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dimanche, 26 novembre 2017 00:02

La folie helvétique (inédit)

Écrit par

Le camerounais Max Lobe vit en Suisse depuis plus de 10 ans. Après des études de communication, puis de sciences politiques, il se lance dans l’écriture. Il a reçu plusieurs prix pour ses récits inspirés de faits réels. On se souvient de 39 rue de Berne (2013) et de La trinité bantoue (2014). Son dernier roman Confidences est à découvrir dans la rubrique livres.

Ramata dépose son cabas de courses sur le palier, bloque le lot de courriers sous son aisselle, avant d’ouvrir la porte de son appartement. Un trois pièces vétuste des années soixante. La vieille dame du rez-de-chaussée lui a confié un jour que l’immeuble avait été construit à cette époque, pour les accueillir, eux migrants italiens. Elle venait alors de s’installer à Nyon avec son mari.

Pas de temps à perdre, il faut vite enfiler son tablier : son ex vient lui déposer les enfants tout à l’heure. Ah celui-là ! Quand il dit 19h30, c’est 19h30. Pas une minute de plus. Tout ça parce qu’il veut aller bécoter sa nouvelle chérie, cette cinglée qu’il s’est trouvée on ne sait où. Faut la voir : elle rit et parle toute seule en route. Un séjour à l’hôpital psychiatrique de Prangins, non loin de Nyon, lui ferait certainement du bien. Mais est-ce que l’ex de Ramata veut laisser son amour fou s’éloigner de lui ? Ah les hommes !

Ramata commence à peine à mijoter une petite sauce tomate au thon qu’elle servira avec des pâtes à ses deux filles, que déjà on sonne à la porte. C’est Francis. Elle tourne encore un peu sa sauce, baisse le feu et s’essuie les mains. Mais ça sonne de nouveau. Mais oh ! Il ne peut pas attendre, celui-là ? Elle ouvre la porte et il lui tend les enfants comme le ferait un livreur. Manque plus qu’un « signez ici madame ». Le voilà reparti comme un voleur.

Les filles sont très contentes de revoir leur mère. Elles lui racontent la semaine passée chez papa. Mais elles insistent sur le comportement de la folle de pap’s. La plus jeune dit : « Mam’s, tu sais quoi ? La femme de pap’s crie la nuit. » Et l’autre ajoute : « Elle pleure aussi. Enfin : c’est parce qu’elle veut que pap’s lui fasse des bisous. »

Ramata encaisse. Elle ne veut plus faire de commentaire sur la nouvelle compagne de pap’s. D’ailleurs, elle doit terminer de cuisiner pour les petites et après les mettre au lit. Elle sait, cette semaine sera particulièrement difficile. Quand les filles sont là, elle se sent bien dans son rôle de mère, oui-oui, mais lorsqu’elle pense à la charge de travail qui l’attend, elle a juste envie de se mettre la tête sur les rails des CFF. On parlera d’accident de personne. Puis c’est tout. On oubliera ça très vite. Dieu merci, sa psy la maintient en vie à bonnes doses de Xanax.

Parfois, il lui arrive de se demander si c’est de cette vie-ci qu’elle rêvait en déposant ses valises en Suisse, à la suite d’un mariage avec son Blanc, Francis. Au pays, on la dit infirmière. Sa mère chante partout dans leur village qu’elle est médecin dans un grand hôpital chez les Blancs. La vérité c’est que Ramata prend soin des personnes âgées dans une maison de retraite à Nyon, la clinique Vivre Longtemps. Si elle n’aime pas parler de discriminations, c’est parce qu’elle les vit tous les jours. Elle se dit, c’est normal. On ne peut pas leur en vouloir à ces anciens qui voient une Noire pour la première fois, à quelques saisons seulement de leur départ. C’est normal ! Bien sûr qu’on ne peut pas leur en avoir ! Madame De Cajou, une nouvelle admise à la clinique, a crié ce matin en la voyant pénétrer dans sa chambre. Elle a tiré la sonnette d’alarme : also, une Noire toute noire était dans sa chambre ? Quand même ! Faut pas abuser !

À table, Ramata doit trouver des astuces pour faire manger ses filles. N’est-ce pas que Madame Roselyne s’est plain--te de la carence alimentaire des petites. Elle avait parlé de maltraitance ! Oui, maltraitance. L’école avait convoqué la mère inconsciente pour lui remonter les bretelles. Ils avaient eu de la chance, Ramata avait pris quatre doses de Xanax avant d’aller à ce rendez-vous. Elle le savait : si elle ne l’avait pas fait, elle aurait éclaté comme une tigresse devant ce coton-tige de Madame Roselyne qui n’a jamais su ce qu’accoucher signifie. N’importe quoi ! Mais elle était restée calme. Elle avait encaissé et promis de gaver ses filles. Non, pas de les gaver. Non, non. Elle avait promis de leur assurer cinq fruits et légumes par jour et tout le blabla qui va avec.

Elle met les filles au lit après leur avoir raconté un conte. Ces métisses appellent ça, leur moment africain. Pitié ! pense Ramata. Ça n’a rien de son Afrique à elle, ces histoires de tortues et de lièvre dans la savane. Mais bon, si ça les fait dormir tranquillos-tranquillos, pourquoi s’en priver ?

Exténuée, elle regarde sa montre. Il est bientôt 22h. Elle est debout depuis 5h du matin. Elle n’ira pas se coucher avant d’avoir jeté un œil à son courrier. Pas de surprise : des factures, encore et toujours des factures. Il faut payer sans cesse et elle ne comptera pas sur la modique pension que lui verse Francis pour s’en sortir. Elle se débrouille toute seule pour joindre les deux bouts. Elle avait essayé l’assistance sociale, mais un excédent de 100 francs dans ses revenus, seulement ça -100 francs- avait gommé ses chances de recevoir quoi que ce soit de l’État.

Un dernier courrier lui donne les documents de votations. Les objets soumis au vote : Oui ou Non à la construction d’un bâtiment pour l’accueil des demandeurs d’asile, Oui ou Non à la révision de la prévoyance vieillesse horizon 2020, Oui ou Non à l’autosuffisance alimentaire de la Suisse. Elle pousse un grand soupir, essaye de lire le livret informatif qui permet au citoyen de prendre position. Elle soupire de nouveau. Elle ramasse tout ce matériel de votation et le déchire avec une rage qui l’étonnera elle-même quelques minutes plus tard. Ah Ramata ! Tu l’avais pourtant juré ! Oui qu’elle s’était jurée à la réception de son passeport suisse, de participer à la vie de sa commune, de son canton, de son nouveau pays. Elle était si fière de cette nouvelle identité. Mais ça, c’était quelques années avant que pap’s ne rencontre sa folle.

Mais qu’ils aillent donc se faire foutre avec leurs votations à la con ! crie-t-elle comme une forcenée. Des maisons pour des requérants d’asile ? Mon œil ! Ils n’ont qu’à en construire déjà pour des mères seules et détentrices d’un passeport suisse, merde ! Et puis leurs réformes des retraites et machins-trucs … après tout, se dit-elle, c’est mon salaire qui paye ces vieux cons que je surveille matin-midi-soir et qui me traitent comme une moins que rien. Autosuffisance alimentaire ? C’est quoi cette histoire ? Qu’entendent-ils par là ? Ah calme-toi Ramata ! Calme-toi ! Sinon tu seras comme la cinglée de celui-là… Secouée de remords, elle veut recoller les morceaux du livret de votation. Et là, elle entend : « Maaama ! Il y a une tortue et un lièvre dans mon lit ! »

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Dernier de Max Lobe

CouvLivreChoisir

Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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Michel Gounot Godong

Hier traîtres ou champions de la version, aujourd’hui passeurs de culture, voire même auteurs, les traducteurs suscitent un intérêt certain. Une évolution qu’analyse Josée Kamoun.


Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.