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mercredi, 15 octobre 2014 14:54

Le Divisionisme. La Suisse, plaque tournante

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Confronter les peintres de l'arc alpin aux grands courants picturaux entre 1850 et 1950 et leurs maîtres internationaux, tel est le concept d'expositions d'hiver développé par la nouvelle Fondation Pierre Arnaud à Lens (VS).

Et le moins que l'on puisse affirmer, c'est que, dès son premier accrochage, on découvre qu'elle joue d'emblée dans la cours des grands, proposant aux visiteurs de découvrir le divisionnisme, ce courant artistique qui a pris naissance en France - avec Georges Seurat, Paul Signac -, en Belgique - avec Théo van Rysselberghe, Willy Finch, Georges Lemmen -, mais aussi en Italie - avec Gaetano Previati, Angelo Morbelli, Giovanni Segantini.
Quels liens avec les peintres valaisans et plus largement suisses, direz-vous ? « La Suisse est une plaque tournante pour le mouvement, détaille Christophe Flubacher, directeur scientifique de la Fondation. On ne peut pas à proprement parler d'une école divisionniste suisse, mais d'une influence de contacts, de collaborations, d'échanges que les peintres helvétiques ont eus avec leurs voisins. »
A la fin du XIXe siècle, en effet, les écoles divisionnistes prennent simultanément racine tout autour de nos frontières, mais de manière totalement indépendante. « Il est intéressant de savoir que les Italiens ont travaillé en ignorant ce qui se passait en France. Ils ont développé leur technique sans connaître Georges Seurat, qu'ils ont découvert quelques années après sa mort », commente Christophe Flubacher. Qui poursuit : « Le Grison Giovanni Giacometti con nais sait le mouvement en Italie puisqu'il était, pour ainsi dire, le disciple de Giovanni Segantini. Quant au Soleurois Cuno Amiet, il était parfaitement au courant de ce qui se faisait en Allemagne, tandis que le Genevois Alexandre Perrier avait les yeux tournés vers Paris. »
Lorsque l'on observe la peinture des trois Helvètes précités, on retrouve ainsi aussi bien l'influence du pointillisme français chez Perrier, que l'utilisation du trait ou de la touche des Italiens chez Giacometti. A comparer la peinture de ce dernier à celle du Bernois Oskar Lüthy, on décèle deux manières de peindre et d'utiliser la juxtaposition des couleurs totalement différentes : l'une que l'on pourrait qualifier de classique, chez Lüthy, l'autre plus moderne chez Giacometti.

Hiver 1
L'exposition de Lens débute en donnant toute la mesure des écoles divisionnistes, avec la présentation de deux œuvres aux antipodes du mouvement : Jeune fille nue aux ombres de branches (1905), de l'Allemand Ernst L. Kirchner - aux portes de l'expressionnisme -, et Le Château de Comblat (1887) de Paul Signac. Un raccourci du mouvement qui part du point pour arriver à la tache ou touche.
La Fondation a opté pour regrouper toutes les œuvres présentées sous le nom de divisionnisme et parler ainsi de l'évolution de la technique de la juxtaposition de couleurs « pures » ou « sorties du tube », les Italiens et les Suisses ne pointillant pas à la manière des Français ou des Belges.
Plus d'une centaine d'œuvres, certaines proprement époustouflantes, sont présentées dans un espace de quelque 900 à 1000 m2 sur deux étages. Parmi elles, trois magnifiques tableaux de l'Italien Angelo Morbelli, dont Ame en peine (1910), dont la jeune modèle a prêté les délicats filaments de sa chevelure et la douceur des traits entrelacés de sa nuque à l'affiche de l'exposition. Hiver à l'Hospice Trivulzio (1911) démontre avec puissance l'à-propos de la technique dans les scènes claires-obscures ou en contre-jour, offrant aux ombres une vibrante présence. Et Coin de jardin (1912) rappelle que la technique a tout d'abord servi à transcrire la luminosité des paysages estivaux et des feuillages frémissants, avant d'être apprêtée par les Belges aux portraits, puis aux thématiques davantage sociopolitiques et engagées italiennes, comme dans le tableau de la grève des débardeurs de Plinio Nomellini, Place Caricamento à Gênes (1891).

Sujets aux antipodes
La peinture divisionniste belge se caractérise par une rigueur, une discipline du point, issue de l'attachement à la théorie scientifique de la couleur, développée notamment par le Français Michel-Eugène Chevreul.[1] Elle diffère aussi de la peinture italienne par le choix des sujets empreints de quiétude, de douceur de vivre : « Les Italiens, les Belges, les Français étaient tous des anarchistes. Mais Signac disait : "Il ne faut surtout pas peindre des tableaux revendicateurs", optant pour des sujets dépeignant l'avènement de l'anarchiste, soit l'utopie de l'harmonie générale. »
A contrario, les Italiens développent une peinture engagée. A l'image de cette représentation de Giacomo Balla d'un jardinier à la tenue vestimentaire qui en dit long sur sa condition. Une œuvre intéressante, où l'on voit que Giacomo Balla était déjà hanté par le mouvement - il deviendra l'un des ténors du futurisme -, d'où ses effets de flous volontaires.
Entre la maîtrise des Français et des Belges, et les sujets sociaux des Italiens, les Suisses et leurs regards croisés jettent une passerelle et adaptent les différentes techniques à leurs paysages alpestres ou lacustres et à leurs scènes rurales. Alexandre Perrier se rapproche des pionniers tels Seurat et Signac, même s'il ne peint pas franchement en points. Certains de ses tableaux sont d'une grande maîtrise, d'une application proche parfois de la rigidité, et d'autres d'une parfaite douceur. Cuno Amiet se retrouve davantage dans une forme plus libre, où le trait plus grossier, puis la tache, remplace le point.

A venir
Après le divisionnisme, la Fondation Pierre Arnaud proposera, de décembre à avril 2015, Hiver 2, sur le réalisme ; puis viendront le romantisme, l'expressionnisme et le symbolisme. Entre temps, en été, l'espace proposera des regards croisés entre arts occidental et non occidental. La première de ces expositions sera baptisée Surréalisme et arts primitif : un air de famille (du 21 juin au 5 octobre 2014).

[1] • En 1839, Chevreul fait paraître un essai De la loi du contraste simultané des couleurs. Il y montre qu'une couleur donne à une couleur avoisinante une nuance complémentaire dans le ton : les complémentaires s'éclairent mutuellement et les couleurs non-complémentaires paraissent « salies », comme lorsqu'un jaune placé près d'un vert prend une nuance violette. L'ouvrage de Chevreul marqua notamment les écoles artistiques comme l'impressionnisme, le néo-impressionnisme de Georges Seurat.

 

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