons, qui nourrissent les mammifères marins. Toute la chaîne alimentaire est ainsi affectée. Les huîtres et les moules de Charente Maritime sont aujourd’hui touchées par cette dégradation de la qualité de l’eau.

Face à ces dégâts, les écologistes réclament plus d’Aires marines protégées (AMP). Qui ne serait pas d’accord avec le fait d’établir des zones qui soient des sanctuaires pour préserver la biodiversité marine des littorales? Actuellement, les AMP font environ 4% de la surface des mers et des océans, mais on prévoit grand: 30 % en 2030, dont l’essentiel serait en haute mer. Mais les pêcheurs sont bien souvent exclus de ces zones qui sont leurs lieux traditionnels de pêche. Derrière la belle idée des AMP, il y a des requins à l’affût. Ces sanctuaires, défendus par de grandes organisations écologiques, risquent à l’avenir de devenir des zones de prospections minières. À surveiller…

Pour une politique commune de pêche

Tous ces changements attendus entraînent une lutte sévère autour des zones de pêche et une surexploitation des ressources. La pêche industrielle est problématique, échappe aux contrôles et est souvent illégale. À la Mission de la Mer nous disons qu’une pêche raisonnable et raisonnée, qui permet aux pêcheurs des populations côtières de vivre dignement de leur travail, est possible.

Les pêcheurs européens ont fait d’énormes efforts, pratiquant une pêche durable selon les prérogatives de l’Union européenne. Cette attitude responsable a été adoptée après la prise de conscience que la forte hausse des captures depuis les années 70 entraîne une diminution importante des stocks mondiaux de poissons et un déséquilibre des espèces dans de nombreuses zones de pêche. Cette érosion des stocks est amplifiée par la destruction ou la dénaturation des zones de reproduction et de nourricerie: estuaires, deltas, mangroves, marais littoraux. Les estuaires sont en effet très souvent le lieu d’implantation privilégiée de zones portuaires et d’industries destructrices des milieux naturels.

Pour lutter contre la diminution des stocks, l’Union européenne s’est dotée d’une politique commune de la pêche dès janvier 1983, régulièrement révisée. Des totaux admissibles de capture (TAC), qui fixent les quantités de poissons capturables par espèce et par zone de pêche, sont définis annuellement. Ces TAC, décidés par les ministres européens des Pêches, sont partagés en quotas nationaux à l’aide d’une clé de répartition. Ils sont basés sur les travaux scientifiques mis en œuvre sous l’égide du Conseil international pour l’exploration de la mer et sont discutés préalablement par différentes instances.

Parallèlement aux TAC, une limitation de l’effort de pêche peut aussi être appliquée localement (limitation du temps passé en mer pour les navires de pêche) afin de réduire les rejets et les captures illicites. Il s’agit de mesures supplémentaires de conservation, mises en œuvre dans le cadre de plans à long terme, comme pour le cabillaud de la mer du Nord et de la Baltique ou la sole de la Manche occidentale.

poissons© L. Bittar

Les premiers résultats de cette politique se font sentir. Depuis 2009, l’état des stocks de poissons dans les eaux Atlantiques européennes et les eaux adjacentes s’est amélioré et certaines espèces se sont reconstituées. Reste que pour faire face à l’augmentation de la population mondiale, les ressources en poissons ne suffisent pas: il faut passer par l’aquaculture. Est-on prêt à manger des algues, comme au Japon? La spiruline est une micro-algue déjà exploitée, riche en vitamines, glucides, minéraux et autres oligo-éléments.

L’économie bleue

D’autres potentiels des océans sont mis en avant. Les océans sont une énorme source d’eau douce potentielle! Le dessalement de l’eau de mer, très coûteux aujourd’hui, va s’imposer dans de nombreux endroits (c’est déjà en œuvre dans des pays du Golfe Persique et en Australie). Ils sont encore une gigantesque machine à produire de l’énergie: par les courants de marée (énergie hydrolienne), par les vents plus puissants et plus réguliers qu’à terre (énergie éolienne), par les mouvements des vagues (énergie houlomotrice), par les marées (énergie marémotrice) et par la chaleur des eaux tropicales (récupérée pour transformer l’ammoniac en un gaz actionnant des turbines). Cela représente un énorme potentiel. L’Europe a commencé à le mettre en œuvre: en Grande Bretagne, au Danemark, en Allemagne, avec l’éolien offshore notamment. La France a accumulé pour sa part beaucoup de retard.

Reste que, quelque soit la ressource exploitée, la question se pose: comment échapper à la convoitise d’intérêts privés? Le pétrole offshore en mer du Nord fait la fortune de la Norvège. Total est l’allié des Russes (Gasprom) pour la prospection et l’exploitation du gaz dans le Grand Nord. Les sables, dont on a besoin pour la construction, sont maintenant extraits en mer: on creuse le littoral, et on accroît l’effet dévastateur des vagues. La France établit une carte marine de ses fonds marins: demain on y exploitera ses nodules polymétalliques pour y trouver les métaux rares indispensables pour les nouvelles technologies.

On est loin encore de connaître tout le potentiel des mers et des océans. Ce qu’on appelle «l’économie bleue» servira-t-elle pour le développement des peuples? On peut en douter, mais il faut y veiller. Cela porte des fruits. Ainsi en décembre 2016, les gouvernements états-unien et canadien ont interdit les forages pour les énergies fossiles dans une grande partie de l’Arctique.

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