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dimanche, 10 avril 2022 10:00

La sacoche du postier, amitiés d'écrivains

Écrit par

DR berthierphilippe17Deux déesses ici sont honorées, deux religions sont pratiquées: l’amitié et la littérature. Pour relier les deux: la lettre. Un autre art: l’art épistolaire. On s’écrit d’abord les uns aux autres, on veut être lu par ses pairs, jugé, critiqué. On se querelle parfois, signe que le dieu qu’on sert est vivant, mais on écrit toujours pour un petit nombre. Le grand nombre n’existe que pour les éditeurs et les journalistes, quand la littérature entre dans le cycle commercial. Car on n’est vrai qu’entre gens de même métier. Le livre de Philippe Berthier, Amitiés d’écrivains, s’adresse au premier chef à ceux qui ont dilaté leurs pupilles et voûté leurs épaules sur des feuilles de papier couvertes de mots, non pour de l’argent ni pour la gloire, mais parce que les mots leur ouvraient les portes de ce qui dans ce monde se rapproche le plus du royaume des cieux.

L’art épistolaire n’est pas seulement une branche de la littérature, il en est souvent la matrice. Il fut donc un temps où la littérature existait sans savoir son nom, et presque à son insu. Si on avait dit à Pascal, à Mme de La Fayette, à La Rochefoucauld, à Saint-Simon qu’ils étaient des «écrivains», ils n’eussent pas compris. Ils vous auraient répondu qu’ils étaient des honnêtes gens qui écrivaient à leurs amis et à quelques personnes de leur connaissance. C’est plus tard qu’on leur a donné ce titre et qu’on s’est mis à les enseigner aux enfants afin de former leur esprit et d’éduquer leur goût.

Que se disent les épistoliers? Gentillesses, flatteries, piques, vacheries, selon l’humeur du moment. L’envie, la jalousie aiguisent l’esprit. Qu’y a-t-il de plus savoureux sur le bout de la langue que le sel d’une médisance? Malgré l’épine la rose se laisse respirer, et sur la branche le serpent siffle sa chanson. Ce qu’on dit sans le penser, ce qu’on pense sans le dire, personne n’est dupe, et la roue continue de tourner car le plus grand plaisir de l’homme n’est-il pas de parler de soi et d’en faire parler? Et de lettre en lettre, de caresse en morsure, on affermit son style et on s’enorgueillit d’appartenir au petit club des élus en pariant que la postérité (aimable divinité) vous vengera des injures et des flèches qui, de notre vivant, ont percé notre poitrine de martyr.

C’est cet âge d’or d’avant le téléphone (fixe ou volant) où la lettre était le mercure ailé de la littérature, cette douceur de vivre, de lire et d’écrire que ressuscite le livre de Philippe Berthier. Ces gens s’appelaient Gide, Pierre Louÿs, Valéry, Léon Paul Fargue, Larbaud, Max Jacob, Jean Cocteau, Paul Morand, Jacques Chardonne, Stendhal, Mérimée, etc.Tout un bottin des lettres.

Les jugements des écrivains les uns sur les autres sont souvent à mourir de rire, comme celui de Montesquieu sur Proust qu’on lit cependant sans déplaisir ou celui de Chardonne sur le même Proust qui n’est pas sans pertinence. «Le peintre est merveilleux, le peintre de personnages et tout ce qui a un aspect vrai de choses vues. C’est la moitié de l’ouvrage. Pour cette moitié, on excuse le reste. Le reste est insoutenable: un manuel de psychologie sophistiquée dans son délayage. «Chardonne était un amateur, non un spécialiste qui a tendance à trouver tout bien dans l’auteur dont il a fait son fonds de commerce. Valéry portait le même jugement de manière plus voilée. Valéry détestait les romans tandis que pour Chardonne, auteur de romans lui-même, un roman n’était au fond que le délayage d’une maxime. L’art si français de la concision suppose une civilisation et une société. Quand Chardonne mourut, en 1968, elles avaient disparu. Du même Chardonne: «Le libertinage demande une grand honorabilité de caractère et n’a de sens que dans une société qui a des mœurs.» C’est là une phrase qu’aurait pu signer le communiste Roger Vailland. À quoi Morand répondait: «Je n’admets pas qu’on soit sans éducation même quand on est hors de soi. La disparition de cela est pour moi impardonnable.» Gide ressortant d’une conversation avec Valéry: «Je me sens de plus en plus bête à chacune de nos conversations.» Et là, comment ne pas songer au mot de Valéry: «La bêtise n’est pas mon fort.» Si Valéry n’avait été qu’intelligent, il n’eût pas été grand-chose. Gide, avec la sincérité et l’honnêteté du protestant, avoue qu’il n’a pas le sabot catholique clouté de Claudel pour écraser le serpent -prince des métamorphoses- du doute et de la négation que Valéry faisait siffler à ses oreilles. Gide s’efforce de croire au sérieux de la littérature, alors que Valéry joue avec elle comme le chat avec la souris, ce qui fait enrager Gide.

Philippe Bethier est un grand universitaire ainsi que le pape du stendhalisme d’aujourd’hui. J’hésite à citer ses titres professionnels tant tout en lui respire l’amateur, le dilettante, l’amoureux, l’honnête homme. Il s’est fait une petite société choisie de quelques morts et de certains vivants avec lesquels il correspond. Son dernier livre, Amitiés d’écrivains, est un chef-d’œuvre, un régal.

 

BerthierPhilippe Berthier
Amitiés d’écrivains

Entre gens du métier
Paris, Honoré Champion 2021, 360 p.

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Michel Gounot Godong

Scénarios de films imbibés de whisky, cinéastes alcooliques, publicités pour des marques de bière: l'ivresse côtoie depuis des décennies Hollywood. Virée éthylique avec Patrick Bittar dans le cinéma étasunien.