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dimanche, 26 novembre 2017 08:55

Ce faux qui fait si vrai

Le musée dans le parc de Naruto © Musée d’art OtsukaL’art subtil qui consiste à copier, usurper, plagier et contrefaire a été montré du doigt de tout temps. Les Romains, déjà, chassaient les faussaires. Un musée japonais, lui, a décidé il y a 20 ans de transformer son espace en plus grand simulacre du monde. Ses 30 000 m2 n’abritent que des copies. Sans pour autant faire prendre des vessies pour des lanternes aux visiteurs.

Caresser la joue de Mona Lisa. Toucher les nénuphars des Nymphéas. Effleurer les cheveux de la Naissance de Vénus. Taper sur la table de la Cène. Embrasser le Baiser. Poser sa joue contre Guernica. Étreindre la Jeune fille à la perle. Se retrouver sous la voûte de la Chapelle Sixtine, mais dans un bunker. Admirer les fresques de l’église de Nohant-Vic au bord de la mer du Japon.

Non, vous ne rêvez pas ! Tout ceci est possible. Pour toucher toutes ces créations, il faut se rendre à Naruto, petite commune au nord de l’île de Shikoku au Japon. C’est là que le magnat de l’industrie pharmaceutique japonaise, Ichiro  Otsuka, a ouvert son musée-mausolée le 5 avril 1998. C’était pour fêter les 75 ans de la fondation de l’entreprise, qui commercialise notamment la fameuse boisson Pocari Sweat et l’antipsychotique aripiprazole.

Le musée d’art  Otsuka a deux particularités : c’est le plus grand musée du Japon, avec 30'000 m2 de surface d’exposition, et il ne contient que des faux. Pas une seule œuvre originale dans ses entrailles (le musée est entièrement souterrain), sauf peut-être son petit Artu-Kun, un robot « artistique » qui encourage les visiteurs à toucher le bon millier d’« œuvres » occidentales exposées.

Si cet endroit tient autant du musée que du mausolée, c’est que les de Vinci, Rothko, Klimt, Cézanne, Monet, Renoir, Rembrandt, Vermeer, Van Gogh, Dürer, Dali, Vélasquez, Le Caravage, Turner, Picasso ont été clonés à des fins de préservations. La technique est raffinée. Elle confine même à l’art. Toutes les reconstitutions ont été produites à partir d’originaux minutieusement photographiés. Les images projetées sur des rectangles de céramique sont cuites à plusieurs reprises dans des fours proches de Kyoto. Puis elles sont finalisées à la main pour leur donner ce trait d’âme dont la technologie reproductive les prive.

Accepter l’impermanence

Mais à quoi sert-il de multiplier tous ces petits pans artistiques comme un Jésus de l’art en péril ? À des fins conservatoires. Imaginez la chapelle des Scrovegni à Padoue détruite par un tremblement de terre. Grâce à la version de Naruto, il sera possible de reconstituer les fresques de Giotto à l’identique.

Cette démarche est très fréquente au Japon. L’impermanence des objets est viscéralement ancrée dans la culture de l’archipel. Il n’est pas rare de se promener dans un temple en bois magnifique que l’on croit ancien et d’y voir une pancarte dotée d’un 1993 comme année de construction. Conçu à l’identique, jusque dans les moindres détails et les moindres imperfections, le temple est une reproduction de l’original détruit par quelque tremblement de terre ou glissement de terrain.

Il n’y a que le vrai qui vaille

En Occident, on voue une vénération à l’original qui va largement à l’encontre du pragmatisme artistique japonais. Conserver la Mona Lisa envers et contre tout tient de la gageure vu le nombre de visiteurs qui passent l’admirer chaque jour au Louvre parisien.

La notion de vrai et de faux dans la création artistique tarabuste l’Occidental depuis toujours. L’an dernier, sept tableaux exposés dans six musées britanniques ont été remplacés par des faux. Comme le visiteur passe en moyenne 30 secondes devant une œuvre, la chaîne culturelle Sky Art a proposé aux curieux de chercher l’intrus. Une manière originale et pleine d’humour d’évaluer la capacité des citoyens à ne pas prendre des vessies pour des lanternes. Le virtuel « musée du fake » propose de son côté une carte interactive permettant également de démêler le vrai du faux.

De telles initiatives ont toujours mis en émoi la population. En jeu, la capacité de chacun à identifier quand il est trompé sur la marchandise. Ainsi les mesures pour démasquer les faussaires ont souvent été bien plus musclées que celles du projet britannique. Elles remontent même à l’époque romaine où sculptures et statuettes faisaient déjà l’objet de copies. Aujourd’hui, l’Occident célèbre les ruines grecques et romaines comme autant de reliques confinant au divin, mais cette admiration ne vaut que parce que les ruines sont uniques, originales voire éternelles.

En Occident, l’art religieux est aussi préservé à grand renfort de moyens financiers et technologiques. Pensez au Suaire de Turin, tissu vénéré comme une icône et dont la datation par le carbone 14 a révélé son origine médiévale en 1988. Depuis, les scientifiques ont poursuivi leurs recherches et les traces d’ADN retrouvées en 2015 dans les fibres de lin ne permettent plus d’exclure l’authenticité de la relique.

L’art profane a aussi ses temples originaux vénérés. Les grottes de Lascaux sont fermées au public depuis 1963 et un fac-similé a été placé à proximité pour que le public puisse admirer les fresques rupestres. L’émoi suscité par la destruction du site antique de Palmyre est un autre exemple récent de ce besoin d’authenticité primaire.

Un but mal compris

Dans sa démarche, Ichiro  Otsuka pousse à l’extrême une pratique assez courante au Japon. Reproduire l’unique, pour le ressusciter in situ en cas de besoin : « Les reproductions en céramique peuvent maintenir les couleurs originelles et les formes pour au moins deux mille ans. » S’il venait l’envie à Ichiro  ¯Otsuka de construire la grotte de Lascaux ou le site de Palmyre, c’est au Japon que l’on devrait aller pour admirer ces deux monuments.

Son musée relève autant de la conservation du patrimoine que de la vanité : être plus fort que le temps, rendre immortel le temporel. À ainsi dénier le droit à des œuvres d’art de vieillir ou de mourir, l’homme d’affaire nippon participe à la grande industrie de la contrefaçon. Mais il offre également un cadeau à l’humanité en préservant près de 3000 ans d’histoire de l’art occidental. Ce travail d’archivage (en quelque sorte) a cela de louable qu’il ne répond pas à une envie commerciale. On est loin de la contrefaçon qui consiste à imiter un objet en laissant croire que l’imitation est authentique. Il n’est pas possible d’acquérir la Chapelle Sixtine ou Les tournesols de Van Gogh exposés à Naruto. Et il est évident qu’il s’agit de reproductions. Le guide robotisé rappelle d’ailleurs où l’on se trouve.

Reste que le but du musée est peu compris et souvent mal perçu. Certains visiteurs crient au scandale, d’autres trouvent cela juste bizarre, tandis que la majorité ne comprend pas l’utilité de dépenser environs 32 francs suisses pour voir des posters améliorés. Le clivage entre Japonais et visiteurs étrangers est aussi flagrant. Les premiers prennent plaisir à observer autant d’œuvres dans un même endroit, alors que les non-Japonais se posent mille questions. Le faux tarabuste toujours autant celui qui voue un culte à l’unique.

Ceci n’est pas un musée

Et si, finalement, on prenait exemple sur Magritte et son fameux Ceci n’est pas une pipe pour mieux comprendre le musée  Otsuka ? Ceci n’est pas un musée. C’est un complexe architectural magnifique, qui a coûté plus de 400 millions de dollars et qui se situe dans le parc national de Naruto. La vue sur la mer intérieure du Japon invite à la contemplation et le sanctuaire aux oiseaux est réputé loin à la ronde.

Ces milliers de faux ont cela de vrai qu’ils suscitent des émotions bien véridiques. Le fait de pouvoir les toucher et s’en approcher jusqu’à les sentir donne une autre dimension à ces chefs-d’œuvre ainsi assemblés.

Musée d’art Otsuka
www.o-museum.or.jp/english
Le musée du fake
www.lemuseedufake.com/lesinfaux
La carte des fake à travers le monde
www.lemuseedufake.com/lacartedufake

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