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jeudi, 20 octobre 2022 10:22

Pedro Arrupe, un modèle de jésuite moderne

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news Three Inspirational Ways Fr Pedro Arrupe SJ Put His Faith into Action arrupe japan1Après Ignace de Loyola en 2013, Pierre Favre en 2017, Pierre Canisius en 2020, Pierre Emonet sj publie aux éditions jésuites Pedro Arrupe – Un réformateur dans la tourmente. Un livre qui lui tenait à cœur tant le Supérieur général de la Compagnie de Jésus du milieu du siècle dernier est pour lui «un modèle de jésuite». Dans cette interview, le directeur de la revue choisir dévoile ses liens avec le Père Arrupe qui aura vécu, au Japon, l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima et soigné, au titre de médecin, de nombreux rescapés.

Céline Fossati: Pourquoi une biographie du Père Arrupe? Une de plus?

Pierre Emonet sj: «Ce n’est pas une biographie de plus! Je crois même que c'est la première un peu complète en français sur Pedro Arrupe. Il existe des ouvrages partiels sur des aspects de sa vie ou de sa pensée, mais rien d’un peu complet à l’image de la biographie en espagnol de Pedro Miguel Lamet.(1

Comment l’expliquez-vous? Il est pourtant l’un des jésuites qui a marqué le XXe siècle, un Père général charismatique qui a profondément influencé la vie de la Compagnie de Jésus? Qu’a-t-il de si extra-ordinaire?

«Ce qui m'impressionne chez Arrupe, c'est la manière dont il a su vivre au présent la spiritualité ignatienne du XVIᵉ siècle dans laquelle il était profondément enraciné. Comme il le dit à plusieurs reprises: “Ignace de Loyola a fondé au XVIᵉ siècle la Compagnie de Jésus, mais il n'a pas fondé une congrégation pour le XVIᵉ siècle.” Et c’est là tout l’intérêt. Ce qui intéressait le Père Arrupe, c'était de suivre Ignace, le fondateur, et non Ignace le supérieur général. “Je crois que si nous sommes fidèles à l'esprit ignatien, nous pouvons être aujourd'hui plus ignatien qu'à l'époque d'Ignace”, disait-il.»

Que voulait-il dire par là?

«Eh bien, que l’on comprend mieux toutes les implications de la spiritualité ignatienne aujourd'hui qu'à l'époque! Ce qui me séduit beaucoup chez lui, c'est cette capacité d'être très profondément enraciné dans une spiritualité issue du XVIᵉ siècle, tout en étant une homme archi moderne. Et il relève tous les défis de son époque, non pas en essayant de transposer la spiritualité ignatienne des origines, mais en la vivant au présent. En cela, il est génial. Mais c'est aussi ce qui a déconcerté beaucoup de jésuites qui pensaient qu’il n'était plus fidèle à Ignace.»

C’est oublier que si la Compagnie peut faire vivre la spiritualité ignatienne aujourd’hui en l’adaptant «au goût du jour», c'est qu’elle s’adressait dès son origine davantage à la personne, à l'essence même de l'humain, qu'à son époque?

«Oui, oui, oui. C’est ce qui est très enthousiasmant dans la lecture de notre spiritualité par le Père Arrupe.»

Pourquoi certains se méfiaient-ils de lui? Parce qu'il représentait une vision progressiste de la spiritualité?

«Sans doute. Or, finalement, il était un jésuite très classique. Sa formation avait été des plus classiques, sa théologie était elle aussi très classique, tout comme sa piété. En même temps, il était un homme d'une audace et d'une contemporanéité extraordinaire dans ses prises de position. Il en venait même à dire: "Il y a peut-être du bon dans la pensée marxiste." Imaginez ce que pouvait penser Jean-Paul II d’une telle affirmation… lui, pour qui le marxiste émanait du Diable. Arrupe a d’ailleurs été accusé de soutenir les mouvements d’extrême gauche alors que son seul désir était d'évangéliser, c'est-à-dire d'apporter l'Évangile au monde. Et pour cela, il s’intéressait à tout ce qui bouge, à tout ce qui est contemporain, à tout ce qui change, sans distinction.»

arrupe priere2On dit qu’il est le premier à avoir appelé l’Église et la Compagnie à engager la mission d’évangélisation vers l’inculturation, d’abord au Synode des évêques de 1974, ensuite lors de la 32e Congrégation générale, enfin dans une lettre aux jésuites datée du 14 mai 1978. Diriez-vous que l’inculturation était une notion qu’il vivait lui-même au quotidien?

«Oui, absolument. Il s'était lui-même inculturé au Japon où il était missionnaire, un désir qu’on lui avait refusé pendant dix ans. Quand finalement il est arrivé au pays du Soleil levant, cela a été un choc. Malgré tous ses efforts pour s'intégrer à la culture japonaise, allant même jusqu'à se fondre dans les coutumes du pays –la cérémonie du thé, le tir à l'arc, la musique japonaise, la calligraphie...– il n’a jamais complètement réussi. Il faut bien avouer qu’aucun Occidental n’a jamais réussi à se fondre entièrement dans la culture nippone.

Pedro Arrupe a alors compris que s'il voulait parler de l’Évangile aux Japonais, il fallait qu'il oublie sa culture d'origine, c'est-à-dire qu'il oublie jusqu’à la culture gréco-latine et le thomisme pour partir sur d'autres bases. C'était cela l'inculturation pour lui. Ne pas apporter là-bas une compréhension européenne de l'Évangile, de la vie spirituelle, de la notion de Dieu, pour chercher avec eux d’autres pistes de compréhension.»

Si je vous comprends bien, cela signifie qu’il plaidait pour une Église qui se tourne vers le monde, plutôt qu’une Église qui demande au monde de venir à elle? Est-ce que c’est ce qui dérangeait en lui?

«Oui, je le pense. Il plaidait pour “une Église en sortie“ comme le dit le pape François aujourd’hui. Il faisait facilement confiance et a toujours soutenu ceux qui prenaient des initiatives d’adaptation du christianisme un peu audacieuses, ceux qui allaient au-devant des gens, de leurs problèmes, de leurs difficultés, de leur philosophie de vie. Toute une frange de jésuites habitués à un cadre plus strict de la Compagnie lui en voulait prétendant qu’il trahissait saint Ignace.

Et ceux qui lui en voulaient n'étaient pas des n'importe qui, mais de vrais savants, des professeurs d’universités romaines, locales ou américaines, des gens qui étaient vraiment compétents, et ils lui en voulaient à mort. Mais il ne s'est jamais laissé impressionner, n’a jamais agressé personne. Il allait simplement son chemin.»

C’est pourtant une posture bien ignatienne?

«Arrupe était un homme mobile tant dans sa pensée, dans sa manière d'agir et son comportement. Pour lui, un jésuite doit être mobile, disponible pour tout mission qu’on lui confie. Il n’est pas supposé être figé dans des schémas, dans une culture, dans une nation, dans une langue, ni même dans une certaine conception de la vie religieuse.
Arrupe était un homme bienveillant, capable de parler à tous. Il avait une mémoire extraordinaire et se souvenait de chaque personne qu’il avait rencontrée. C’était aussi un grand communicateur. Alors que les Pères Généraux de la Compagnie de Jésus –qu’on appelait les papes noires– étaient jusqu'alors enfermés dans leur Curie à Rome et gouvernaient par décrets ou par des lettres, lui organisait des conférences de presse. Et si les journalistes n'interprétaient pas parfaitement ses propos, il s’en fichait. Il était dans le don.»

Était-il de ce point de vue un homme de son temps ou un révolutionnaire qui a initié un mouvement?

«Je ne sais pas si on peut dire qu'il a initié un mouvement, mais il a en tous les cas, dans ses fonctions de Supérieur et de Général de la Compagnie, instauré un nouveau style!»

Un style qui répondait aux besoins de l'époque ou de sa personnalité?

«Aux deux. Ça répondait aux besoins de l'époque, mais aussi à sa sensibilité. Cet homme a été le témoin de la première bombe atomique tombée sur Hiroshima, un événement marquant dans sa vie dont il a beaucoup parlé. Comme il avait suivi des études de médecine avant d’entrer au noviciat, il a été le premier sur place pour soigner les blessés. Il a réalisé des opérations avec une lame de rasoir sur son bureau, sans anesthésie, et a transformé sa maison en un hôpital. Il avait recueilli 200 personnes qui sont restées des mois chez lui et dont il s'occupait avec les moyens du bord. C’était un homme extraordinaire.»

Diriez-vous de lui qu'il était courageux, téméraire ou fidèle à lui-même?

Teilhard Arrupe«Je dirais fidèle à lui-même. Ce qu’il a fait demandait du courage certes, mais il n'a jamais donné l'impression d'être un type qui enfonce les portes. Ni téméraire, ni va-t-en-guerre. Courageux sans doute dans sa manière de soutenir les chercheurs, ceux qui étaient un peu trop progressistes ou qui étaient mal vus par Rome. Il faisait facilement confiance à tout le monde, surtout aux jeunes, trop facilement parfois. Ce qui faisait dire à certains qu’il était un peu naïf.

Il a notamment soutenu ouvertement Teilhard de Chardin sj qui était condamné par Rome. Souvent, au cours de ses conférences de presse, il citait Teilhard comme modèle de jésuite. Je publie d’ailleurs dans mon livre une longue lettre qu'il a écrite en l'honneur de Teilhard de Chardin sj, le présentant justement comme le modèle du jésuite qui remet en cause les anciens schémas et qui est capable de dialoguer à bon niveau avec le monde moderne.»

En quoi cette position pouvait aider les jésuites dans leur mission?

«À mieux comprendre leur vocation en les orientant, par ses écrits inspirants, vers des besoins nouveaux du monde et de l'Église. Les Supérieurs généraux qui sont venus après lui ont d’ailleurs poursuivi dans la même voie.»

Vous dites dans votre préface qu’il avait foi en l’avenir et une confiance inébranlable en l'homme. En serait-il de même face aux défis d’aujourd’hui?

«Je crois. À l’image du pape François actuellement. Faire confiance n'était pas un calcul de sa part, mais une manière d'être. C'était son tempérament et je pense qu'il aurait le même tempérament aujourd’hui. Il faisait confiance aux gens pour leur donner du courage et leur permettre d'aller de l'avant, de prendre des initiatives. Il ouvrait un parapluie au-dessus d'eux pour les protéger et leur venait en aide si nécessaire. Quand on lui disait qu’il était naïf et trop optimiste, Il répondait: “Optimiste, oui, c'est vrai. Mais j'ai surtout foi en l'homme et foi en l'espérance en Dieu.” Il avait une attitude spirituelle secondée par un tempérament d'ouverture, de confiance, de spontanéité.»

SJ Bild Arrupe papeJeaPaul IIRien de bien dangereux pour l’Église sommes toute. Alors pourquoi était-il si mal vu à Rome, détesté de Jean-Paul II?

Pedro Miguel Lamet me disait: “Il suffisait qu'on prononce le mot Arrupe devant Jean-Paul II pour qu'il devienne tout rouge et qu'il se fâche.” Et quand Jean-Paul II passait devant la Curie des jésuites pour se rendre dans une église proche, et que le Père Arrupe descendait de son bureau jusque devant la porte pour le saluer, ostensiblement le pape tournait la tête…

Jean-Paul II le tenait pour marxiste ou philo-marxiste, un dissident de l'Église en quelque sorte, alors qu’il était avant tout un homme de prière. Il priait beaucoup et avait adopté du Japon la position du zen. C’était un homme joyeux qui aimait chanter, notamment des chants basques.»

Vous parlez de Pedro Arrupe de manière très fraternelle, avec émotion?

«Un historien de la Compagnie à qui mon manuscrit été soumis dit de ce livre “qu’il n’est pas hagiographique même si on remarque que l'auteur est un partisan du Père Arrupe”.

Il faut dire que j’ai connu Pedro Arrupe de son vivant. La première fois que je l’ai rencontré c’était lors de son passage à Genève alors qu’il était Supérieur général et qu’il était en chemin pour l’Afrique. Avertis par Rome de son escale à l’aéroport de Genève, nous sommes allés à sa rencontre.

Quand il a été malade, après son attaque, je suis allé plusieurs fois lui rendre visite à Rome. Il ne parlait pas facilement mais on arrivait à converser en espagnol. Arrupe incarnait pour moi le modèle de jésuite que je voulais être. Davantage encore qu’Ignace.»

On connaît le religieux, le Supérieur général, mais qui était l'homme Arrupe?

«Arrupe était un homme issu de la bourgeoisie basque. Un jeune espagnol sensibilisé très tôt à la pauvreté. Une sensibilité qu’il a vécue fortement alors qu’il était en études de médecine à Madrid. Il faisait alors partie d’un groupe qui allait rendre visite aux pauvres dans les favelas. Être au contact d’enfants qui n’avaient pas de quoi s’habiller et de familles de quoi se nourrir a été un choc pour lui.

SJ Bild ArrupeCirageChaussueresIl a aussi été marqué par une expérience qu'il a faite au Mexique, où il a rendu visite à des enfants espagnols qui avaient été enlevés à leur famille et amenés au Mexique par le Parti communiste pour les éduquer. Des enfants dans une complète détresse. Rappelons aussi qu’avant de partir pour le Japon, Arrupe était aumônier de prison, auprès des grands criminels. Et là, à nouveau, il a été touché par la pauvreté extrême dans tous les sens du terme. Et ça, ça l'a beaucoup marqué. C’est d’ailleurs Pedro Arrupe qui a poussé les jésuites à sortir de leurs grandes maisons pour vivre plus humblement.

Il a également initié le départ des étudiants jésuites des collèges pour qu’ils rejoignent de petites communautés dans des milieux populaires où ils devaient faire eux-mêmes leur cuisine et laver leur linge en plus de suivre leurs études. Il aurait voulu lui-même vivre parmi les pauvres en tant que Supérieur général de la Compagnie, mais ce n'était pas possible.»

Le fait qu’aujourd’hui le pape François vive à Sainte-Marthe découle-t-il de l’influence d’un Arrupe?

«Qui sait? Ils se connaissaient d’ailleurs et s’appréciaient beaucoup.»

S’il avait un message à nous transmettre, lequel serait-il?

«Il nous dirait: “Allez! Allez accueillir le monde tel qu'il est! Vivez l'Évangile et proposez-le pour le meilleur de l’homme et non pour faire une religion de nantis ou de terroristes spirituels. Allez à la rencontre du monde!”»

 

ARRUPE COUVPierre Emonet
Pedro Arrupe, un réformateur dans la tourmente
Éditions jésuites - Paris
Christus/Lessius 2022, 256 p.

 

1.  Arrupe par Pedro Miguel Lamet, éditions Mensajero, Bilbao 2014, 610 p.

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