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lundi, 28 novembre 2016 17:09

Le philosophe caméléon

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Le poète John Keats disait: «Ce qui choque et scandalise le vertueux philosophe comble d’aise le poète-caméléon.» On peut se demander si le courant moderniste ou post-moderniste de la philosophie occidentale n’a pas fait sienne, en la prenant dogmatiquement au sérieux, l’assertion d’un poète qui n’était lui-même, comme il le dit, qu’un caméléon. Car il s’agit bien là d’une contestation radicale de l’esprit de sérieux, de fixité et de certitude, par des philosophes qui se posent comme des antiphilosophes, des contre-philosophes, sans pour autant être des poètes. Des poètes de la philosophie.

Au sérieux qui était naguère le garant de la vertu philosophique, ils n’ont de cesse d’opposer l’anti-sérieux, soit la farce, la dérision, le simulacre, la comédie, tout en tenant à être pris très au sérieux par ceux qui les lisent ou se disent leurs disciples. L’ancienne vertu philosophique, celle d’Aristote, de Descartes, de Leibniz, de Spinoza, s’est transformée sous leurs doigts en vice, en infamie, en blasphème. Le chef de file, le théoricien de cette tendance destructurante de la philosophie d’aujourd’hui est incontestablement Michel Foucault. C’est de lui que nous entretient François Bousquet dans un essai, qui parfois tient du pamphlet, du pamphlet tel que des apologistes d’hier comme G.K. Chesterton l’entendaient.
J’ai intitulé mon article : le philosophe caméléon ou le philosophe comédien. J’aurais pu l’appeler le philosophe scélérat si cette dénomination n’avait pas été prise par le grand maître à penser de cette bande, par le grand libérateur de l’humanité : le célèbre, l’infâme, le luciférien marquis de Sade, dont Michel Foucauld n’est que le très obéissant serviteur.
La scélératesse dont se pare, dont se targue et sur laquelle Michel Foucault fonde sa pensée est loin, bien loin du caméléonisme dont parlait Keats, on l’aura compris. Elle est sans limites, hors normes, comme on se plaît à dire aujourd’hui. Elle est même sans fondement, car un fondement la limiterait. Elle est même hors du langage, car le langage la limiterait en la définissant, en la fixant, donc en la stérilisant et en la banalisant. Et c’est là l’un des nœuds du problème. Comment être un philosophe, comment parler du Mal - car au fond c’est bien de cela qu’il s’agit - sans les mots?
«Un pied au Collège de France et un autre en enfer», dit plaisamment François Bousquet. Etant bien entendu que le Collège de France ne deviendra jamais un enfer mallarméen «où se tordent des guirlandes célèbres», enfer auquel aucun des membres de cette tribu ne croit d’ailleurs. Enfer qu’ils ont éliminé de leur pensée en éliminant, ou du moins en s’efforçant d’éliminer, le dieu qui aurait pu les y mettre. Mais ils ne sont pas tout à fait sûrs d’y être arrivés. C’est pourquoi ils redoublent d’efforts, c’est pourquoi ils s’agitent sur tous les fronts.

Hautes origines
En fait, le mal vient de plus loin, de plus haut, qu’ils en aient conscience ou non. Il remonte aux grands hérésiarques gnostiques des premiers siècles après Jésus-Christ, les Marcion et les Valentin, qui niaient pour les uns la divinité du Christ et pour les autres son humanité. Il remonte à la négation de l’Incarnation. Il remonte à ce que saint Paul appelle la conspiration de l’esprit contre la chair et de la chair contre l’esprit. De là l’angélisme, de là la désexualisation du corps, de là la négation du sexe masculin et du sexe féminin, donc de l’altérité, de là le culte d’une androgynie rêvée qui aurait précédé la naissance de l’être humain sexué.
Ce mal, cet angélisme, voire ce luciféranisme, avait commencé ses ravages vers la fin du XVIIIe siècle. Chez Sade, bien sûr, quoique l’athéisme de Sade l’empêche de prendre en considération la figure de Satan qui, lui, n’est pas du tout athée. Mais surtout chez Vigny, chez Baudelaire, qui oscille sans cesse entre deux pôles opposés, de Maistre et Poe, et plus encore chez le délicat, le très raffiné, le très pince-sans-rire Stéphane Mallarmé, caméléon bien autrement dangereux que celui dont Keats avait idée. Mais on n’y prenait pas garde. Mallarmé était un homme si charmant. Il avait de si exquis disciples. L’athéisme de Renan, de Valéry, etc. n’inquiétait personne. A part deux ou trois lions catholiques comme Bloy ou Claudel, qu’on laissait rugir dans leur coin. L’école et l’université enseignaient et laissaient enseigner tout ou à peu près. On vivait sous le règne de la liberté de pensée et d’expression. Pourquoi interdire des philosophies dont ceux qui les pratiquaient ne savaient même pas qu’elles avaient été condamnées par l’Eglise, puisqu’au fond ce qu’on cherchait à démolir, c’était l’Eglise elle-même?

Un guillotineur
Michet Foucault a l’âme d’un assassin comme beaucoup d’écrivains d’ailleurs. C’est un guillotineur. Ce qui n’est pas sans grandeur. Avoir des haines vaut mieux que de n’en avoir pas. Car si l’on veut se mêler d’aimer, autant le faire avec férocité.
Le monde de Foucault est un monde féroce. Féroce comme le plaisir. Un monde sans durée et sans limites. Sans attente non plus. L’instant prime tout. L’instantanéité du plaisir. Le corps de la jouissance et la jouissance du corps sont les seuls objets désirables. Tout ce qui n’est pas violence et violence faite à son corps est évacué. Il n’y a même plus de chemin pour aller d’un corps à l’autre, d’un sexe à l’autre, puisque l’identité distincte des corps et des sexes a disparu. Tous les bordels à garçons se ressemblent. Celui de Foucault n’est pas différent de celui de Proust. Il n’y a pas deux Sodome. Il n’y en a qu’une.
Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant, comme le relève François Bousquet, à voir l’alliance, je n’ose dire le mariage, entre le néolibéralisme et la société permissive, mariage qui déchaînait les foudres d’un Pasolini, soit dit en passant. Tous les enfers se ressemblent, et la quête exclusive du plaisir est la meilleure définition de l’enfer. Foucault est-il mort trop tôt pour se rétracter et désavouer ses disciples? Il y avait, semble-t-il, assez de grandeur et de rage en lui pour cela. Mais quel bras peut-il arrêter l’homme qui veut sa propre damnation?
Georges Bataille et Jean Genet, qui ont marqué le jeune Foucault, n’avaient pas ébranlé autant les assises de la société qui, depuis longtemps d’ailleurs, de capitulation en capitulation, de démission en démission, de déicide en régicide, de régicide en parricide, avait perdu le nord. Bataille et Genet étaient restés au fond de l’âme catholique. Renégats, blasphémateurs, tant qu’on voudra, mais catholiques. D’ailleurs la politique et la société ne les préoccupaient guère.


Avec Foucault, c’est une autre affaire. C’est la société toute entière qui bascule et qui bascule avec ivresse. C’est la société toute entière qui change de nature. La science, le libéralisme, la permissivité et la consommation travaillent à cette révolution anthropologique. Avec Foucault, c’est la société secrète de Sodome, c’est la philosophie tapie dans l’ombre qui sort de son ghetto, de sa clandestinité, et qui, libérée, si j’ose dire, de ses chaînes, prend le pouvoir, donne le ton, indique la direction et communique le virus. Et elle y réussit le plus facilement du monde par le truchement de l’école et de l’université, ces deux mamelles de la République, une et indivisible, temple et sanctuaire de la sacro-sainte laïcité.
Avec Foucault et ses séides, la guerre est déclarée au grand jour. La guerre aux dernières poches de résistance, entrées à leur tour dans une espèce de clandestinité. La République honore, décore et rétribue grassement ses idoles, car qu’est-ce qu’une religion sans idoles et sans prêtres? Et la République est une religion comme une autre. Jean-Paul Sartre fut, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le pape de l’existentialisme, autrement dit le maître à penser de l’intelligentsia, tout comme André Breton avait été après la Première Guerre mondiale le pape du surréalisme. L’un et l’autre étaient bien sûr partisans d’un monde sans frontières (sans nations) et d’un communisme platonicien. Au fond, cela n’allait pas encore trop loin et les familles bourgeoises et prolétaires de France et de Navarre pouvaient continuer de dormir tranquillement, en attendant l’avenir radieux qui leur était promis et l’avènement de la démocratie et de la paix universelle. Ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation.
Mais Breton et Sartre n’étaient pas descendus, comme Foucault, ce troisième pape, celui de la post-humanité, dans l’enfer fascinant de la sexualité. Ils n’avaient pas, philosophiquement parlant, ouvert toutes grandes les portes de la libération sexuelle. «L’épistémè de l’époque est foucaldienne, écrit François Bousquet. Il exprime les aprioris philosophiques, les croyances positives et les processus inconscients à l’œuvre dans une époque donnée. La nôtre donc. Le refus des assignations sexuelles, les études de genre, la politisation du corps, la revanche des minorités, la déconstruction de la notion de déviance, c’est lui aussi, c’est lui surtout. Biopolitique, dispositifs, gouvernementalité, autant d’éléments du langage passés dans le vocabulaire. Son archéologie des énoncés est devenue un mantra de la sociologie. Les gender studies, les cultural studies et autres gay et lesbian studies se servent de son œuvre comme d’un sextoy conceptuel...»

L’expérience d’abord
Ce qui retient son attention, aiguise sa curiosité et stimule ses fantasmes, c’est que le néolibéralisme se présente comme le plus prometteur des chantiers: terra incognita et bouillon de culture hostile à tout encadrement, toute restriction, tout principe de précaution. Voilà ce que lui offre le néolibéralisme : une promesse d’atomisation, de dissolution sociale, d’insécurité culturelle, de désordre et d’anarchie. «De ce qu’on pourrait appeler une déconstruction “créatrice”. Un mélange de déconstructionnisme échevelé et de dérégulation débridée.» De fait il n’y a plus de communauté politique, rien qu’un agrégat de communautés, à quoi se réduit le communautarisme.
L’homme et le monde sont devenus un champ d’expérimentations illimité. Mister Hyde a pris le pouvoir. Monde de fauves, sans transcendance, sans hiérarchie, où le plus fort impose sa loi. Monde où la trahison, le mensonge et la tromperie ne sont même plus possibles, car la parole n’est jamais donnée. Monde sans paroles et monde sans langage. Le langage juste n’étant autre que Dieu lui-même.
La pensée de Foucault, comme toute pensée moderne, s’inscrit dans la grande révolution métaphysique commencée depuis la Réforme par la substitution d’une doctrine de l’expérience (que les modernes appellent la liberté) à la logique fondée sur la Révélation. Avec son goût de la liberté, l’expérience tend à oublier qu’elle n’a pas plus créé le langage qu’elle n’a créé le monde. Avec sa manie de l’expérimentation, l’humanité a cessé de pouvoir regarder en face sa condition mortelle. Là est le secret de notre désespoir moderne. La dialectique moderne oublie que l’individu veut savoir pourquoi il disparaît avant d’avoir pu terminer ses expériences. Parce qu’ayant abandonné la logique pour la doctrine de l’expérimentation, il s’est produit une rupture de l’équilibre aux dépens des puissances de vie et de fécondité, en faveur des puissances de mort, représentées par l’art et par une dissociation de l’existence et du langage.
Ainsi François Bousquet termine-t-il son livre par ces lignes : «Tu seras un homme mon fils, pas un queer, ni un trans.» La raison en est simple et c’est Jean Genet (comédien et martyr selon Sartre) qui l’a résumée mieux que personne: «La condamnation portée sur les voleurs et les assassins est rémissible, non la nôtre. Ils sont coupables par accident, notre faute est originelle. Nous paierons cher le sot orgueil qui nous fit oublier que nous sortons du placenta. Car ce qui nous damne et damne toute passion, c’est moins nos amours infécondes que le principe stérile qui fertilise le néant de nos actes.»

François Bousquet, « Putain » de saint Foucault. Archéologie d’un fétiche, Paris, Pierre-Guillaume de Roux 2015, 114 p.

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