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mardi, 01 juin 2021 09:20

Une plongée dans mes sons du Japon

Le bruit au Japon, c’est quoi? Chaque pays en dresse sa propre cartographie, même si la douleur et l’inconfort sont partout identiques dès que l’on entre dans la pollution sonore. En quoi la perception du bruit diffère-t-elle entre Tokyo et nos plaines? Que dit-elle de l’archipel? Le silence y est-il devenu l’apanage des riches essayant de s’extraire de l’assourdissante capitale? À la recherche de réponses, j’ai mordu dans ma madeleine de Proust à moi, les sons nippons.

Annick Chevillot, Lausanne, journaliste

Plutôt que de livrer ce que le meilleur des sciences -humaines, philosophiques ou technologiques- peut offrir sur le sujet, je vous convie à une plongée sonore au Japon, mon Japon, mon Tokyo. Des souvenirs cer­tes confinés aux limites d’une Occidentale se confrontant à un monde étranger; mais c’est cette altérité sonore qui m’a souvent sauvée au Japon.

Je m’y suis frottée dès mon arrivée à l’aéroport de Narita, près de Tokyo. C’était au début des années 1990. Mon premier grand voyage, ma première expérience de type Lost in Translation. Illettrée, je ne déchiffrais pas encore les kanji, hiragana, katakana.[1] Je me suis donc beaucoup orientée aux sons pour comprendre le pays et ne pas m’y perdre. Mon trajet était balisé entre Narita et Uguisudani, un quartier au nord de la capitale. Je me suis immédiatement sentie comme un poisson hors de l’eau. J’étais livrée à moi-même. Un mot griffonné en japonais par mon hôte (au cas où je me perdrais), une suica (carte de transports) dans la poche, quelques yens dans ma bourse et les oreilles aux vents. Première mission: écouter la ville! Tokyo est tellement grande que nos yeux ne suffisent pas pour l’embrasser pleinement. J’ai tout de suite préféré l’ouïe à tout autre sens pour la découvrir.

Un usage utilitaire des sons

Les premiers jours se sont écoulés sans destination particulière. Je devais juste repérer où se trouvaient les dojos de kendo (une sorte d’escrime japonaise) où j’allais pratiquer. C’est cet art martial particulièrement bruyant qui m’a fait décou­vrir le pays. Je suis montée dans la première rame de train qui arrivait de la JR Yamanote Line, la ligne verte qui fait le tour des quartiers de Tokyo. Je voulais me familiariser avec les kanji et hiragana des stations que je fréquenterais le plus: Ueno, Tokyo, Shinjuku, Shibuya, Ikebukuro et Sugamo.

Silence. Personne ne parlait. Au début des années 1990, les smartphones et les écrans publicitaires n’existaient pas. Seules les annonces des haut-parleurs émettaient des sons. Je réalisais alors que quelques gares étaient dotées de mélodies spécifiques - les Japonais s’endormant volontiers dans les transports, ces mélodies peuvent servir d’alerte pour ne pas manquer l’arrêt. J’étais si fascinée que j’ai fait deux fois le tour complet des vingt-neuf stations que compte la ligne.

En arrivant «à la maison» le soir, je racontais ma découverte à mes hô­tes hilares… Le bruit utilitaire est un concept tellement normal pour les Japonais que la discussion a généré de nombreux quiproquos et éclats de rire. Les petites musiques de trains existent dans le pays depuis 1971. Mais le son électronique des petites cloches ne plaisant pas trop aux usagers du réseau JR-East (Japan Rail dans la région de Tokyo), la compagnie a mandaté l’entreprise Yamaha pour chercher des mélodies relaxantes. Les gares de Shibuya et Shinjuku furent les premières a recevoir les leurs en 1988. Appréciée, la mélodie de la Yamanote Line, le seseragi, a été déclinée dans les au­tres stations dès 1990. Et quand j’ai fait mes premiers tours sur la ligne verte, les gares venaient de recevoir l’autorisation de choisir leurs pro­pres petites musiques. Ainsi, à la station Takadanobaba, on peut enten­dre la mélodie d’ouverture du film d’animation Astro Boy.

Le seseragi et ses déclinaisons représentent l’expérience fondatrice de ma relation au Japon. Les réenten­dre suffit à me plonger dans Tokyo. En écoutant les cloches de Ueno, des images de cerisiers en fleur se dessinent dans mon esprit. En écoutant Yurakucho, je me remémore mes mois passés au centre de presse pour les journaliste étrangers. La petite mélodie Ebisu me rappelle instantanément les soirées entre amis sur la Ebisu Yokocho, allée longée de nombreuses petites échoppes alimentaires où la bière coule à flots. Ces sons si typiques, je ne les ai pas retrouvés ailleurs. Leur pouvoir de suggestion non plus.

Au Japon, j’ai donc d’abord appris à écouter avant de regarder. Et ces bruits ambiants ont été d’un grand secours. Ainsi, si j’ai su certaines phra­ses par cœur dès mon premier séjour, c’est parce qu’au Japon les automates à boisson «parlent» et que les ascenseurs «avertissent» lorsqu’ils montent ou descendent. Toutes les tâches du quotidien sont accompagnées de petits messages utilitaires, faciles à retenir.

L’espace du soupir

Ce bruit urbain constant est donc bien différent de celui que l’on peut rencontrer en Europe où, contrairement au Japon, les gens parlent. C’est d’ailleurs le silence verbal qui m’a le plus marquée à Tokyo -et qui continue de le faire trente ans après. La mégalopole et son trafic constant offre la même palette de nuisances sonores que toutes les grandes villes du monde, mais il suffit de s’écarter d’une grande avenue pour tomber dans un calme étonnant, à peine perturbé par le crissement des vélos aux rouages mal huilés, les pas traînants des étudiants avec leurs chaussures qui raclent bruyamment le sol, le son typique des cigales en été, les tintements des petites cloches à vent suspendues aux fenêtres.

C’est que la conscience de partager un même espace densément peuplé pousse le collectif japonais à n’autoriser que le son utilitaire ou confiné dans des instants bien définis et socialement acceptés. Dans les pachinko notamment: ces grands centres de jeux d’argent aux multiples machines à billes assourdissantes sont bien isolés de la rue et les joueurs s’y taisent. Ou encore lors des repas, le plus souvent partagés en silence, sauf lorsqu’il s’agit d’aspirer son bol de nouilles le plus bruyamment possible, marque de satisfaction.

Aussi parler trop fort, générer des nuisances sonores et se faire remarquer est-il très mal perçu sur l’archipel. Au point que, comme ici, les cris de joies des enfants perturbent, indisposent. Aux parents de limiter le niveau sonore de leurs bambins, comme s’ils avaient un régulateur de son dans le dos! La loi du silence s’apprend très tôt dans les préaux nippons. Et même les chiens sont priés d’aboyer peu. Une race particulièrement discrète a d’ailleurs été obtenue à force de sélections: le nihon supittsu (spitz du Japon), une boule de poil blanc aussi adorable que silencieuse. Plus saisissant encore est le silence qui accompagne les fréquents tremblements de terre sur l’archipel. D’un coup, d’un seul, les Japonais s’arrêtent de bouger, se taisent (quand ils parlent…), écoutent les sourdes vibrations sonores et attendent. S’ils perçoivent un danger particulier, ils vont se mettre à l’abri, sans panique et sans cris.

Écouter, regarder et se taire. C’est un peu la devise, non-dite, du pays.

Au Japon, le silence n’est donc pas une quête impossible, il est vécu au quotidien par tous et apprécié à sa juste valeur. Il prend même forme graphiquement grâce au kanji «Ma», symbolisé par un soleil entouré par une porte -une version esthétique du vide qui relie deux éléments-, qui signifie espace, intervalle, distance ou encore durée. En musique, on appelle cela une pause ou un soupir. Je l’ai expérimenté pour ma part au kendo, où le «Ma» se transforme en «Ma-ai», qui désigne la distance, l’espace entre deux adversaires et le temps nécessaire pour le franchir. Espace, temps et distance sont silence, le reste n’est que sons, cris (kiaï) et frappes (du sabre en bambou).

Les relations interpersonnelles sont elles-mêmes empreintes de longs silences qui seraient perçus comme inconfortables en Europe. C’est ainsi qu’un échange professionnel peut être brusquement interrompu parce qu’un des deux interlocuteurs n’a pas eu assez de temps pour réfléchir, et lance, pour seule explication, un «Ma» sec. Tout ceci explique pourquoi cela n’a posé de problème à personne que le gouvernement japonais décide d’intimer le silence dans les transports publics, dans la rue et dans les espaces publics pour lutter contre la propagation du coronavirus (l’idée étant que lorsqu’on parle, on émet des particules, potentiellement chargées de Sars-CoV-2). Patience et silence vont en effet souvent de pair au Japon.

[1] Le Japon a quatre écritures différentes, les katakanas, hiraganas, les rómajis et les kanjis (n.d.l.r.).


Seul assis
j'écoute se dissiper
la cloche du crépuscule.

(in Le maître est parti cueillir des herbes – Aux sources chinoises du haïku, traduit du chinois par Wingfun Cheng et Hervé Collet, Millemont, Moundarren 2001, 118 p.)

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