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jeudi, 09 février 2017 16:10

Matin de cendres

Écrit par

SägeserLa revue choisir a donné carte blanche au jeune écrivain vaudois Florian Sägesser, auteur de Point de suture (Olivier Morattel Editeur), livre sélectionné pour le Prix littéraire SPG qui récompense la première œuvre littéraire d’un auteur romand, écrite en langue française et éditée par une maison d’édition suisse romande parue entre le 1er février de l'année écoulée et le 31 janvier de l’année en cours. Il sera remis lors du 33e Salon du livre et de la presse de Genève qui se tiendra du 26 au 30 avril prochain.

Mon café me brûle. Matin de cendres. Je me consume, ne subsiste que l'amertume. Le goût des regrets. Je repense à la veille, puis à l'avant-veille, puis à avant-avant-hier. Je pense à aujourd'hui, le chant de la monotonie, les notes de la mélancolie. J'imagine demain. J'esquisse après-demain, mon jour de congé, je pourrais faire une grasse matinée – suis-je encore capable de faire une grasse matinée?

Le week-end dernier, j'ai essayé. Comme tous les week-ends de ces dernières années. J'ai mis tous les arguments de mon côté: pas de réveil, les rideaux tirés, la fenêtre fermée, aucun moyen d'être dérangé. Cela n'a pas marché. Je me suis levé pile à la même heure qu’un matin de semaine. Je me suis obligé à rester allongé dans mon grand lit, dans l'espoir vain d'une ultime plongée dans les bras de Morphée. J'ai poireauté, droit comme un I, comme un con.

Mon corps, mon horloge biologique, a fini par prendre ce foutu rythme. Alarme à 6h, douche à 6h30, froide en été, chaude en hiver, mais pas trop (ce n’est pas bon pour ma peau). Comment en vouloir à mon corps, après tant d'années?
Cela m'énerve. J'ai beau tenté d'évacuer cette pensée, gorgée par gorgée, je ressasse.

Je repose ma tasse. Une nappe brumeuse s'élève de la porcelaine, le liquide marron fume. Les volutes me rappellent celles de mes clopes. Voilà encore quelques années, j'accompagnais mon café d’une cigarette. Ah, la première cigarette de la journée... Celle du petit-déjeuner. Elle m'apparaissait essentielle. Un beau jour pourtant, je rompis notre relation à la sortie du bureau. Une rupture nette, précise, tranchante; une rupture que j'eusse espéré définitive (je l'espère toujours, rien n'est jamais acquis).

Cela m'avait pris au moment de porter à mes lèvres l'objet du désir, ma compagne depuis plusieurs saisons (mon engagement le plus long). Lorsque mon briquet s'était allumé, j’avais été saisi de cet étrange sentiment, une sensation de dégoût. Ni une, ni deux, j'avais expédié paquet et briquet dans la benne à ordures, au lieu de l'expédier dans un cendrier.

Depuis, je réussis à vivre en son absence. Tout est une question d'accoutumance. Parfois, le manque revient. Certains matins, il persiste. Je résiste. Il insiste.

L’eau coule contre le mur, le voisin se douche, jet continu. Est-il mué par le même entrain, à chaque fois que le jour chasse la nuit? Je plonge mes yeux dans ma tasse. Le marc de café dilue mes pensées, je tente de lire l'avenir. Il me semble sombre, obstrué; le bureau m'appelle – et je ne veux absolument pas y aller.

A cet instant, pour la première fois en quatre ans, j'ai vraiment envie de m'allumer une clope. Une cigarette pour éviter la déprime. Ce petit bout de papier roulé rempli de tabac possède-t-il vraiment le pouvoir, don consumable, de m'éviter une énième déprime?

Le vent se lève, je me tiens sur la terrasse, la bise embrasse ma tête lourde de cette interrogative mélasse. Je grimace, puis recoiffe à l’aide de ma main mes cheveux filandreux. Je racle le fond de ma gorge.

Elle m'avait prévenu de ne pas accepter cette promotion. Avertissement formulé trois années auparavant. J'avais arrêté de fumer depuis un an, repris le sport depuis autant de temps; je m’étais crû préparé à relever tous les défis. Alors, une promotion, pourquoi aurais-je dit non?

Depuis, Elle est partie, sans préavis (je masque son nom par pudeur et respect, lui offrant la majuscule pour la différencier du troupeau des elles, marquer son caractère exceptionnel). Maintenant encore, Elle soutient m'avoir averti.

Cependant, Elle a fini par me jeter comme j'ai jeté mes cigarettes et mon briquet dans cette benne. Avec dégoût.

J'en ai pleuré. Puis les mois et les années ont défilé, mon cœur a séché. Comme pour la clope, je réussis à vivre en son absence. Tant bien que mal.

Ce matin, surgissant du brouillard, Elle est là, assise en face de moi. Je la revois, son visage aux traits fins, angéliques, ses doigts qui s'agitent, fendant l'air avec une grâce que je n'ai retrouvée chez nulle autre femme. Je réentends ses paroles. Aujourd'hui j’écoute son avertissement.

Ma main se repose sur l'anse de la tasse et mes doigts se resserrent. Mon bras s'élève et mes lèvres s'écartent. Je sens le liquide sur ma langue, entre mes dents. Une nouvelle lampée, amère. Le café est désormais froid mais cette gorgée toujours me brûle.

Une musique connue s'échappe de la cuisine, où la radio éructe à pleins poumons, pour toucher mon cœur. Je fredonne la suite de la chanson, le regard ailleurs.

J'esquisse la possibilité d’une démission. Avec Elle, celle-ci fut actée le jour de ma promotion. Tout abandonner, mais pour quoi? Que me reste-t-il à abandonner, hormis ce travail, cette tasse de café, mes souvenirs et mes regrets?
Il ne s'agit plus de perdre mais d'échapper. De se libérer. Ma vie est partie en fumée. Matin de cendres. Je regarde une nouvelle fois au fond de la tasse. Je crois apercevoir un phénix.

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