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mardi, 19 juin 2018 11:20

Bien plus que du foot

Écrit par

Lucienne Bittar, Genève, rédactrice en chef

Sorti en 2017, le documentaire L’étranger, de Kenneth Michiels, relate le parcours du Sénégalais Moussa Cissokho, tout juste débarqué en Belgique, et des enfants de l’équipe de football multiculturelle du BX Brussels dont il devient coach. Mais ce n’est pas à une histoire de compétition sportive que nous sommes conviés. Se déploie sous nos yeux une quête complexe d’intégration à plusieurs tiroirs, autour de la force unificatrice du football, d’un important travail social, et du courage de chaque protagoniste, adulte ou enfant.

Il y a dans le sport contemporain une tendance indéniable à la recherche incessante de la performance: plus haut, plus loin, plus vite, plus fou.[1] Car le sport est devenu un commerce très lucratif, qui obéit aux lois du marché. Les effets pervers de cette situation sont souvent soulignés: affairisme international autour des clubs sportifs et des fédérations débouchant parfois sur des scandales de corruption; enrichissement choquant de sportifs d’élite; dopage; investissements colossaux des collectivités publiques pour accueillir des rencontres sportives internationales (JO, Coupe du monde de football…) dans l’espoir de retombées économiques et politiques positives;[2] sans oublier les innombrables sportifs brisés, physiquement et mentalement, quand le principe de réalité vient balayer leurs rêves de gloire et de richesse.

Voilà pour la face sombre, tournée le plus souvent vers le grandiose, l’exceptionnel. Mais il y a aussi celle, plus humble et pourtant plus éclairante, qui donne sur les clubs de quartier. Ces associations permettent à tout un chacun de pratiquer un sport et de bénéficier de ses bienfaits pour le corps et l’esprit. Elles sont, pour les habitants d’une localité, des lieux de rencontre et d’ouverture sur d’autres communes et, notamment pour les jeunes, des centres d’apprentissage du bénévolat en faveur d’un projet commun.[3]

Un projet sportif et social

Il y a quatre ans, le réalisateur belge Kenneth Michiels tournait un documentaire valorisant cette deuxième face du sport. Intitulé L’étranger, le film présente le club de foot BX Brussels, un projet à la fois sportif et social, mis en place par une star du football belge d’origine congolaise, Vincent Kompany, capitaine du Manchester City.

Le BX a pour vocation d’encadrer des adolescents de la banlieue ouest de Bruxelles. Là, un enfant sur trois vit en-dessous du seuil de pauvreté. Le quartier est habité par une forte proportion de migrants, principalement des Arabes (venus dans les années 50 pour construire le métro) et des Africains (notamment du Congo, l’ex-colonie belge), mais aussi aujourd’hui des Latinos.

Vincent Kompany connaît bien la complexité des défis auxquels sont confrontés les jeunes de ce quartier qui fonctionne, sous certains aspects, comme un ghetto. Interrogé le 2 février par rtbf.be, il déclare: «Je suis un vrai ket [gosse] de Bruxelles, mais moi aussi j’ai grandi dans un quartier difficile. Et s’il n’y avait pas eu l’une ou l’autre opportunité, dont le scoutisme et le foot, pour me sauver, j’aurais pu basculer du mauvais côté. La paix sociale, dans nos grandes villes, d’accord, elle passe par des mesures de sécurité aussi, mais d’abord par l’intégration, l’éducation, l’apprentissage de la vie en groupe, par des actions qui augmentent la cohésion sociale.» C’est cela la base du BX.

Un objectif bien exposé dans L’étranger, certainement parce que son réalisateur Kenneth Michiels, aujourd’hui âgé de 32 ans, a lui aussi vécu son enfance dans le Berchem, le quartier du BX. Mais dans son documentaire, Vincent Kompany n’apparaît pas. Interrogé par téléphone, le cinéaste explique son choix.

«Beaucoup de jeunes en Belgique ont un problème d’identité. Ils se sentent à moitié Belges et à moitié Marocains ou Congolais, et donc à moitié acceptés. Parfois ils grandissent dans une communauté à majorité arabe ou africaine. Ils sont intégrés dans leur école, mais considèrent le reste de la capitale comme ‹l’étranger›. C’est sûrement important de leur présenter des modèles de réussite en Belgique, des acteurs, des joueurs de foot, des musiciens de bon niveau et de couleur, pour leur montrer que la diversité est acceptée et appréciée autour d’eux et pour les encourager. Mais ce n’est qu’une étape du processus. Il faut aussi leur donner des outils qui leur permettent de s’intégrer socialement, d’apprendre un métier.

»Quand j’étais enfant, tout le monde jouait au foot dans mon quartier. C’est encore le cas pour les mômes d’aujourd’hui, pour qui la vie tourne autour du ballon. C’est un sport très accessible, on n’a pas besoin de grand-chose pour jouer. Pour beaucoup de gamins du quartier, devenir joueur professionnel leur paraît donc plus probable que de décrocher un emploi ‹ normal ›. Ils rêvent de devenir une star comme Kompany, avec qui ils s’identifient. Or le parcours de ce joueur professionnel est très exceptionnel.

»Petit, je trouvais beaucoup de mes camarades très talentueux. À 25 ans, j’ai cherché à les retrouver sur Facebook. Je voulais savoir qui avait réussi. Le résultat n’a pas été fameux. Du coup, j’ai choisi d’axer mon reportage sur un émigré (à l’instar de beaucoup d’habitants du quartier) tout juste arrivé du Sénégal, Moussa Cissokho, plutôt que sur une star.»

Créer une communauté

Moussa aborde le football comme un générateur de liens plutôt que comme un tremplin de réussite professionnelle. Pour trouver du sens à sa nouvelle étape de vie en Belgique, pour s’intégrer, s’occuper utilement plutôt que de broyer du noir, il va entraîner bénévolement durant six mois l’équipe U14 du BX. Un groupe de garçons de douze, treize ans, pas faciles à suivre...

Le documentaire débute au Sénégal, où Moussa revient pour célébrer ses noces avec une Belge. Il y retrouve les jeunes Sénégalais qu’il a entraînés là-bas pendant quatre ans. Nous découvrons d’emblée les valeurs qui l’animent et qu’il tente d’inculquer aux adolescents de Bruxelles. Moussa n’a pas de diplôme d’entraîneur, ni d’éducateur, mais il va faire au BX, avec patience et ténacité, un travail de fond, en essayant de créer avec les adolescents qui lui sont confiés une nouvelle communauté autour du foot.

«Les enfants qu’il avait suivis au Sénégal sont devenus un peu comme sa famille. Il va essayer de créer la même chose en Belgique, en rassemblant des jeunes aux contextes familiaux complexes, raconte Kenneth Michiels. Il va mettre le focus sur le groupe, un groupe où chacun a sa place, et va peu à peu construire au sein de l’équipe un climat de confiance, en mettant en valeur certaines règles, comme la solidarité et le respect, et les qualités de force mentale et de patience.»

Tout au long du film tourné sur six mois, nous voyons le coach sénégalais prendre le temps de parler avec chaque joueur, pour l’apprivoiser, pour lui permettre de se livrer et de partager ses difficultés, comme un grand frère le ferait, mais aussi pour l’aider à prendre conscience de ses propres ressources, de ce qu’il amène au groupe.

L’intégration, un jeu d’équilibre

Le foot est un sport d’équipe, et à ce titre demande des aptitudes particulières. Les joueurs doivent apprendre à se connaître, personnellement et mutuellement, à découvrir leurs forces et leurs faiblesses pour jouer en collectif et trouver la place où ils pourront donner le meilleur d’eux-mêmes, en vue bien sûr de la victoire.

Au BX, le moteur est différent. Ce n’est pas le résultat du jeu qui compte en premier, mais l’état d’esprit qui anime le groupe. Ainsi tout enfant est assuré de jouer pendant les matchs. De plus, l’accent est mis sur les résultats scolaires et sur les comportements, avec des récompenses à la clé tous les mois. «Le BX est vraiment un club de sport, mais avec des extras sociaux, explique Kenneth Michiels. Comme le club veut faire comprendre aux enfants que leur réussite future ne dépend pas du sport, il souligne beaucoup l’importance des études, des langues, des valeurs, pour qu’ils développent d’autres ressources. Il y des éducateurs qui parlent avec les parents. Si un jeune a des soucis à l’école, le BX organise des temps de discussion et d’aide après l’entraînement. Il met en place des cours de néerlandais, car être bilingue à Bruxelles est important pour l’intégration. Il organise aussi des événements pour les parents, comme un barbecue. Pour les nouveaux immigrés, le rôle de ce type de rencontre n’est pas facile à comprendre. Cela l’est plus pour ceux qui sont nés en Belgique. De manière générale, il est plus facile d’atteindre les enfants que les parents, car ceux-ci souvent ne parlent pas français et sont très occupés à travailler.»
S’il est compliqué pour un Noir ou un basané, musulman de surcroît, de s’intégrer dans le grand Bruxelles, il peut être inversement difficile pour un Blanc chrétien de se faire accepter dans le Berchem. Le réalisateur de L’étranger en a fait l’expérience.

«Avant que Moussa n’arrive, cela faisait déjà quelques temps que j’étais au BX à essayer d’entrer en con-tact avec les jeunes. Depuis trois à quatre mois, j’étais juste là à observer, à parler aux enfants et aux parents, à leur expliquer le but du film, qui est de montrer l’importance d’un tel projet social à Bruxelles pour rassembler des jeunes, leur faire sentir leur valeur. Quand Moussa est arrivé, tout est devenu plus aisé. Le fait qu’il soit Noir et musulman lui a permis de créer beaucoup plus vite des contacts avec les adolescents et les parents. Ce n’est qu’après six mois que les jeunes et leurs parents m’ont permis de filmer chez eux. Beaucoup d’entre eux étaient gênés de leur maison, de la façon dont ils vivent. Il y a même une famille qui a remeublé tout son appartement avant de m’inviter.» Seul le jeune Gregorio, un Équatorien, a été tout de suite motivé pour témoigner du climat de peur et de violence instauré dans les rues par des dealers latino-américains et des menaces personnelles qu’il avait reçues.

Des résultats

Aujourd’hui, Kenneth Michiels continue à suivre les jeunes, âgés de 17 ans à présent, via les réseaux sociaux. Certains ont disparu. Face aux trop nombreuses difficultés, Gregorio est reparti au pays. Mais la plupart continent à vivre dans le quartier et pour la moitié d’entre eux, les choses s’améliorent. Ainsi l’un d’eux, inspiré par Moussa, est devenu entraîneur au BX pour les petits. Le gardien, pour sa part, a beaucoup travaillé et a acquis un très bon niveau. Quant à Moussa, il a fondé sa propre famille et est père de deux enfants. Après avoir travaillé dans la construction plusieurs années, il vient de décrocher un petit boulot comme coach social dans un grand club à Bruges, deux soirs par semaine. Une reconnaissance appréciable de son approche, mais aussi du travail tout en empathie et finesse réalisé par Kenneth Michiels pour la faire connaître.


L’étranger a été présenté en mars 2018 à Genève, dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH). Avec cinq autres films, il a fait partie de la sélection officielle de documentaires spécialement conçue par le FIFDH pour des personnes privées de liberté et pour les adolescents de l’hôpital de jour des HUG.

Projeté devant les jeunes de La Clairière, le centre de détention pour mineurs du canton, il a reçu le Prix du jury de La Clairière. Les jeunes qui ont voté ont écrit sur le site du FIFDH: «Nous avons apprécié assister à la naissance d’un bel esprit d’équipe qui témoigne d’une grande solidarité entre Moussa et les jeunes joueurs du BX de Bruxelles. Nous avons également été touchés par la persévérance de Moussa et la générosité avec laquelle ce film raconte la vie de toutes les personnes qui le traversent. Merci de nous avoir montré ce film!»

L. B./fifdh.org

[1] Cf. Eugène, «Fous, mais pas cinglés», in choisir n° 684, Genève, juillet-septembre 2017, pp. 30-32.
[2] Cf. Jean-Loup Chappelet, Évènements sportifs. Est-ce que ça vaut le coût?, aux pp. 56-59 de ce numéro.
[3] En Suisse, en octobre 2017, une étude de l’Observatoire sport et activité physique a montré que le travail bénévole représente une valeur effective d’environ 2 milliards de francs pour les associations sportives et que s’il fallait reporter cette charge sur la contribution des membres des clubs, celle-ci serait multipliée par dix.

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